Ki cour le plu vit, la panter ou lescargo?

Moi qui vis essentiellement de ma plume depuis quelque 30 années, je suis en transe. Comme des milliards de parents avant moi, j’accompagne un enfant, chaque soir, à l’heure des leçons et des devoirs, dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Je suis soufflé à la fois par la rapidité et la complexité du processus. Ma fille,  six ans, a lu et écrit ses premiers mots au début de septembre. Elle me présente maintenant ses premiers écrits spontanés: «Ki cour le plu vit, la panter ou lescargo?» Et je ne vous parle pas de ses dessins de papillons, accompagnés de cœurs, de fleurs et, surtout, des mots «Papa, je tème». (Ceci est une chronique d’incitation à la natalité.)

Elle demande pourquoi le son «è» est parfois porté par «ê», «ai», «et» et «es», qui se prononcent aussi parfois «é», mais pas toujours, ça dépend, c’est compliqué. Et pourquoi le «s» s’apeure et fait «zzzzzzzzzzzzz» entre deux voyelles — on pourrait mettre le «z», non? Et pourquoi le «g» se transforme parfois en «j» — pourquoi ne pas mettre le «j», tout simplement? Ma fille savait déjà ce qu’est un «caprice». Elle sait désormais qu’elle n’en fera jamais autant en un an que son moyen de communication principal n’en fait tous les jours. Si elle était hispanophone ou anglophone — l’espagnol et l’anglais étant des langues à l’orthographe simplifiée, à quelques écarts près —, elle maîtriserait déjà cet outil de base qu’est la graphie et pourrait se consacrer aux autres trésors de la langue: le vocabulaire immense et subtil, les temps de verbe qui évoquent plusieurs passés et quelques avenirs. Mais puisqu’elle est francophone, elle devra s’astreindre à déjouer les pièges de madame la langue française. Une vie à avoir peur de faire des fautes. Et à en faire. Nous qui aimons notre langue, pourquoi nous fait-elle tant de misères? (Ceci est une chronique sur la frustration.)

Les secours arrivent! Vous ne saviez pas? Depuis 1990, lorsqu’on se cure les dents et les ongles, on n’a plus à le faire avec un cure-dent (singulier) et un cure-ongles (pluriel). Le pluriel a enfin gagné! Mieux: vous pouvez parfois virer le «ph» et oser écrire «nénufar»! Mon ordinateur, lui, ne le sait pas encore. Il attaque le mot qu’il croit fautif avec une telle réprobation qu’un soulignement rouge ondule sur l’écran… Ces simplifications (voir www.orthographe-recommandee.info), salutaires pour le doublement des consonnes «l» et «t», qui comportent autant d’exceptions à la règle que de cas où elle était appliquée, ont le double défaut d’être timides et facultatives.

Timides, parce qu’elles disent oui à «nénufar», mais non à «foto» ou à… «ortografe». Il ne s’agit donc pas de rendre la langue logique, mais de réduire son niveau d’illogisme. Nous sommes dans la demi-mesure. On ne peut pas attendre davantage de l’Académie française, qui a donné son imprimatur. Je peux témoigner de l’esprit qui règne dans cette maison. En 1981, j’interrogeais son secrétaire perpétuel — voyez les titres qu’ils se donnent! —, Maurice Druon, sur son refus de permettre «la ministre». «Doit-on dire, demandai-je: ’Madame le ministre est bon’ ou ’Madame le ministre est bonne’?» Réponse: «Bonne à quoi, je vous le demande!» (Ceci est une chronique contre la misogynie.)

On trouve ce texte parmi d’autres du même ton dans mon recueil de « Chroniques impertinentes ». On peut le commander en cliquant sur l’image.

Facultatives, car, depuis 19 ans déjà qu’elles sont approuvées, les réformes tardent à s’imposer. Pourquoi? Personne n’a cru bon, comme on l’a fait pour l’introduction du système métrique ou de l’euro, de fixer un échéancier. Le sujet n’est jamais abordé aux Sommets de la francophonie, où on parle très rarement de défense du français et encore moins de vraies réformes, qui, à mon humble avis, redonneraient tonus et pouvoir d’attraction à une langue qui en a bien vesoin. L’introduction facultative des réformes me fait penser à la proposition d’abolir graduellement la conduite à gauche au Royaume-Uni. Le premier mois, les camions rouleraient à droite. Le deuxième mois, les voitures. Le troisième, les vélos. (Ceci est une chronique sur l’humour britannique.)

Je me cramponne en pensant aux dizaines de lettres qui vont s’abattre sur le secrétariat de mon éditeur, maudissant ce scribe qui veut, diront leurs auteurs, appauvrir la langue. Est-ce utile d’ajouter que le français est aujourd’hui deux fois plus simple qu’il ne l’était lorsqu’il s’apparentait au latin et modifiait la fin de chaque nom selon sa fonction? Cela n’a empêché ni Verlaine, ni Vigneault. Qu’en espagnol seules les lettres «c», «n» et «r» puissent se doubler ne semble pas avoir handicapé García Márquez. Et une simplification radicale de notre orthographe n’empêcherait pas mon fils de faire de la poésie, en disant lorsqu’il veut que je l’enlace: «Papa, ferme la porte de tes bras.» (Ceci est une chronique pour la multiplication des petits garçons.)