Avis de décès: Le fédéralisme d’ouverture

«Le pouvoir de dépenser exorbitant a donné naissance à un fédéralisme dominateur, un fédéralisme paternaliste qui est une menace sérieuse pour l’avenir de notre fédération.»

Ainsi parlait Stephen Harper, à Québec, en 2005. Ce qu’il appelait le « fédéralisme d’ouverture » était né. Il était bien chétif. Harper n’allait jamais remplir sa promesse de voter « un projet de loi qui imposera des limites explicites à l’utilisation du pouvoir fédéral de dépenser ». Il allait tenter, encore et encore, d’imposer une Commission canadienne des valeurs mobilières. Il refuserait de laisser gérer par Québec les sommes versées aux municipalités pour les infrastructures.

Mais on admettait généralement que, contrairement aux trudeauistes, les conservateurs n’avaient pas de visées impérialistes sur les pouvoirs du Québec. Par choix, oui, mais par idéologie aussi. Ils voulaient — et veulent — rapetisser l’État, en soi, pas le faire croître.

Mais telle la sève montant inexorablement des racines de l’arbre canadien pour faire pousser, au bout de chaque branche, toujours davantage de bourgeons à chaque budget que le printemps amène, le biais centralisateur et paternaliste est apparu cette semaine avec une vigueur renouvelée.

Dans Le Devoir de ce samedi, Bernard Descoteaux décrit bien le phénomène, et les dommages qu’il cause à l’idée fédérale elle-même:

La beauté du fédéralisme, ne cessent de dire ses chantres, est sa capacité de respecter les réalités sociales et économiques de chacune des provinces et de permettre des politiques différenciées. Dans le cas de la formation de la main-d’oeuvre, le Québec a ainsi orienté ses programmes en fonction des besoins des petites et moyennes entreprises et des personnes désireuses de revenir sur le marché du travail, cela en lien avec ses politiques de développement économique. Cette stratégie est partagée par l’ensemble des partenaires du marché du travail, tant le patronat que les syndicats. Or, voilà qu’Ottawa, qui ne détient aucune expertise, décide que désormais, la priorité ira aux besoins des grandes entreprises, à qui il reviendra d’entreprendre des programmes. On ne peut concevoir politiques plus contre-productives.

À la réalité socio-économique du Québec correspond ce qu’on a appelé le modèle québécois. Ses politiques de formation de la main-d’oeuvre en sont un élément tout comme le sont le Fonds de solidarité et Fondaction, qui se voient retirer les crédits d’impôt dont ils bénéficient. Ce sont des symboles de la spécificité économique du Québec auxquels on s’attaque inutilement.

Ce budget Flaherty aura un effet déstabilisant. Est-ce le but recherché ? Cela est plutôt de l’ordre de l’inconscient, ce qui est tout aussi grave, car traduisant l’incompréhension et l’insensibilité envers le Québec qui se sont installées au sein du gouvernement Harper depuis l’élection de mai 2011.

Dans une page voisine, le chroniqueur Michel David en rajoute, avec raison:

Qu’il s’agisse du registre des armes à feu ou encore de la loi C-10 sur les contrevenants, le gouvernement Harper avait déjà fait la démonstration de son indifférence aux doléances du Québec, dont les électeurs lui ont tourné le dos, mais il ne l’avait jamais étalée aussi ouvertement dans un budget. Avec l’élimination du crédit d’impôt alloué aux fonds de travailleurs, qui vise essentiellement le Québec, cela confine même à l’hostilité envers le « modèle québécois ». Sans parler d’une ignorance des particularités de l’économie québécoise, dont les commentaires de l’ineffable ministre d’État à la Petite Entreprise et au Tourisme, Maxime Bernier, ont encore donné la mesure.

Indépendantiste, je voudrais voir le Québec devenir souverain même si la fédération canadienne était fonctionnelle. Mais mon cœur saigne pour mes amis et collègues fédéralistes qui doivent subir déconvenue sur déconvenue.

Ils rêvent d’une fédération dont le gouvernement central respecterait les provinces et ne modifierait pas unilatéralement les règles du jeu, au hasard de ses envies ou idéologies du moment. Il faut bien le dire, le Canada est un échec de l’application de l’idée fédérale, de l’équilibre respectueux, mais non exempt de tensions, entre ses membres.

Les fédéralistes québécois qui auraient pu croire cette dérive paternaliste limitée au règne trudeauiste doivent admettre aujourd’hui qu’elle contamine également les conservateurs et que rien ne l’arrêtera.

Le fédéralisme d’ouverture fut enterré, cette semaine à Ottawa. Et on comprend mieux, autour de sa pierre tombale, ce que signifiait la motion naguère votée en Chambre et qui affirmait que « Les Québécois forment une nation au sein du Canada uni ». On sait maintenant qu’il faut y ajouter quelques mots « … mais ne seront traités comme une nation que lorsqu’ils en sortiront ».



18 réflexions au sujet de « Avis de décès: Le fédéralisme d’ouverture »

  1. Monsieur Lisée,

    Il m’apparait très surprenant que vous soyez encore à l’étape du fédéralisme d’ouverture qui agonise.

    Les fédéralistes, eux, sont à l’étape du  »fire at will » c’est à dire la dernière étape qui conduira à notre décès comme Nation.

    Pour avoir une chance de gagner une guerre, il faut tout au moins savoir que la guerre est en cours.

    Vous ne trouvez pas intéressant que Philippe Couillard à ouvertement et précisément des plans d’angliciser le Québec tout entier et de, plus ou moins, signer la constitution canadienne anglaise unilatéralement !!

    Philippe Couillard va, très probablement, être le Premier Ministre du Québec. assez bientôt.

    Vous, vous êtes à l’étape du fédéralisme d’ouverture, Monsieur Lisée ?

  2. Nous ne pourrons rêver à l’indépendance tant que nous ne serons pas indépendants financièrement. Il faut s’attaquer à la dette pour ainsi diminuer notre dépendance face à Ottawa. On aurait plus de marge de manoeuvre pour maintenir les crédits d’impôt au Fonds de solidarité FTQ et celui de la CSN.

    • 1) Jusqu’à nouvel ordre, les crédits d’impôts sont maintenus au « provincial »: le gouvernement du Québec.

      2) Il y a eu des débats sur le fardeau réel de la dette québécoise, l’an passé. Dette brute versus dette nette, et positionnement face à d’autres régions économiques du monde…où l’on pouvait voir que le Québec n’est pas le cancre que l’on aime décrire…bien au contraire.

      La question de la dette québécoise doit se poser, mais sans le côté catastrophique générallement amené par les commentateurs…

      Bien à vous monsieur Lalancette.

    • Le Québec, 22ième économie mondiale quant au PIB par habitant, est capable de s’occuper de ses affaires. Le Québec n’est pas un petit pays. Mais il compte trop de dépendantistes et de peureux qui devraient s’ouvrir les yeux et le cœur à leur vrai pays, le Québec.

      En 2006, le PIB du Québec s’élevait à 230,6 milliards de $ US, soit 19,7 % du PIB canadien. En 2006, l’État du Québec se situait ainsi au 22e rang dans monde quant à son produit intérieur brut (PIB) par habitant de 30 143 $ US, derrière Singapour et la France, mais devant l’Italie et l’Espagne. Sur le plan de la superficie de son territoire (1 667 441 km2), le Québec souverain se placerait au 18e rang dans le monde et, en regard de la population (7 651 531 habitants), il se situerait au 94e rang. Dans le même peloton que plusieurs pays européens de taille comparable (Norvège, Danemark, Suède, Suisse, Irlande, etc). Cela malgré le fait que nous n’ayons pas le plein contrôle de nos impôts, et malgré l’histoire séculaire d’un Québec rapetissé par les politiciens fédéraux.

      Les souverainistes québécois veulent construire le Québec de demain. Le Québec, 22e économie mondiale, ne l’oublions pas. On n’est pas né pour un petit pain, on est capable. Malgré les entraves d’Ottawa, nous avons réussi à nous imposer dans plusieurs domaines dans le monde. Il est temps que le Québec soit le maître de son avenir. Nous avons pleinement le droit d’être ce que nous sommes. Il faut faire la souveraineté du Québec.

      Vivement sortir le Canada du Québec!

      Vive la République du Québec !

  3. Je pense qu’à l’automne M. Lisée, il serait temps de provoquer une élection référendaire. Il faut battre le fer quand il est chaud. On est en pleine crise constitutionnelle et les QuébécoisEs, sont en beau maudit contre Harper et le fédéral qui ne font que causer du dégât aussitôt qu’ils ouvrent la bouche pour déverser leur venin sur le Québec.

    • • 1965, 15% pour la souveraineté (Trudeau arrive à Ottawa pour sauver le Canada!)
      • 1980 référendum, 40% pour la souveraineté!
      • 1995 référendum volé, près de 50% pour la souveraineté!
      …….. 2011 60%?????

      La décanadianisation du Québec s’accélère

      http://www.vigile.net/La-decanadianisation-du-Quebec-s

      http://www2.lactualite.com/jean-francois-lisee/la-decanadianisation-du-quebec-saccelere/7024/
      Alors, commente Jack Jedwab, “ce qui m’inquiète est que la totalité des groupes de moins de 65 ans se sentent très détachés du Canada”. Jack est, comme chacun le sait, un fédéraliste convaincu. Il a de bonnes raisons d’être inquiet.
      « Les fruits sont murs dans les vergers de mon pays. Ça signifie que l’heure est venue, si t’as compris… » Félix Leclerc

  4. Reste à voir ce que fera Couillard et son ami Mulcair dans le dossier constitutionnel.

    Martin Cauchon a osé parler de cela hier au PLC.

  5. Le fédéralisme d’ouverture n’a jamais existé, à mon avis. On a consacré une certaine énergie à faire accroire en une telle chose par contre, j’en conviens.

    Ce qui meure encore aujourd’hui, c’est la croyance que le Québec ait quelque intérêt à rester dans le canada-des-anglos. Les fédéraliste n’ont plus aucun argument à part la peur et l’auto-dénigrement, ce qui revient à dire qu’il n’en ont plus aucun qui ait même un semblant de crédibilité.

    • Deux pays

      Avec les récentes attaques frontales du fédéral contre le Québec, on constate de plus en plus que les valeurs et les priorités du Canada ne sont pas représentatives de celles du Québec.

      Les récents épisodes de monarchite aigüe chez Harper, son gouvernement ultra-conservateur, droitiste, militariste et rétrograde, les récentes nominations d’unilingues anglophones à des postes-clé nous révèlent une fois de plus que les Québécois ne se reconnaissent pas dans ce pays bancal qu’est le Canada.

      Le Canada est sorti de la tête des Québécois. Le Canada aux deux peuples fondateurs est mort, grâce à l’intransigeance du Canada anglais envers les francophones depuis l’Acte d’Union, le million de Métis anglicisés de force, le règlement 17 en Ontario, la Constitution imposée de 1982, l’hypocrisie actuelle du bilinguisme de façade. Et le souffle congelant de la droite Harpeurienne.

      Harpeur oublie le Québec et les Canadiens-Français. Réciproquement, beaucoup de Québécois ne se sentent plus aucun lien avec ce Canada bancal, à part le fait de se faire siphonner la moitié de leurs impôts par un gouvernement va-t-en-guerre (6 milliards de $ venant du Québec pour la guerre en Agfghanistan), constructeur de prisons, royaliste, etc.

      Le Canada n’est pas UN vrai pays, il y a en réalité DEUX pays au nord du 45e parallèle. Deux langues, deux mentalités, deux pays.

      Se pourrait-il que le Canada (i.e. le ROC) ait un grand intérêt économique (sûrement pas amoureux) à conserver le Québec dans le Canada? Ce ne sont
      pas nos beaux yeux qui les attirent, mais nos immenses richesses naturelles.

      Vive le Québec libre!

  6. L’abolition des crédits d’impôts octroyés aux fonds de travailleurs est une autre des frondes envoyées par les conservateurs, contre le mouvement travailleur.

    Récemment, le « bill » C-377 qui vise à affaiblir le mouvement travailleur, fut entériné.

    Le modèle québécois est aussi fait, d’une ouverture assumée envers le mouvement travailleur.

    Que se soit la loi C-377 ou les fonds de travailleur ( Fonds de solidarité, Fondaction ou autres); en frappant les travailleurs québécois, il frappe le Québec.

    Une autre raison pour les québécois, de se vouloir souverains.

  7. Belle phrase concluante Monsieur Lisée bien inspirée par les circonstances et bien faite pour nous inspirer les réflexes qui nous ont trop souvent manquer de saisir les occasions que nous offre l’histoire de nous sortir du dead end canadien programmé, de nous soustraire à son idéologie fataliste…Le Canada ne doit et ne peut être notre destin final comme essaient de le dire leur chanteurs d’opérettes simultanés et successifs.

  8. « mais ne seront traités comme une nation que lorsqu’ils en sortiront ».

    Vivement qu’on en sorte pour enfin prendre une nouvelle destination touristique : le Harper Canada Village

  9. Je suis enchantée de ce budget, c’est tellement bon pour le Québec que Jean Lapierre en a pris une semaine de vacance du coup.
    Je suis dégoutée par l’effronterie de ce M. Harper. Si seulement les Québécois connaissaient leur histoire ce serait fait depuis longtemps l’indépendance, la liberté de ce Pays passe par la connaissance de soi. Pourtant il n’y a jamais eu autant de facilité pour savoir qu’est-ce qui s’est passé pour nous français d’ amérique. http://www.vigile.net/Conference-debat-Le-Traite-de et http://www.vigile.net/Le-traite-de-Paris-de-1763-est-le. Au canal Savoir il y a une série de la querre des sept ans etc.
    Il n’y a aucune raison pour que les Québécois ne s’instruisent sur leur état.
    De là vient ma colère, comment se fait il qu’il y a encore des Québécois qui ne voient pas ce que je pense depuis toujours, les loyalistes ne changeront pas. Si le Québec se sépare, plus de Canada. M. Harper le sait et tous les fédéralistes le savent. Ma prétention est que tout, tout ce qui se passe au Québec par les temps qui courent est dans l’optique d’affaiblir le Québec économiquement pour qu’il ne puisse enclencher l’indépendance. Pour moi cela crève les yeux.
    M. David ne le dit pas mais il n’en pense pas moins. Comme il est aussi vrai que l’immigration a été et est toujours une arme pour affaiblir le Québec. Même chose pour la langue et la loi 101.
    Vous aussi le parti QC devriez revenir à l’histoire un peu et laissez la gouvernance souverainiste un peu de coté pour encourager le peuple à ne pas avoir peur de leur liberté. Vous avec votre déficit zéro et tout ce qui vient avec faites peur au mous.

  10. Les CONservateurs ont lancé la serviette. Ils ont tenté de séduire les Québécois et ceux-ci n’ont pas mordu à l’hameçon. Ils ont vite réalisé que, sans le Québec d’où origine la menace NPD et où il y a un noyau dur des Libéraux, ils pourraient se maintenir au pouvoir pour des années encore. Les CONservateurs veulent que le Québec se sépare et ils se sont attelés à cette tâche. Du même coup, ce serait bye bye Mulcair et bye bye Trudeau. En ce qui me concerne, je serais plus que ravi de faire plaisir aux CONservateurs en nous libérant du carcan fédéraliste, mais mes CONcitoyens sont un peu frileux à l’idée. Tous les jours, je me demande bien pourquoi devant tant de preuves accablantes du manque de bonne volonté du gouvernement fédéral.

  11. « Mais mon cœur saigne pour mes amis et collègues fédéralistes qui doivent subir déconvenue sur déconvenue. »

    Il leur appartient de regarder la réalité en face et de cesser de se dire fédéralistes. La seule et unique avenue possible, pour le respect du Québec (et des autres provinces aussi! ) à l’intérieur du Canada ne peut se faire que dans une confédération. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui avec le gouvernement fédéral actuel n’est qu’une normalité dans l’état actuel des choses.

  12. Sortons-en oui, sortons-en avant que les fédéralistes réussissent leurs jobs de fossoyeurs du Québec !

    • À force de se faire exploiter et mépriser, les Québécois doivent quitter la camisole de force fédérale en changeant le paradigme décisionnel de leur avenir.

      Comme l’écrivait M Claude Bariteau, “ … le peuple québécois pourra procéder comme les pays baltes pour définir son avenir, soit par un vote des parlementaires ayant un soutien majoritaire lors d’une élection décisionnelle.”
      (Claude Bariteau, Refonder la démocratie au Québec, Le Devoir, 14 juillet 2012 |, http://www.ledevoir.com/politique/quebec/354575/refonder-la-democratie-au-quebec )

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