Corruption: le rouage manquant de la démocratie québécoise

24-gomeryIl y a des règles non écrites en démocratie. On ne constate leur existence que lorsqu’un gouvernement décide de les ignorer.

C’est ce que vit le Québec, aujourd’hui, avec le refus, réitéré ce mardi, du gouvernement Charest d’ouvrir une commission d’enquête sur la corruption dans l’industrie de la construction, malgré la volonté générale de l’opinion, des villes, et des organisations de la société civile (policiers, ingénieurs, associations de constructeurs, CSD et CSQ, CPQ, etc).

Nous sommes donc devant l’obligation d’inventer une procédure pour éviter, à l’avenir, que la démocratie soit ainsi confisquée par la volonté du parti majoritaire. Quel pourrait être ce mécanisme ?

D’abord, un peu de recul sur cette règle non écrite. Aucun gouvernement n’a lancé de gaité de cœur des enquêtes qui pouvaient l’éclabousser.

* Robert Bourassa (pas mon politicien favori) l’a pourtant fait en mettant sur pied la Commission Cliche puis la CECO.

Participation électorale: pourquoi — sauf aujourd’hui — ça baisse

195312_542478858_7199559_nIl y a fort à parier que la participation du vote, aux élections fédérales d’aujourd’hui, sera plus important que l’épouvantable 59% atteint en 2008.

Le suspense ayant habité l’issue du vote depuis deux semaines agit comme un facteur revigorant de la participation, et c’est tant mieux.

Reste que ce rebond, s’il se concrétise, n’arrivera pas à renverser la tendance lourde. Depuis les années 1990, les Occidentaux votent moins. Une chute de participation d’environ 10 %. Les États où le vote est obligatoire n’ont pas ce problème, mais leurs électeurs ne sont pas davantage informés des enjeux que les autres. D’ailleurs, lorsque l’électeur australien, par exemple, émigre dans un pays qui ne l’oblige pas à voter, il s’abstient d’aller aux urnes autant que les autres immigrants.

Financement des partis: le modèle albertain

En ces temps de réforme du financement électoral au Québec — la province la plus corrumpue, comme chacun sait — il est parfois bon de comparer nos méthodes avec celles de certain de nos voisins.

C’est ce qu’a fait récemment l’alertinternaute de la semaine, Loraine King, en nous informant de la loi en vigueur en Alberta. Je lui laisse la parole:

Tiens, tiens, voici comment cela se passe en Alberta :

Contributions by any person, corporation, trade union or employee organization may not exceed:
(a) in any year,
(i) $15,000.00 to each registered party, and
(ii) $1,000.00 to any registered constituency association but not more than $5,000.00 in the aggregate to the registered constituency associations of each registered party.
(b) in any campaign period,
(i) $30,000.00 to each registered party less any amount contributed to the registered party in that calendar year under clause (a)(i), and
(ii) $2,000.00 to any registered candidate, and $10,000.00 in the aggregate to the registered candidates of each registered party.

Le pouvoir des mots

Préface du livre: Les 100 Discours qui ont marqué le XXe siècle

Des mots. Ce ne sont que des mots. Ils ne font que parler. C’est le sentiment qui
m’animait lorsque j’écrivais mon premier livre sur l’évolution des relations entre les
États-Unis et la montée du mouvement indépendantiste. Des conversations, des mots
dans les mémos, les transmissions diplomatiques, les négociations, les discours. Les
mots reflétaient des rapports de force, des promesses, des mensonges et exagérations,
peut-être.
Toutefois l’activité politique, lorsqu’elle ne s’exprime pas par les mouvements de troupes, est celle qui, avec l’activité religieuse, comporte la plus forte composante de mots, contrairement à l’activité industrielle, commerciale, scientifique et
artistique, où l’empreinte humaine est physique, tangible, tridimensionnelle.
Le pouvoir des mots m’est d’abord apparu, adolescent, à travers le théâtre. La
capacité qu’a eu Iago de convaincre, à partir de rien, Othello de la déloyauté de sa
belle Desdémone et de le conduire au meurtre constitue le plus grand avertissement
lancé par Shakespeare contre le pouvoir des mots. Orwell en a démontré le mécanisme dans son roman 1984, puis le sénateur McCarthy l’a appliqué en salissant une
génération de créateurs et de diplomates par la pure accumulation d’insinuations.
L’évocation de ce côté sombre de la force des mots permet de mesurer son pouvoir.
Une école historique veut que l’aventure humaine ne soit que l’implacable expression de l’évolution des intérêts et des rapports de force. Les vies et les discours d’individus, si remarquables soient-ils, ne seraient que la pointe des icebergs. Il est vrai
qu’aucun chef de mouvement ou d’État n’a, à lui seul, la capacité d’enclencher un
cours historique complètement absent de la trame du présent. Mais les discours réunis dans cet ouvrage illustrent la faculté qu’ont eue des hommes et des femmes hors
du commun de conduire leurs sociétés dans un des chemins possibles, à l’exclusion
de tous les autres.
Sans Hitler, la volonté de revanche allemande aurait pu s’exprimer
autrement. Sans son habileté à convaincre, sans son talent à trouver le ton, la cadence,
qui allait rassembler les Allemands derrière son funeste projet, l’Europe n’aurait pas
subi un sort aussi extrême. De même, les mots qu’a trouvés, devant l’immense foule
rassemblée devant lui à Washington, Martin Luther King, mots d’affirmation des
Noirs mais de rassemblement des races, ont-ils fait plus pour changer le cours de
l’opinion américaine que s’ils en avaient utilisé d’autres, plus ancrés dans la colère
que dans l’espoir.
Conseiller de deux Premiers ministres, j’ai écrit quelques centaines de discours,
pratique qui permet de comprendre leur importance. Le discours peut lancer une
réforme, négocier un passage difficile, mobiliser ou apaiser. Pour le chef de gouvernement, la préparation d’un discours est un moment pour mettre ses idées en forme.
Souvent, cela lui permet de se dégager de ses obligations quotidiennes et de faire,
pour lui-même, donc pour son gouvernement, la part de ce qui est principal et secondaire, stratégique et tactique. Le discours contribue à charpenter, non seulement la
communication politique, mais la pensée politique du décideur.
Pour qui entend le discours, cet amas de mots est informatif à plus de niveaux qu’il
n’y paraît. D’abord le discours permet de juger si le dirigeant a une compréhension
réelle du sujet qu’il traite, s’il saisit la situation qui préoccupe l’auditeur. S’il la saisit,
en a-t-il une lecture originale, qui permet de dégager une avancée? S’il est informé et
original, a-t-il le talent pour convaincre de la justesse de ses vues, de l’intérêt qu’ont
les autres à l’appuyer, voire modifier leurs comportements pour permettre le succès
de la voie qu’il propose? De la première ligne au paragraphe final, réussit-il à maintenir l’attention, à remuer, éclairer, indigner ou faire sourire, conduire, convaincre,
mobiliser et, ce faisant, réaffirmer sa légitimité comme chef?
Lorsque le discours réunit plusieurs de ces qualités, lorsque vient le moment des
applaudissements, ce n’est pas que le discours qui est ovationné, mais aussi le rapport
qui s’est établi, à travers lui, entre celui ou celle qui a parlé et ceux qui ont écouté. Ils
ont vécu une expérience commune, ne sont plus tout à fait les mêmes. (Si le discours
est hué, l’impact est encore plus fort.)
En lisant les pages qui suivent, le lecteur sera diversement touché par les grands
discours des uns et des autres. Certains nous semblent gauches, décalés, d’un autre
âge. Comme en témoignent les mises en contexte historiques qui les introduisent,
c’est que les discours doivent s’appuyer sur le temps, parfois sur l’air du temps, pour
s’élever ensuite et prendre leur élan transformateur. Mais ceux qui ont traversé les
décennies et les continents, le décès même de ceux qui les ont donnés et de ceux qui
les ont reçus, et qui encore choquent, émeuvent et appellent à l’action, démontrent
mieux que toute explication le pouvoir des mots.