6- Freiner la dérive acquisitive

(Maintenant que vous êtes de retour de vacances, je vous propose, en feuilleton, des extraits du livre Imaginer l’après-crise,
légèrement modifiés, pendant quelques jours.)

Nous vivons dans l’ère de l’hyperconsommation. Du toujours plus. Nous en sommes à la fois les victimes béates et les acteurs consentants. Victimes béates, car cette course à la consommation est inscrite dans le code génétique du capitalisme. D’une part, pour gagner des marchés donc accumuler du capital, chaque entreprise doit réduire au maximum ses coûts, y compris salariaux, pour offrir un produit moins cher que celui du concurrent.

S’il y arrive, dans un marché qui n’est pas en expansion (l’automobile, par exemple), il aura augmenté son profit, mais réduit le pouvoir d’achat de ses salariés, qui seront moins nombreux. Or c’est eux qui doivent avoir le revenu nécessaire pour acheter les produits de toutes les entreprises. Il est indispensable, pour le maintien de l’emploi et du pouvoir d’achat, que le capitalisme invente constamment de nouveaux produits ou de nouveaux besoins pour davantage de produits. En gros, à population égale, les salariés remerciés par le fabriquant d’automobile doivent, pour pouvoir acheter des automobiles, être employés à fabriquer de nouveaux produits pour retrouver un revenu, ou alors il faut que chaque ménage ait deux, trois voitures, plusieurs ordinateurs, plusieurs téléviseurs. A mesure qu’augmente la productivité dans la fabrication de ces nouveaux produits et que le marché en est saturé (on dit que le marché est mature), le cycle recommence. Il est mitigé par le fait que la population augmente (50 000 nouveaux terriens à l’heure) et que le niveau de vie global de la population augmente aussi, ce qui crée une demande supplémentaire. Et une empreinte écologique croissante.

Au cas où le salarié n’ait pas compris que sa participation au cycle économique suppose de sa part l’achat constant de nouveaux produits, 625 milliards de dollars US de publicité dans me monde en 2008 – en repli à cause de la crise – le lui rappelle de l’aube au couchant et du berceau au tombeau. Ce chiffre augmente de 5% par an.  La somme est de 271 milliards en 2008 dans le pays de la plus forte consommation : les États-Unis. Le calcul est aussi simple qu’ahurissant : pour une population de 300 millions d’habitants, il signifie qu’il se dépense aux USA presque mille dollars de publicité par personne par an. Subodorez-vous une corrélation entre publicité et niveau de consommation ?

Victimes béates, avons-nous dit, mais également acteurs consentants. Car au-delà de l’acquisition des biens nécessaires au bien-être (alimentation, logement, santé, éducation), nos propres ressorts psychologiques nous poussent à acquérir des biens – question de statut, de marquage identitaire, besoin atavique d’épater les femelles ou d’attirer le bon mâle.

 

i. L’effet de distinction

L’organisation de la société joue, en accentuant ou en freinant, par les signaux transmis, notre propension à acquérir des biens au-delà du nécessaire. Certaines cultures religieuses, musulmanes, bouddhistes, des traditions chrétiennes jansénistes, fixaient un cadre où l’excès de biens (et malheureusement aussi de plaisirs) était jugé déviant. Excessivement, sans doute. Excès inverse dans la société construite depuis la seconde guerre, avec une accélération marquée depuis un quart de siècle.

Denis Clerc, d’Alternatives Économiques, explique qu’un des « moteurs » de cette soif de consommation est « l’effet de distinction ». Chacun se comparant aux autres, et tous ne pouvant pas acquérir autant que le plus riche que soi, le cercle vicieux « suscite des frustrations majeures chez tous ceux qui ne peuvent suivre tandis que les heureux gagnants s’efforcent par tous les moyens de creuser l’écart et de ne pas être rattrapés par la ‘masse’. »  C’est ainsi, ajoute-t-il « que la saturation n’existe pas, que les désirs de consommation paraissent infinis et que la production de marchandises en quantité accrue soit signe de bonne santé… économique. »

Le sociologue et économiste américain Thorstein Velblen a décodé dès 1899, dans son fameux Théorie de la classe de loisir, le caractère ostentatoire de la consommation. D’abord intériorisé par la classe possédante, elle a un effet en cascade sur le reste de la société.

« La consommation excessive des gens du haut de l’échelle créée un étalon qui affecte tous les revenus inférieurs, explique l’économiste de Cornell, Robert Frank, auteur un siècle plus tard de Luxury Fever. « Quand le riche porte une montre de 20 000 $ et en change chaque jour, les membres de la classe moyenne estiment qu’ils doivent avoir une montre de $1 000. » C’est parfois pur symbole, mais parfois aussi utilitaire. « Si les autres candidats à un poste portent un costume valant 1 500$, vous êtes désavantagé si le vôtre vaut [et semble valoir] 300$ », ajoute-t-il.

Frank ajoute que l’accélération des inégalités de revenus ces dernières décennies a aggravé le problème, de mille façons insidieuses : la sorte et le nombre de cadeaux offerts aux mariages et aux anniversaires, la sorte de chaussures de sport demandés (et obtenus) par les enfants, la bouteille de vin achetée pour un événement spécial, etc.

Si les riches sont à blâmer, la gauche détient aussi une part de responsabilité dans cette spirale. Les jeunes économistes québécois membres de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) expriment parfaitement cette problématique dans leur contribution à la Revue Vie Économique :

« Il y a ici, et ceci n’est pas nouveau, un point d’achoppement majeur de différentes théories progressistes qui refusèrent longtemps – et certaines ne l’accepte encore que du bout des lèvres – que l’augmentation du revenu des salarié-e-s soit autre chose qu’un gain dans l’absolu. Ici, une longue tradition de lutte pour l’augmentation des revenus de la population qui était justifiée par les conditions socio-sanitaires déplorables et par le manque d’accès à une alimentation saine, des logements décents et une éducation de qualité, mériterait une remise en question par ses défenseurs naturels. Le questionnement sur la limite supérieure de l’augmentation des revenus (et de la consommation) devra émerger dans une nouvelle gauche qui se veut tout aussi écologique qu’égalitaire. »

Les discussions entre les membres de l’IRIS et les représentants syndicaux s’annoncent intéressants. Mais ils ont raison d’ajouter dans une formule lapidaire : Au delà d’un salaire décent, « la gauche qui vise l’accroissement sans fin des revenus des salarié-e-s ne vaut guère mieux que la droite qui fait de la croissance sans fin son leitmotiv. » Le développement durable, ajoutent-ils, est aussi tributaire de l’engagement concret «  des mouvements populaires et sociaux ». Cette révolution culturelle, à faire dans la gauche de revendication, changerait le cœur même, ajoutent-ils, d’une « gauche renouvelée».

Une partie du corps social envoie des contre-signaux, partout perceptibles : la montée du slow-food, le mouvement pour la simplicité volontaire, la résurgence du vélo en occident (mais sa dramatique régression en Chine), l’action enfin engagée contre la malbouffe et l’obésité. Et 58% des répondants de neuf pays clés (des USA à la Chine et à l’Inde) n’ont-ils pas indiqué en 2007 qu’ils sont prêts à modifier leur mode de vie pour le bien de la planète (mais 40% croient qu’ils font déjà le maximum) ?

Des phénomènes encourageants, certes, et à encourager. Mais dont l’impact est infime sur la tendance générale qui fait en sorte, rappelons-le, que l’humanité consomme aujourd’hui 30% de plus de ressources que ce que la planète peut offrir chaque année et que cette surconsommation atteindra 100% en 2030, autant dire demain.

ii. Réduire quelle consommation ?

De quelles clés disposons-nous pour réduire cette consommation ? Il y a bien sur les efforts déjà discutés de production moins énergivore et moins destructrice. Seront-ils suffisants, sachant qu’un « effet rebond » est souvent à l’œuvre, c’est-à-dire que chaque réduction réussie d’utilisation de ressources dans la production d’un bien est généralement suivie par l’augmentation de la consommation de ce bien (voir l’exemple classique de l’introduction des courriels qui n’ont nullement réduit la consommation de papier) ? L’expansion, d’une ressource à l’autre – papier, fer, or, etc – de la proportion de matière recyclée permettra peut-être de dépasser l’effet rebond, comme la multiplication de l’efficience d’utilisation, si on passe effectivement du Facteur 4, au Facteur 10 ou au Facteur 20, tel que discuté plus haut.

Reste que la logique, même domptée, de la croissance, conjuguée à la hausse de la population mondiale et à l’augmentation des niveaux de vie au Sud rendent improbable qu’une simple augmentation de l’efficacité et du recyclage suffisent à la tâche.

Une réduction nette de la consommation doit être envisagée. Consommation de quoi ? Le grand économiste John Stuart Mill, un des pères du libéralisme (qui aurait trouvé hérétique le néo-libéralisme), a donné la réponse dès 1848, dans ses Principes d’économie politique. Toutes les activités humaines qui n’impliquent pas de consommation déraisonnable de matériaux irremplaçables, ou qui ne détruisent pas l’environnement de manière irréversible, peuvent être développées indéfiniment. Et de donner des exemples : l’éducation, l’art, la recherche fondamentale, les relations humaines et, a-t-il ajouté, la religion – point sujet à débat.

On pourrait ajouter ici que ne doivent subir aucune décroissance : l’amélioration des connaissances techniques et scientifiques débouchant sur une meilleure protection de l’environnement, une meilleure livraison des services de santé, une meilleure qualité de vie.

Il ne s’agit donc pas de s’attaquer ni au principe de la croissance ou au principe d’accumulation globale – de connaissances et de richesse, elle-même nécessaire pour faire reculer la pauvreté, la maladie, la pollution. Il s’agit de trouver une formule de croissance durable et canalisée vers des activités qui ne mettent pas en péril l’équilibre à conserver entre l’humanité et la biosphère. Il s’agit de s’attaquer au cycle qui nous pousse vers l’hyperconsommation de biens matériels, en jouant sur ce qui, dans la société, nous y pousse presque inexorablement.

Il s’agit, comme le résume la politologue Pascale Dufour d’instaurer, « en lieu et place du « vivre mieux » occidental, le concept de « vivre bien », qui invite à repenser diagnostics et solutions. Dans ce nouveau paradigme, l’important n’est pas le volume de consommation (ou la richesse individuelle est mesurée à la possibilité de consommation des personnes), mais la qualité de la vie et la défense des biens communs.

La réduction des inégalités sociales, une nouvelle Grande Compression, pour « calmer ce jeu suicidaire », selon le mot de Dennis Clerc, semble indispensable. Comme beaucoup d’autres, l’auteur Hervé Kempf est convaincu que « l’abaissement de l’hyper-richesse modifie[rait] le schéma culturel dominant, dans lequel la rivalité ostentatoire est orientée par la surconsommation des oligarques. Le prestige ne sera[it] plus associé au gaspillage. » C’est une condition nécessaire, au degré de difficulté politique très élevé on l’a vu, mais non suffisante.

L’augmentation des prix consécutive à une hausse inévitable des coûts énergétiques et de l’intégration dans la structure des coûts de la variable écologique fera en sorte que le niveau de vie des consommateurs sera réduit, du simple fait que des produits hier abordables deviendront plus coûteux. Le choc sera double : celui du prix du pétrole, dont on sous-estime l’impact sur des milliers de produits dérivés (chimie, emballage, cosmétique) sans compter le transport ; celui de l’eau qui, puisqu’on se dirige vers une raréfaction, sera grand sur tout ce qui est liquide, certes, mais également sur toute la chaine de production manufacturière, extrêmement aquavore. (Il faut 1 500 litres d’eau pour fabriquer un Kg de canne à sucre, 2 900 litres pour la fabrication d’une chemise de coton, 15 500 pour produire un Kg de bœuf.)

Cette flambée de prix sera peut-être salutaire pour freiner le nombre de produits achetés par chacun, les ménages se repliant sur les biens essentiels. Mais non accompagnée par une redistribution de la richesse, elle se soldera par le basculement vers la pauvreté d’une proportion importante des populations, du Nord comme du Sud. On a vu combien la hausse soudaine des prix des denrées alimentaires en 2008 avait rapidement provoqué une détresse telle que l’expression « émeutes de la faim » s’est généralisée en quelques mois. Il s’agirait donc, non d’une simplicité volontaire, mais d’une simplicité obligée.

Il est préférable de la prévenir, de la devancer, plutôt que de la subir. Des mesures structurelles – au-delà ou à la place d’une Grande Compression – sont disponibles.

iii. Réduire structurellement la consommation

Une avenue avancée par l’économiste britannique travailliste Nicolas Kaldor en 1955 et reprise récemment par l’américain Robert Frank est de nature fiscale : abolir les impôts personnels sur le revenu et les remplacer par un impôt sur la consommation. Une vieille blague anti-percepteurs veut qu’un nouveau formulaire en trois lignes ait été produit : 1) combien avez-vous fait l’an dernier ? 2) combien avez-vous dépensé ? 3) envoyez la différence !

Il serait plus sérieusement possible d’indiquer son revenu, d’en soustraire sa nouvelle épargne de l’année écoulée et d’obtenir ainsi son niveau de dépenses. On serait imposé sur cette dépense, avec une échelle progressive, bien sûr, et des exemptions pour le panier de consommation de base (que Frank estime à 30 000$/an).

« Une famille qui gagne 60 000$ et a épargné 10 000$ serait imposé sur une consommation de 20 000$, explique-t-il. Le taux initial serait faible, augmenterait avec le niveau de consommation et culminerait à un niveau supérieur à ce qu’il est aujourd’hui  [pour l’impôt sur le revenu]. »

L’incitation à l’épargne serait majeur, l’impact sur la consommation… à voir, mais probablement significatif.

La simplification de la fiscalité personnelle découlant de cette réforme serait majeure – et libérerait des énergies considérables en frais d’avocat et de comptable. Certaines dépenses seraient exclues du champ d’imposition : toute rénovation visant à réduire sa consommation d’énergie ou toute dépense écolo-réparatrice, les dépenses liées aux activités sportives, culturelles, d’éducation et de formation, à la vie associative.

On peut y ajouter un effet secondaire intéressant : tout transfert de revenu ou d’épargne vers des paradis fiscaux (pour y profiter de futurs rendements à l’abri du fisc) apparaîtrait comme une dépense, imposable. Le jeu n’en vaudrait plus la chandelle.

L’introduction de cet impôt-consommation permettrait d’éliminer les taxes de ventes, qui feraient sinon double emploi, et de les remplacer par une taxe sur le carbone de façon plus harmonieuse. L’impact sur la réduction du travail au noir, qui n’aurait plus de raison de fuir une TVA disparue, serait également hautement bénéfique.

Idéologiquement, cet impôt sur la consommation permet de contourner le débat sur les effets délétères de l’impôt sur le revenu. Imposer le revenu, dit la théorie néolibérale dominante, c’est freiner l’excellence et décourager le travail, dont le fruit est confisqué par l’État. Fort bien, cessons complètement de l’imposer. Libérons-le ! (Néo-libérons-le ?) Concentrons-nous sur la consommation. Et, selon l’exemple fourni par Frank, si un milliardaire décide d’agrandir son domaine d’un million de dollar, au niveau marginal supérieur de l’impôt consommation de 100%, il donnera un million à l’État. Deux millions de travaux ? Deux millions à l’État. Il n’aura pas intérêt à travailler moins, mais à consommer moins.

Cette réforme pourrait être introduite graduellement ou rapidement, d’abord avec un effet nul sur les revenus, puis en accentuant l’imposition en haut de l’échelle, de façon à assurer une Grande Compression via la consommation. Une abolition, discutée plus haut, de l’imposition des entreprises pour faire basculer l’intégralité de l’impôt sur la consommation des ménages cumulerait l’effet de freinage de la consommation.

Théorie marginale, loufoque ? La proposition fut introduite deux fois au Sénat américain dans les années 90 par deux modérés, le démocrate Sam Nunn et le Républicain Pete Domenici. Son auteur, Robert Frank, est un économiste reconnu ayant écrit en 2006 un ouvrage de base, Principles of Economics, avec un collègue, Ben Bernanke, aujourd’hui président de la Réserve fédérale américaine.

iv. L’avant-garde publicitaire de Sao Paulo

Un autre effet secondaire de l’impôt sur la consommation, pervers celui-là, serait d’inciter les entreprises à redoubler d’effort publicitaire pour s’arracher les parts d’un marché rétréci par la baisse de la consommation. C’est pourquoi cette mesure doit s’accompagner d’une autre, de toutes façons essentielle, de réduction de l’activité publicitaire.

Le Québec et les pays nordiques sont en pointe pour ce qui est de l’interdiction de la publicité pour enfants à la télévision. En 2007, la quatrième plus grande ville au monde, Sao Paulo, a rendu illégaux les panneaux publicitaires. Les panneaux, les écrans vidéos extérieurs, les publicités sur les autobus – disparus en quelques mois et en huit millions de dollars de contraventions imposés aux retardataires.

« Nous avons pensé qu’il était nécessaire de lutter contre la pollution, explique le maire Kassab. On a décidé de commencer par la pollution la plus visible – la pollution visuelle. »

Au-delà de ces initiatives de « zones non publicitaires », une réglementation simple serait de fixer aux entreprises (sociales et capitalistes) une proportion maximale de leur chiffre d’affaires à consacrer à l’ensemble de leur publicité, relations publiques et commandites. Au-delà, chaque dollar de publicité pourrait coûter deux dollars d’amende. Il faudrait moduler pour les nouveaux produits, mais on pourrait réduire progressivement, rapidement, et radicalement le maximum permis par rapport aux sommes dépensées actuellement aux États-Unis. À quelle échelle ? Puisqu’on part de mille dollars par an pour chaque Américain, la marge est considérable. L’argent non dépensé en publicité se traduirait en réduction des coûts de chaque produit ou en investissements pour l’innovation dans l’entreprise.

À supposer donc qu’un impôt sur la consommation et qu’une compression majeure de la présence publicitaire aient réduit significativement la surconsommation des ménages ; à supposer que la hausse des coûts des produits, conséquente à la prise en compte des effets écologiques et de la raréfaction du pétrole – et en certaines régions de  l’eau –  aient tout de même laissé un espace de revenu disponible conséquent ; en ajoutant que les gains de productivité vont continuer de s’accumuler, du simple fait de l’ingéniosité humaine, de la concurrence entre entreprises de l’économie sociale et de l’économie capitaliste, du fait de l’innovation technologique et organisationnelle, et par nécessité d’inventer de nouvelles façons de produire de manière durable, d’offrir des services sociaux et d’éducation de qualité accrue ; à supposer que ces gains de productivité se traduisent en hausse des salaires, donc en hausse du revenu disponible – que vont faire les ménages avec cette épargne nouvelle ?

D’abord se désendetter, l’endettement des ménages occidentaux ayant atteint depuis dix ans des records historiques. Ensuite, utiliser cette épargne pour la retraite, car on sait les régimes privés de retraite au point de rupture. Le vieillissement de la population suppose constamment un apport supplémentaire d’épargne. Finalement : souffler.


v. Le temps du temps

Le prix Nobel d’économie Robert Sollow incarne à lui seul une évolution capitale. Dans les années 1980, il disait ceci au sujet de notre surconsommation de ressources planétaires : « Il est très facile de substituer d’autres facteurs aux ressources naturelles, il n’y a donc pas de ‘problème’ de principe. Le monde peut, en fait, se débrouiller sans ressources naturelles, dont l’épuisement n’est qu’un événement, pas une catastrophe. » Comment ? Le progrès technique, disait-il, allait nous permettre d’inventer mille produits ou procédés de substitution. En 2007, il a complètement changé d’avis :

« il est possible que les États-Unis et l’Europe se rendent compte, a-t-il dit,  que soit la croissance continue sera trop destructrice pour l’environnement et qu’ils sont trop dépendants de ressources naturelles rares, soit ils feraient mieux d’utiliser l’augmentation de la productivité sous forme de loisirs. »

Illusoire ? C’est pourtant précisément ce qu’on fait ces dernières années plusieurs pays à fort gain de productivité, notamment en Europe. Chaque économiste sait que la France a un taux de productivité par heure travaillée supérieur à celui des États-Unis depuis 2000. Pourtant, le revenu par habitant français est de 10% inférieur à celui des Étasuniens. Pourquoi ? Les Français ont pris l’intégralité de leur gain de productivité en temps, et on réduit de 16% leur nombre d’heures travaillées entre 1979 et 2006. Les Norvégiens, eux, dépassaient de 35% la productivité américaine par heure travaillée en 2007, mais avaient pris cette richesse nouvelle en temps, réduisant de plus d’une semaine leur temps de travail depuis le début de la décennie.

Le temps est la richesse nécessaire à la reconstitution des liens sociaux, à la vie familliale (principale bénéficiaire de l’introduction des 35 heures en France), à la vie associative. Le temps est la variable essentielle pour renverser les courbes d’épuisement professionnel, de stress, de dépression. Le temps, voilà ce qu’il faut répartir.

Point n’est besoin de se limiter à payer en temps les seuls futurs gains de productivité. Avant même que les bénéfices d’une future Grande Compression puisse attiser encore plus d’appétit de temps en Occident, nous savons une proportion importante des salariés disposés à réduire leurs revenus (donc leur consommation) en échange de temps, si ce choix leur était offert. Ils n’en ont tout simplement pas le droit, l’employeur étant maître des horaires.

Là où ces droits sont introduits par convention collective, un nombre significatif de parents s’en prévalent. Au Québec, dans le secteur de la santé, où les femmes sont largement surreprésentées, pas moins de 15% des salariés optent pour la semaine de quatre jours, sans compensation salariale pour la cinquième journée. Dans le secteur privé, chez les 14 500 employés québécois de Bell Canada, 7,5% des salariés ont fait de même lorsque l’expérience fut tentée.

Pour ce qui est des jours de congé supplémentaires, 80% des salariés à temps plein du réseau québécois de la santé prennent, en moyenne, 14 jours de congé non payés supplémentaires par an. Ces salariés, des parents pour la plupart, font donc le choix de réduire leur rémunération en échange d’un bien précieux et éphémère : du temps avec leurs enfants. Cela s’appelle la qualité de la vie.

La route à suivre n’est pas celle du temps imposé. Le temps imposé est la loi actuelle. Un salarié nord-américain ou européen a l’obligation de travailler pendant les heures demandées par l’employeur, jusqu’à la limite (flexible) de 48 heures/semaine en Europe et au Canada. La législation américaine ne fixe pas de limite. Aux États-Unis, on estime que le tiers des heures supplémentaires travaillées sont imposées par l’employeur. Une salariée de Wal-Mart désirant réduire son temps de travail serait simplement remerciée.

Une revendication majeure, et structurelle, des lois du travail dans un contexte de réduction de la consommation serait de rechercher d’abord une réduction volontaire des heures travaillées. Donc d’introduire un Droit au travail choisi. Que les workaholics travaillent tant qu’ils le veulent et en tirent les fruits, et que ceux et celles qui choisissent de travailler moins puissent le faire sans pénalité. Et que chacun puisse changer de vitesse à son gré, selon des balises qui aident l’organisation du travail dans l’entreprise, sociale ou capitaliste (préavis, durée, etc).

arton10338-38cefL’économiste Robert Solow a enfin raison. Au cercle vicieux productiviste, il faut substituer un cercle vertueux du temps. Nous l’avons dit, chaque entreprise capitaliste tente d’augmenter sa productivité pour réduire ses coûts et devenir ainsi plus concurrentielle. Elle met à pied une partie son personnel, qui n’a plus de revenu pour acheter ses produits. D’où la nécessité d’employer ces chômeurs à produire de nouveaux gadgets, pour qu’ils tirent un revenu nouveau, qui en refait des consommateurs. Mais, si, plutôt que de mettre à pied ses salariés rendus inutiles par le gain de productivité, l’employeur permet à ceux qui le désirent de travailler moins, donc de consommer moins, le cercle vicieux serait au moins partiellement brisé.