5- Combattre les inégalités via la fiscalité individuelle

(Maintenant que vous êtes de retour de vacances, je vous propose, en feuilleton, des extraits du livre Imaginer l’après-crise,
légèrement retouchés, pendant quelques jours.)

L’univers mental dans lequel nous sommes au début du nouveau siècle est presque complètement occupé par l’idée économique néolibérale voulant que la réduction de la fiscalité sur les individus, notamment les plus fortunés, les incite fortement à produire davantage, car ils peuvent garder une part plus grande du fruit de leur travail. Cette théorie s’impose d’autant mieux qu’elle s’accorde avec le bon sens et l’expérience personnelle.

Cependant elle est, historiquement et empiriquement, fausse. De plus, dans le nouveau contexte où la planète ne peut plus soutenir une trajectoire productiviste aveugle, une réduction des incitations à la production pourrait être bienvenue.

Quel dirigeant sensé voudrait établir le taux marginal d’imposition personnel à 91% ? Hugo Chavez ? Sans doute. Mais si vous avez répondu Dwight Eisenhower, président américain républicain des années 50, vous avez également raison. Sous son règne, toute personne gagnant plus de 400 000$ par an (l’équivalent de trois millions aujourd’hui) devait verser 91 cents de chaque dollar supplémentaire à l’État.

Avec quel impact sur l’économie et l’entreprenariat ? Les années 50 font partie des « trente glorieuses », trois décennies de croissance économique, de création d’entreprises et d’emploi, comme jamais n’en avait connues la planète auparavant.

Les causes de cette explosion de richesse sont nombreuses – disponibilité du pétrole à coût ridicule, progrès techniques nombreux, spoliation des ressources des pays du Sud. Mais parmi elles, on doit compter au premier rang l’émergence d’une classe moyenne qui en est venue à former la majorité dans les sociétés occidentales, incluant dans ses rangs les salariés du monde manufacturier comme les cadres intermédiaires des entreprises.

 

i. La Grande Compression

L’économiste américain Paul Krugman démontre brillamment dans son livre L’Amérique que nous voulons le caractère non accidentel de l’émergence de la classe moyenne. Elle est un pur produit de deux forces actives dans les années 30 : le pouvoir public qui modifie en profondeur la fiscalité d’une part, le mouvement syndical qui s’impose dans le secteur de la production (au prix de conflits sanglants) d’autre part. Ces deux changements ont modifié la répartition de la richesse en Amérique, et par effet de contagion le reste du monde occidental – où des forces convergentes furent également à l’œuvre –, pour presque un demi-siècle.

Dans les années 20, le taux d’imposition maximal aux États-Unis était de 24%. Il fut d’abord relevé par Roosevelt à 63% en 1935, puis à 79% avant la fin de la décennie, puis à 94% pendant la seconde guerre. Sous Eisenhower et jusqu’en 1964 ce taux fut de 91%, puis de 75% jusqu’en 1981, là où Reagan, puis Bush les ont pris pour les réduire graduellement de moitié jusqu’à leur taux actuel de 35% (il s’applique pour les revenus excédants 350 000 $/an).

« C’est, écrit Krugman, une des raisons pour lesquelles le degré de concentration de la fortune s’est sensiblement réduit. Le 0,1% le plus riche des Américains possédaient plus de 20% de la fortune nationale en 1929 ; sa part était d’environ 10% au milieu des années 1950. » Elle est remontée, en 2009, à peu de choses près à ce qu’elle était en 1929.

Ce rappel chiffré de l’évolution de l’impôt illustre à merveille le carcan idéologique dans lequel les néolibéraux enferment les décideurs depuis à peine 1980. Des taux d’impositions qu’on dirait bolchéviques aujourd’hui (75%) étaient en vigueur sous… Richard Nixon !

Roosevelt a également sévi sur les droits de succession sur les très grandes fortunes, les faisant passer de 20% à son arrivée à 77%. En clair, à son décès, le multimillionnaire léguait à l’État 770 000 sur le second et les autres millions de son héritage. Un remède qui coupe les ailes à la formation d’oligarchies familiales. (Et qui est à l’origine des grandes fondations : Ford, Rockefeller, etc, les grandes fortunes préférant faire la charité que de donner à l’État, garant de la solidarité.) Sous Bush, les néolibéraux ont réduit ces droits à 45% — mais 0% sur le premier 3,5 million légué.

Finalement, le même traitement a été imposé à la fiscalité des entreprises, passée de 14% en 1929 à plus de 45% en 1955. (Aujourd’hui ramenée de 15% jusqu’à 35% sur le 19e million de $ de profit réalisé.)

L’autre grand acteur de la Grande Compression, le taux de syndicalisme, a connu une évolution similaire. Il était parti de 6% en 1933 pour atteindre 22% à la fin de la seconde guerre, puis 30% en 1960. Sa progression accompagne donc les « trente glorieuses » et participe lourdement à la répartition de la richesse nouvelle. Ce taux était retombé à 22% en 1980, puis à 12 % en 2006, le point le plus bas (légère remontée depuis, à 12,4% en 2008).

Le lien entre syndicalisation et inégalités de revenu est net. Les États-Unis cumulent le championnat, parmi les pays occidentaux, de la plus haute inégalité et de la plus faible syndicalisation. (De façon fort intéressante, il n’y a pas de lien entre syndicalisation et productivité, sinon un lien légèrement favorable à la syndicalisation.)

On en conclut parfois que les Américains, individualistes, sont simplement réfractaires à l’organisation syndicale. Les études d’opinion affirment le contraire. Leur volonté d’appartenir à un syndicat évolue en parallèle avec la montée du néolibéralisme. En 1980, lors de l’arrivée de Ronald Reagan, ils étaient 30% à affirmer désirer être syndiqués, 40% disaient de même au milieu des années 1990, 58% en 2005, en plein ère de George Bush.

Pourquoi ne le font-ils pas ? La campagne patronale anti-syndicalisation, ayant bénéficié d’un appui sans borne de l’État américain, a bien frappé les esprits. Lors de tentatives de syndicalisation, les employés sont personnellement menacés par les employeurs dans 54% des cas. Les salariés impliqués dans la syndicalisation sont renvoyés dans 37% des cas. Parmi ceux qui réussissent tout de même à se syndiquer, le tiers n’a toujours pas de contrat de travail deux ans après la formation du syndicat. Depuis les années 90 jusqu’à aujourd’hui, les employeurs sont devenus deux fois plus enclins à utiliser ce genre de tactique. Il y a totale désinhibition. L’administration Obama a renversé certaines des politiques antisyndicales les plus odieuses de l’ère Bush et mais a échoué à faire adopter des réformes qui auraient facilité la syndicalisation.

En 1942, Roosevelt déclarait : « Aucun citoyen américain ne doit avoir un revenu (après impôt) supérieur à 25 000 dollars par an ». C’est, note Krugman, l’équivalent de 315 000 dollars actuels, soit 8,5 fois le revenu disponible médian actuel par personne (37 000 dollars), lequel vaut environ trois fois les plus bas salaires à temps plein. Si on faisait subir aujourd’hui à la loi de l’impôt américaine le même traitement, la fourchette des revenus après impôt des Américains, qui va aujourd’hui de 1 à plusieurs milliers, serait remis dans une fourchette de 1 à 25, pour les travailleurs à temps plein.

Un retour à la fiscalité des trente glorieuses aurait, maintenant, le même effet qu’à l’époque : désendettement de l’État, plus grande capacité de redistribution des revenus, d’investissement social, environnemental et de mise en œuvre de soutien à l’épanouissement de l’individu tout au long de sa vie et lui évitant de sombrer dans la pauvreté au premier écueil venu.

La réduction des inégalités, en plus de réduire la criminalité qui lui est corrélée, aurait un impact en retour sur le prix des denrées et leur accessibilité. On le voit depuis le début de ce texte, même la gauche radicale, qui rejette le capitalisme, ne remet pas en cause l’idée même du marché, dont l’utilité et l’efficacité accompagne le genre humain depuis qu’il vit en société.

Mais il est faux de dire que le marché, en rassemblant à un même point tous les vendeurs et tous les acheteurs, trouve « le juste prix ». Il trouve le prix le plus élevé que les acheteurs sont prêts à payer. C’est la définition économique d’efficience des marchés. Si tous les acheteurs ont le même niveau de vie, le problème ne se pose pas : la négociation se fait à partir de la valeur du produit, du nombre d’acheteurs intéressés et de la quantité de produit disponible.

Mais plus les acheteurs ont des revenus disparates, plus le marché ajustera le prix de son produit aux acheteurs les plus riches, haussant donc les prix pour tous. Pour l’économiste Neva Goodwin, de l’Université Tufts:

« on dit d’un marché qu’il est efficient quand les riches peuvent acheter selon leurs vœux et les pauvres selon leurs moyens. »

L’économiste et auteure américaine Barbara Ehreinreich, note dans son ouvrage divertissant This Land is Their Land que la forte accumulation de richesse aux États-Unis a un impact important sur les prix pratiqués dans un nombre croissant de lieux de villégiatures, Cape Cod et Key West entre mille. Les milliardaires américains sont désormais suffisamment nombreux pour former une masse critique de consommateurs prêts à payer des sommes folles et rendre ces lieux inabordables pour la classe moyenne. Sans parler des salariés qui y travaillent et qui doivent se loger de plus en plus loin, faire souvent plus d’une heure de route pour venir y laver la vaisselle et tondre les gazons.

« La règle générale, qui fut mise en place pendant les années 90, écrit-elle, est : ‘si l’endroit est vraiment magnifique, vous n’avez pas les moyens d’y être’. »

Heureusement, la chose ne s’applique pas aux Parcs nationaux.

Les inégalités ont également un impact sur le phénomène d’hyperconsommation dont on parlera sous peu. Mais pour l’heure, la question posée est notre capacité à revenir à la fiscalité des trente glorieuses ou à quelque chose s’y approchant, de reproduire donc la « Grande Compression » des revenus opérée par Roosevelt et relevant le niveau de vie et le bien être de la majorité.

ii. À la recherche d’un nouveau Kingfish

Paul Krugman écrit:

« Dans les années 1930 comme aujourd’hui une des grandes lignes de défense des conservateurs face aux appels à l’action contre l’inégalité était qu’on ne pouvait rien entreprendre : selon leur thèse, aucune politique n’était en mesure d’augmenter sensiblement la part des familles ouvrières dans le revenu national, du moins sans faire chavirer l’économie. Or, Franklin Delano Roosevelt et Harry Truman ont bel et bien réussi à opérer une redistribution spectaculaire des revenus et de la fortune vers le bas, qui a rendu la société américaine beaucoup plus égalitaire qu’auparavant.

Et non seulement cette redistribution n’a pas coulé l’économie, mais la Grande Compression a créé les conditions d’une expansion gigantesque qui a duré toute une génération.

S’ils ont pu y parvenir à leur époque, nous devrions être capables de répéter leur exploit. »

Il manque un élément dans la démonstration de Krugman. Il est vrai que Roosevelt avait la volonté, et la majorité parlementaire requise, pour relever les niveaux d’imposition. Mais il n’aurait jamais été si offensif sans un élément très singulier de l’histoire politique de son époque : Huey Long.

Ce gouverneur de Louisiane dont la vie et les frasques ont inspiré le livre All the Kings’ Men, de Robert Penn Warren, avait, au début des années 30, un poids politique considérable. En 1932, Roosevelt n’aurait pu, sans l’appui de Long, devenir candidat démocrate, donc président. En 1935, cumulant les postes de gouverneur et de sénateur, Long répudiait Roosevelt, annonçait son intention de se présenter candidat indépendant à la présidentielle de 1936, ce qui mettait très sérieusement en péril la réélection de l’auteur du New Deal.

Populiste, démagogue, Long confiait à son biographe qu’une fois président, il comptait rendre illégaux les partis Démocrate et Républicain et diriger les États-Unis en dictateur pour 16 ans. Long est essentiel à notre propos pour la raison suivante : il avait un programme politique extrêmement redistributif. Lui élu, aucun citoyen n’aurait droit à une fortune excédant 5 millions (valeur actuelle : 78 millions), de revenu annuel de plus de 1,8 million ou de moins de 2 000 $. L’éducation serait gratuite, chaque famille recevrait un chèque de 6000$ (valeur actuelle : 94 000$), une radio, une auto et un lave-linge. Il voulait faire de chaque citoyen « un roi » et se faisait appeler le « Kingfish ».

L’historien William Manchester écrit que « l’augmentation des impôts sur les Américains les plus aisés et sur les entreprises doit beaucoup au fait que Huey Long accusait Roosevelt d’être prisonnier des riches et des grandes entreprises ». Roosevelt empruntait le programme de Long pour assurer sa propre survie politique – et, pourrions nous ajouter, pour éviter à la nation d’être gouvernée par un homme dangereux. Long accusait d’ailleurs FDR de lui « voler ses discours » et son programme. Il fut assassiné, en 1935, sur le parquet de l’Assemblée de Louisiane.

Manchester écrit de Huey Long qu’il était «un des rares hommes dont on peut dire que, s’il avait vécu, l’histoire américaine eut été radicalement différente». On peut ajouter que, puisqu’il a vécu, l’histoire est différente. Cela est vrai pour la Grande Compression des revenus, que Long a rendu politiquement indispensable, qu’il a donc intensifiée et accélérée. Les États-Unis étant devenus, après guerre, la locomotive économique mondiale, ses taux d’imposition se sont imposés comme la norme internationale pour les fiscalités occidentales. Depuis 1980, l’effet inverse fut observé et la réduction de la pression fiscale américaine sur les hauts revenus a eu un effet d’entraînement sur toutes les fiscalités du monde.

arton10338-38cefCe détour historique est important car il repose la question du caractère vraisemblable d’une réédition moderne de la Grande Compression, notamment à l’épicentre du séisme, les États-Unis. L’actualité politique américaine donne une réponse assourdissante: il n’en est pas question.

Cela est fâcheux, car la réduction des inégalités, via une nouvelle Grande Compression, est un élément essentiel pour atteindre un impératif absolu : vivre selon nos moyens écologiques. Peut-être y-t-il une autre voie pour y arriver. (à suivre)