Jean Charest : Prix du Parlementaire s’étant le plus illustré hors Québec

photo-4Dès la session parlementaire finie, il a pris la poudre d’escampette. Qu’auriez-vous fait à sa place ? Deux chiffres venaient de le gifler avant qu’il n’ait le temps de tendre l’autre joue — ce qu’il ne fait jamais. 60% des Québécois se sont  dit insatisfaits de son gouvernement.

Pourquoi ? Ils ont précisé : 69% ont affirmé que son refus de tenir une enquête sur la construction tient au fait «qu’il craint que des personnes proches du gouvernement soient mises en cause». Ce n’est pas parce que c’est vrai que ça fait plaisir à lire.

Mais une fois franchie la frontière, Jean-Charest-le-partisan devient Jean-Charest-le-grand-ambassadeur. Les membres de la petite mais dynamique diplomatie québécoise (et les diplomates étrangers) vous le disent en privé: il est parfait. Actif, prévenant, engageant, s’exprimant au nom de tous les Québécois, représentant leur côté audacieux, ouvert, astucieux — oui, oui, astucieux — mais pas dupe. Le PM avait frappé un grand coup, dès son élection en 2003, en se ménageant un tête-à-tête avec l’alors secrétaire d’État américain Colin Powell. Une première diplomatique de taille pour le Québec. (Dans des circonstances très particulières, le PM Lucien Bouchard avait eu un entretien avec le président Bill Clinton, autre première.)

Pointilleux quant à tous les acquis québécois lorsqu’il est à l’étranger (mais plus mollasson au Québec — il a laissé aux fédéraux un contrôle du sommet de la Francophonie à Québec en 2008 que même Bourassa n’avait pas permis 20 ans plus tôt), Jean Charest a maintenu les réseaux construits par ses prédécesseurs — France, Mexique, Catalogne, Bavière, Gouverneurs américains — et a poussé plus loin dans le développement d’une politique étrangère québécoise.

L’accord réalisé avec la France sur la reconnaissance mutuelle des compétences et des diplômes est une avancée majeure, dont on ne trouve pas l’équivalent, et qui répond partiellement au défi démographique québécois des prochaines années. Il a personnellement veillé à ce que ce dossier passe les étapes de la bureaucratie française en temps record, s’invitant parfois à des réunions techniques pour bien faire comprendre que l’affaire était au centre de son écran radar. Il a, dans ce dossier et pour notre bien collectif, fait un Sarkozy de lui.

Il a aussi joué la carte Sarkozy dans un affaire encore plus ambitieuse: la mise sur les rails d’un train que personne, sauf lui, ne voulait prendre, une entente de libre-échange Canada-Union Européenne dont le Québec — représentant déjà la moitié des exportations canadiennes en Europe — sera de loin le principal bénéficiaire. Jean-Benoît Nadeau a raconté cette affaire en détails dans L’actualité d’octobre dernier.  Il faut mesurer la hauteur du mur escaladé par le PM: il fallait convaincre les autres provinces, dont celles de l’Ouest, qui s’en balancent et sont tournées vers l’Asie ou les States. Il fallait convaincre les Européens, pour qui c’est le dernier de leur souci. Il fallait convaincre le gouvernement Harper, avec lequel pourtant la rupture politique est presque totalement consommée.

C’est comme si l’énergie que Jean Charest n’a pas pu mettre à réformer à son goût de conservateur l’État québécois (l’abolition de l’agence des PPP est cette année le symbole de l’échec total du projet interne que caressait le PM à son arrivée au Québec) était déployée dans cet autre projet, externe et paradoxalement plus réalisable.

La carte Sarkozy, donc: ce dernier était président européen — et tellement, tellement content de l’être — lorsqu’il est passé en coup de vent au Québec à l’automne 2008. Charest devait faire en sorte qu’il se commette, au nom de l’Europe, pour que la négociation commence réellement. Car quand un projet est inséré dans la grande machine normative européenne, il est très difficile de l’en faire dérailler. Et c’est, pas seulement, mais entre autres, parce que Sarkozy est sorti ulcéré de ses rencontres avec Stephen Harper, qu’il trouva chez Charest un partenaire plus amène, avec lequel il voulait travailler. Sarko était arrivé au Québec convaincu du projet Charest. Il en est reparti avec la fougue du missionnaire. Mais qu’est ce qui avait cloché avec Harper ? Presque tout. Le conservateur-en-chef était de glace, raconte-t-on, face aux bouffées de chaleurs sarkozystes de: créons le G20, refondons le capitalisme, réglementons la finance mondiale et luttons contre les changements climatiques. Pas exactement la tasse de thé de Stephen.

Une fois adoubée par Sarko-président-de-l’Europe, le projet Canada-Union-Européenne ne pouvait plus être boudé par Ottawa. Le gouvernement canadien appuyait la chose en principe, mais sans trop de vigueur — quoiqu’une partie de la diplomatie canadienne, notamment ses membres québécois dont l’ambassadeur à Paris Marc Lortie en étaient, et en sont, de grands alliés. Chemin faisant, l’Europe pousse le bouchon jusqu’à exiger du Canada que les provinces participent formellement à la négociation — un autre précédent. Charest choisit un ancien PM, Pierre-Marc Johnson, pour le représenter. Sa prestance et son ascendant en font le chef naturel de l’équipe provinciale, sinon canadienne, et garde le Québec au centre du jeu.

La négociation maintenant engagée, il est possible qu’une entente puisse être ratifiée fin 2011. Retenez cette date, car elle offrirait à Jean Charest une fenêtre de sortie, par le haut, de sa fonction actuelle. Une sortie en forme de tremplin vers une autre fonction où il est normal de s’intéresser aux questions internationales. Suivez mon regard…

Rien de ce qui précède ne signifie que l’accord ne sera, au total, que du bon pain pour le Québec. Il faut espérer que le PM la soumettra, avant ratification, à une commission parlementaire pour qu’on en scrute les impacts sur les choix québécois. Dans les détails de ces accords se cachent souvent des reculs sociaux et culturels lourds de conséquence. Je soulève la question car, récemment, M. Charest a signé un ambitieux accord de commerce avec le second partenaire commercial du Québec — le Canada — sans la moindre consultation des députés et de la société civile, dont les agriculteurs fort inquiets de ses conséquences. Un accroc majeur, non seulement au principe démocratique, mais au bon fonctionnement de l’ouverture sur le monde que Jean Charest dit vouloir incarner.

Mais ce billet récompense le premier ministre plus qu’il ne le semonce. Je reviens donc aux raisons qui motivent mon choix. Il y a un moment fort, dans l’année écoulée. Je vous ai dit combien la carte Sarkozy était essentielle aux projets de JC. Le courant passe si bien entre eux que le président a convoqué le premier ministre, à Paris, en février, pour lui remettre la Légion d’honneur. Et c’est le moment que choisit le président de la première puissance francophone pour traiter de «sectaire»une idée, la souveraineté, qui a rallié la moitié des citoyens québécois en 1995 et rallie toujours une majorité de francophone dans les enquêtes d’opinion. Il ajouta que la position traditionnelle française de non ingérence et non indifférence, «ce n’est pas mon truc»!

jean-charest-nicolas-sarkoz-150x150Jean Charest, entendant la tirade visant la moitié du peuple qu’il représente, s’est-il souvenu de Daniel Johnson père, affirmant que «tous les Québécois sont séparatistes au moins une heure par jour» ? Ou encore de Robert Bourassa, répétant que la souveraineté était «la carte dans la manche» du Québec — un endroit où il tenait à la laisser ? Le fait est qu’un président français insultant la souveraineté réduit de facto le rapport politique du Québec, même fédéraliste, même joueur de l’équipe canadienne.

Alors le député de Sherbrooke, ce parlementaire qui sait être, pendant la période de question, très petit, a su ce jour-là prendre de la hauteur — au risque de froisser son allié essentiel Sarkozy. Aux portes de l’Élysée, devant les micros, il a contredit son hôte en réinterprétant, à sa place, ce que devrait être la politique de la France face au Québec au moment des vrais choix :

« Je ne vois pas d’autre politique possible pour la France que celle de ni ingérence et ni indifférence, dans un cadre référendaire. […] Et si jamais il devait y avoir un nouveau référendum, je ne vois pas d’autres politiques possibles pour la France que la non-ingérence, non indifférence. Ce que le président Sarkozy exprime, je pense, c’est un sentiment qui déborde les circonstances d’un référendum sur l’avenir du Québec ».

Ne serait-ce que pour cette seule déclaration, il mérite pleinement son prix.

Avec Michou à Moscou (Photo: Bureau du PM