Expliquer le Québec au Rest-of-Canada

Sur la question québécoise, le Canada chemine. Il s’éloigne.

Naguère, on les entendait demander « What does Québec want? » (Que veut le Québec?).

Puis, ce fut « Who cares what Québec wants! » (On se fiche de ce que le Québec veut).

Aujourd’hui, on s’approche de « Québec, what’s that? »

Il y en a beaucoup que cela réjouit, notamment les deux auteurs du livre « The Big Shift » (Le grand changement). Il y en a que cela attriste, comme le Commissaire aux langues officielles (et ex-journaliste et correspondant à Québec) Graham Fraser.

Je prends l’initiative de reproduire ici le texte qu’a publié dans les journaux ces derniers jours M. Fraser, à ce sujet. Son texte, écrit pour tenter de contrer l’éloignement entre le Québec et le Canada, nous éclaire sur l’ampleur de la disparition du fait québécois dans l’esprit canadien.

The Big Shift Also Speaks French

Dans leur livre The Big Shift, John Ibbitson et Darrell Bricker soutiennent que le centre de gravité politique, économique et démographique du Canada s’est déplacé vers l’ouest et que ce qu’ils appellent l’« élite laurentienne » est hors course.

Il est indiscutable que le portrait démographique du pays se transforme. Mais je pense que les auteurs se trompent sur plusieurs points.

Ibbitson et Bricker avancent que la tribune de la presse à Ottawa, comme l’élite laurentienne, « est obsédée par l’influence et l’importance du Québec ». Il me semble au contraire que les journalistes anglophones de la tribune de la presse sont plutôt ignorants du Québec.
Seuls quelques journalistes et chroniqueurs anglophones sont à l’aise en français ou bien informés sur le Québec. Presque tous les autres considèrent le Québec comme un mystère qu’ils aimeraient voir disparaître. En fait, je dirais que l’attitude la plus courante parmi les membres de la tribune – et une grande partie de la classe politique –, c’est de se dire : « Au moins, nous n’avons pas à nous sentir coupables de ne pas être bilingues parce que ce gouvernement ne se soucie pas du Québec. »

Ibbitson et Bricker soutiennent, à juste titre, que l’Ouest a la cote. Le premier ministre, le greffier du Conseil privé, la juge en chef de la Cour suprême et le gouverneur de la Banque du Canada viennent tous de l’Ouest canadien. Ils auraient pu ajouter à la liste l’ancien chef d’état‑major de la Défense, de même que le ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration et le ministre du Patrimoine canadien. Mais ils ont oublié de mentionner que toutes ces personnes sont parfaitement bilingues. Elles ont appris le français parce qu’elles étaient ambitieuses et voulaient comprendre le pays dans son ensemble.

La même constatation s’applique aux premiers ministres des provinces. Actuellement, et pour la première fois, la majorité des premiers ministres au Canada sont bilingues. Pourquoi? Parce que ce sont des gens brillants et ambitieux qui veulent comprendre le pays dans son ensemble. Un ancien ambassadeur de France m’a dit que l’une des choses qui l’impressionnaient le plus au Canada, c’est que le français est la langue de l’ambition.

Le livre décrit le corps de cadets de David Bricker, qui compte des membres d’origines très diversifiées. Je pourrais dire la même chose des classes francophones et des classes d’immersion des différentes régions du pays. En réalité, les membres des minorités visibles maîtrisent davantage le français et l’anglais que les Anglo‑Canadiens qui sont ici depuis des générations ne maîtrisent le français.

Les élèves immigrants qui sont en classe d’immersion me disent qu’apprendre le français leur donne le sentiment d’être plus Canadiens. Et les écoles francophones du pays sont remplies d’élèves – et d’employés – originaires du Maghreb, de l’Afrique francophone, du Vietnam et d’Haïti. Ces élèves et ces enseignants forment un élément dynamique des communautés de langue française du pays.

Ibbitson et Bricker disent que le Québec « protégera une langue que les Canadiens ou les citoyens du monde seront de moins en moins nombreux à comprendre ».

Pour commencer, il y a plus de Canadiens qui parlent français aujourd’hui que jamais auparavant. Et il y a quatre millions de Canadiens francophones qui ne parlent pas anglais. C’est anecdotique mais, si j’observe les enfants de mes amis et les amis de mes enfants, je peux littéralement nommer de jeunes Canadiens qui ont étudié en Chine et appris le chinois, qui ont enseigné l’anglais au Japon et appris le japonais, qui ont travaillé sur des projets d’aménagement hydraulique au Vietnam et appris le vietnamien, qui ont passé du temps en Amérique centrale et appris l’espagnol, ou à Berlin et appris l’allemand. Mais ils ont tous appris l’autre langue du Canada en premier lieu.

L’impression qui se dégage de ce livre, même si ce n’est jamais exprimé clairement, c’est un genre de soulagement : nous n’avons pas à nous sentir coupables parce que nous n’avons jamais appris le français, et nous n’avons plus besoin de proclamer notre amour pour le Québec. Adieu à la dualité linguistique, bonjour à la diversité culturelle.

Eh bien, il y a neuf millions de personnes dans ce pays qui parlent français, dont quatre millions qui ne parlent pas anglais. La partie francophone de notre société est de plus en plus diversifiée dans sa composition et -de plus en plus internationale dans sa mentalité.

Songez à quelques‑uns des films produits en français ces dernières années : L’Ange de goudron, qui parle d’une famille immigrante algérienne de Montréal (2001); Un dimanche à Kigali, d’après le roman de Gil Courtemanche sur le génocide rwandais (2006); Incendies, adapté de la pièce de Wajdi Mouawad sur les horreurs de la guerre civile au Moyen‑Orient (2010); Monsieur Lazhar, mettant en vedette un Algérien réfugié à Montréal (2011); Rebelle, qui parle d’une enfant soldat congolaise (2012); et Inch’alla, qui porte sur une travailleuse humanitaire au Moyen‑Orient (2012).

Trois de ces films représentaient le Canada aux Oscars. Songez au nombre de chanteurs canadiens de langue française qui font des tournées en Europe (Les Cowboys Fringants, Lynda Lemay) et aux acteurs québécois qui jouent dans des films français (Marc-André Grondin, Marie-Josée Croze). Songez à l’industrie de la télévision, de l’édition, du disque.

Tout cela n’est pas le produit d’une société de vieux pensionnés de race blanche. C’est le produit d’une société francophone dynamique, effervescente sur le plan culturel et multiculturelle dont la plus grande ville, qui est aussi son pôle culturel, est aussi dynamique et créative à sa façon, dans les deux langues officielles (pensez à Rawi Hage et à Arcade Fire), que le sont Toronto et Vancouver.

Ce dynamisme culturel n’a rien à voir avec une élite laurentienne. Le Canada anglais peut être fier et honoré de ce succès canadien – ou il peut s’en détourner et l’ignorer.
Je partage l’enthousiasme d’Ibbitson et de Bricker pour l’évolution démographique que connaît le pays et le dynamisme que cela représente. Mais ces changements se produisent du côté francophone tout autant que du côté anglophone.

Bien dit, M. Fraser !



12 réflexions au sujet de « Expliquer le Québec au Rest-of-Canada »

  1. J’ai du mal avec l’expression « Reste du Canada », RDC ou ROC, pour désigner les neuf provinces majoritairement anglophones du Canada ainsi que les territoires canadiens ou les anglophones et assimilés toutes provinces et territoires confondus.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Canada_anglais

    C’est mathématiquement illogique des points de vue géographique et démographique. Ce territoire compte 23 millions d’habitants. Le Reste du Canada, 7 ou 8 millions, ce serait le Québec.

    Pour les superficies terrestres et maritimes, c’est encore moins mathématiquement logique, 85 % contre 15.

    Il m’apparaîtrait plus logique de parler du Canada sans le Québec pour désigner « Reste du Canada ».

    À quand tout simplement Canada au lieu de Reste du Canada et Québec pour Québec ? Pas avant 2016.

  2. Je vis en français. J’ai étudié en français. Je suis mi français, mi anglais. Le français est ma langue d’usage de tous les jours.
    Le français est la langue du Québec, n’en déplaise aux obtus du ROC.

    Lorsque je vais à Ottawa je ne me sens plus chez-nous. De nombreux anglophones du Québec disent la même chose. Pourtant il n’y a qu’une rivière qui sépare le Québec de l’Ontario. Idem pour Cornwall, malgré que la présence française y occupe une assez bonne place. Toronto est un ailleurs. C’est presque les USA. Pour moi, le Québec est mon pays, et le sera peut-être encore plus dans un avenir plus ou moins proche.

  3. Il faut expliquer le Québec au ROC a chaque fois que possible mais lorsque l’on lit La Gazette et les journeaux du ROC , on réalise toute cette incompréhension et le fossé qui nous sépare … On peut faire l’analogie avec la France et l’Angleterre qui de tout temps furent en guerre et ne se sont jamais bien entendus ….. Quel travail a faire !!!!!

  4. J’ai fait ce commentaire sur le site de Christiane Charette suite à l’entrevue de Barbara Kay. Je le reproduis ici pour ajouter un éclairage à ce qui précède.
    __________________________
    Barbara Kay :

    Une attitude de parfaite incompréhension devant le francophone qui réclame sa place.
    Une anglophone qui se voit, où qu’elle soit au Canada, en pays bilingue.
    Qui dit bilingue dit qu’on peut en tout temps s’exprimer en anglais et être compris et apprécié tout en étant fonctionnel en société.
    On décèle chez celle-ci un étonnement devant le francophone qui revendique la place du français dans l’espace public – cet espace que l’anglophone tend à assimiler au monde des affaires .

    L’étonnement vient de ce que l’anglophone croyait l’étape de l’anglicisation de Montréal franchie pratiquement. Le fait que certains francophones – appuyés par le nouveau gouvernement – revendiquent une place prépondérante du français semble perçu comme un affront personnel. La progression du déclin du français à Montréal et au Québec semblait admise par le gouvernement précédent au grand soulagement d’une partie de la population anglophone dont Barbara Kay fait, de toute évidence, partie.

    Barbara Kay se dit « …au Canada partout – je suis à Montréal et Montréal est au Canada » et le Canada est un pays bilingue. Elle élimine de son analyse toute référence à sa présence au Québec et que le Québec à ses lois propres différentes de celles du Canada.

    C’est particulièrement dérangeant de savoir que de telles personnes ont une voix au Canada et présentent l’image du Québec à travers leur filtre.

    *On admet que l’usage de l’anglais est souvent nécessaire dans les relations commerciales entre entreprises

  5. Il y a un paradoxe: Une grande partie de l’arguement dans le passé se penchait sur la notion que 75% des canadiens d’expression anglaise pouvait sentir chez eux dans 80% du Canada, en s’identifiant avec une culture qui est la leur et à laquelle ils ont un sentiment d’appertinence, tandis que 20% de la population du Canada qui a le français comme langue maternelle (ou mois si vous tenez en compte un bon nombre de québécois fédéralistes) ne pouvait avoir ce même sentiment que dans 25% du Canada.

    Bon, l’argument de M. Fraser semble indiquer que la cote d’anglophones ailleurs qu’au Québec qui s’identifie avec la culture francophone du Canada et francophone du québéc ne cesse d’augmenter malgré les distances et défis énormes, et que ces mêmes anglophones éclairés en croissance (qui n’existait pas au moment du premier référendum, et même très peu durant le deuxième) pourraient sentir que la culture québécoise / francophone au Canada est également la leur. Et avec ces anglophones se sèment peu à peu la continuation de ce phénomène en dehors du Québec.

    N’est-ce pas un pas d’avance vers la situation que le Québec réclamait depuis toujours s’il allait rester dans la fédération ? D’accord, cette tendance est toujours naissante depuis quelques 15 ou 20 ans, et il pourait être difficile pour une personne quelconque de 30-40 ans ou plus, n’ayant jamais vécu hors du Québec, de constater ce nouveau phénomène, mais l’évolution du pays fait qu’on y avance (et pas a un rythme médiocre non plus – tel que pourrait être constaté si on se compare les changements sur ce sujet depuis ’95).

    Et M. Fraser met également en lumière le fait que cette ouverture de cette dernière génération des anglos du Canada fait que cette génération s’ouvre également des fenêtres sur le monde en générale. Ça ne veut pas dire nécessairement qu’ils vont considérer le reste du monde comme leur culture à eux – ce titre, selon ce que je vois, sera toujours réservé pour le Canada Mais cet esprit d’ouverture de la part de la nouvelle génération des anglophones hors du Québec (dont une grande partie se trouve dans l’ouest du pays) donne raison à l’espoir, et une raison de les encourager dans leur métamorphose. Oui, ils sont ouvert au reste du monde; on parle l’anglais, le japonais, le chinois. Mais ils parlent français, ils aiment leur pays, et ils sentent que le Québec est leur patrie autant que le Yukon que la Nouvelle Écosse. Ça compte.

    Oui, il y a – il y en aura – toujours des anglophones qui ne parlerons pas le français. Mais c’est un premier de voir une génération de canadiens anglophones si ouvert sur le reste du monde, et qui parle d’autres langues. Comme le dit M. Fraser – il y a beaucoup de gens qui ne se sentent pas coupables parce qu’ils n’ont jamais appris le français, et ils n’ont pas le sentiment de proclamer leur amour pour le Québec. Mais il souligne qu’il y a une nouvelle génération qui l’est – et c’est ça le hic, et le précipice vers le changement et le francisation des anglophones qu’on est en train de voir, peu à peu.

    Je m’appelé Brad, j’ai 36 ans,
    – Je suis né en Colombie-britannique des parents de la Saskatchewan,
    – Je suis grandi en Alberta rural d’où vie toujours ma famille,
    – Je parle un français excellent qui m’a été offert par le système d’éducation de l’Alberta,
    – Je connaît beaucoup d’autres dans l’ouest exactement comme moi.
    – Je parle le chinois car je travaille en Chine depuis 10 ans
    – Et je sent chez moi en anglais, ou en français dans toutes les provinces ou territoires au Canada: Je suis albertain anglophone quand je suis en Alberta, québécois francophone quand je suis au Québec, les deux quand je suis à Ottawa – et plus important – je vie les nuances des deux cultures quand je fais le switch entre les deux (le fait que je fréquente les blogues comme la votre et une indice parmi des centaines qui démontre mon intégration dans notre culture francophone).

    Mais au font du compte, ce qui nous distingue … … aux yeux des chinois, et peut-être dû aux simples forces de nature, je ne serais jamais chinois.

    Vous devez être fier de nous dont fait mention M.Fraser. Les chinois peut-être ne nous accepterons jamais comme un des leurs, mais j’espère que les québécois, du moins ceux qui n’ont jamais penché à cette question, pourraient.

    Bien dit M.Fraser.

  6. Mais que voulez-vous qu’on leur explique? Vous le dîtes vous-même M. Lisée: quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, le Canada s’éloigne. Les nouveaux immigants Brtish n’y comprennent rien de rien. Le ROC s’intéressera au Québec quand le Québec sera un pays en bonne et due forme. D’ici là, on peut se rabattre sur la gouvernance souverainiste pour au moins faire valoir nos droits là où c’estpossible.

  7. Certains dirons que notre dynamisme vient justement de ce cloisonnement, de ce statut minoritaire à l’intérieur du Canada. Je ne trouve rien de vraiment réjouissant dans ce texte de M.Fraser outre le fait que le ROC fonctionne bien sans l’appui du Québec. Bravo pour notre statut minoritaire. Bravo pour notre isolement. Franchement.

  8. À propos du «Québec, what’s that?»,

    j’habite à Québec et j’ai rencontré récemment un couple de canadiens qui étaient venu ici pour le travail. Le mec est capitaine à la base de Val-Cartier, a été muté au Québec et accepté de venir ici pour 2 ans au moins; je me suis dis quelle ouverture d’esprit! C’est lors d’une soirée décousue au pub le Nelligan’s que nous avons fait connaissance. Ils ont tout de suite tenté de comprendre pourquoi j’étais séparatiste et les raisons. Je me suis dit que j’allais leur montrer les différences entre le Québec et le reste du Canada et que je les accompagnerait tout au long de leurs intégrations afin de leur montrer nos différences culturelles. Après 2 mois de tentatives infructueuses, je me suis tanné et je me suis mis à communiquer avec eux qu’en français mais sans doute parce qu’ils ne voulaient pas se servir de leur dictionnaire de traduction, je n’ai jamais reçu de réponse. Bref, nous ne nous voyons plus.

    Mais ce qui m’a le plus frappé en dehors de cette histoire un peu triste, c’est qu’ils ne semblaient à leurs yeux, n’y avoir aucune espèce de différences entre nous. Allant même jusqu’à affirmer : « But you know Dominic, the poutine is not a meal from Québec anymore, i’ts a canadian meal you can find all around the country now. » Pour la grand majorité des canadiens, nous sommes semblables et nous ne méritons pas de statut particulier. « But your big difference, is that you are so rich culturaly, it would be a shame to lose you ». Les canadiens veulent nous garder parce qu’ils n’ont pas de cultures propres et n’auront pus de singularité ou d’identité si nous quittons. Le canada, c’est la Molson Canadian, le hockey et quoi? Don Cherry?

  9. Donc, ce que vous dites est le français est en bonne santé et n’a pas besoin de toute mesure punitive de protection.
    MC (immigrant de Grande Bretagne)

    • M Cope, nous sommes près de 7.2 millions de francophones au Québec entourés de 300 millions d’anglais américains et canadiens. Voulez- vous bien nous permettre de vivre en paix sans toujours avoir à répéter les multiples bonnes raisons pour lesquelles nous devont protéger notre langue et notre culture.
      C’est franchement  » tanant  » de subir ses attaques incessantes de gens informés et pardonnez-nous de ne pas toujours .
      Les israéliens sont dans une situation semblable , utilisent des armes sans égard pour la vie humaine.
      Est-ce que je vous entends ????

  10. Félicitations, Très clair et incontournable comme exposé. Il y a tout de même quelques artistes anglophones comme Leonard Cohen(A Paris en juin) et l’un de ses fils, Bryan Adams chanteur Rock, Jim Corcoran qui a appris le français à 19 ans et gagné le prix du meilleur texte francophone à SPA en Belgique . Des cinéastes comme Aton Egoyan. Ces anglophones sont bilingues et fiers de l’être. Leur français est excellent, leur vision internationale.

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