La droite québécoise monte! Et si c’était le contraire?

enjoy_capitalism-largeC’est dans tous les journaux: la droite québécoise monte. Elle connaît un automne fulgurant.

Un demi-millier de libertariens en liesse à Québec. Un nouveau (futur, virtuel) parti de centre droit. Des sondages qui montrent que des idées de droite sont reprises par l’opinion publique. La cause est donc entendue. À droite toute !

Toute ? Non. Mettez-moi fermement dans la colonne des dubitatifs (ou des libertaro-sceptiques). À mon avis, cette démonstration reste à faire. Car il y a le bruit. Il y a les choses. Certes, le bruit de droite monte. Mais les choses sont plus têtues que le bruit. Étudions posément les données disponibles.

Le bruit: le volume de la droite monte

Qu’à l’automne 2010, la droite, notamment libertarienne, soit plus audible que jamais me semble indubitable. Un des précurseurs du mouvement, Martin Masse, conseiller du très visible député Maxime Bernier, le souligne dans son très intéressant billet de ce lundi:

Nos idées n’avaient pratiquement aucun écho dans les médias conventionnels avant l’arrivée d’Internet, pas seulement au Québec mais partout ailleurs, y compris aux États-Unis. Aujourd’hui, on les retrouve partout. Il se publie régulièrement dans le Journal de Montréal des textes qui n’aurait pu paraître que dans le Québécois Libre  [organe libertarien dirigé par M. Masse] il y a dix ans.

Au niveau du bruit, il faut additionner deux phénomènes.

lancementelgrably5-150x150D’abord la liberterianisation du Journal de Montréal et du Journal de Québec.À la faveur des lock-out, mais pas seulement, les chroniqueurs de gauche des deux grands quotidiens sont partis — décès de Pierre Bourgault, départ de Franco Nuovo, démission du social-démocrate de centre Bernard Landry, de Marie-France Bazzo et de Julius Grey, lock-out des plumes économiques centristes.

Richard Martineau, de droite populiste, est resté, tout comme Nathalie Elgrably-Lévy, devenue plus libertarienne qu’avant — victime de sarahpalinisation. Daniel Audet, de la droite patronale, est arrivé et Éric Duhaime, libertarien, s’est installé.

Ces deux grands vecteurs d’opinion, le JdeM et le JdeQ, ont donc considérablement penché sur la droite, alors même que l’empire Quebecor au grand complet a lancé depuis l’an dernier une campagne permanente contre l’État québécois, la fonction publique et les services publics et le syndicalisme, avec sa bannière Le Québec dans le rouge. (Note: ils versent d’intéressantes pièces au dossier, mais toujours du même côté de la balance.)

Ensuite, la radio de Québec, traditionnellement anti-élitiste et toujours à la recherche de voix rebelles, s’est montrée très perméable à ces porte-paroles libertariens et répercute leurs discours. Mon ami Éric Duhaime, véritable stakhanoviste des ondes, déborde de Québec et est maintenant l’invité régulier de son ancien patron Mario Dumont sur les ondes du pas-très-écouté Mario 360. Il est aussi l’invité hebdomadaire, avec le conservateur souverainiste Mathieu Bock-Côté, d’Isabelle Maréchal qui trouve que leur discours est plein de bon sens.

Pas étonnant, donc, qu’on les entende davantage. Mais au-delà du bruit, quoi? Je souligne pour ceux qui n’étaient pas là dans les années 1970 que le discours marxiste était à l’époque extrêmement présent dans le débat public. Les maoïstes réunissaient régulièrement, pas 500, mais plusieurs milliers de personnes dans des salles et dans des manifs. Les médias traditionnels leur étaient fermés, mais l’hebdo Québec Presse, puis le quotidien Le Jour — abonné à l’agence de presse cubaine — relayaient un discours de gauche dure. L’opinion n’en est pas devenue communiste pour autant*.

Les choses: la droite, combien de divisions ?

Redonnons la parole à Martin Masse, qui vit cette aventure de l’intérieur. Il fait preuve de lucidité (sauf à mon égard, mais tout est pardonné) et intitule opportunément son billet: Montée de la « droite » au Québec: la partie est loin d’être gagnée.

Il faudrait cependant éviter de crier trop vite victoire. Ce n’est pas la première fois qu’un discours critique envers l’interventionnisme étatique semble avoir le vent dans les voiles. Il y a une douzaine d’années, le Québec a connu une vague de remise en question du « modèle québécois ». Cette vague a alimenté le succès temporaire de deux politiciens qui tenaient un discours vaguement réformiste: Mario Dumont et Jean Charest. On sait ce qui leur est arrivé depuis.

Nous voici plus d’une décennie plus tard. La situation a évolué dans le bon sens sur le plan des idées, mais on fait du surplace ou on a même régressé sur le plan politique.

Il a raison. La droite a régressé sur le plan politique. Les votes et intentions de vote sont, c’est certain, la résultante d’un grand nombre de variables. Mais ils sont, en dernière analyse, les thermomètres de la température des idées.

J’ai colligé pour le graphique qui suit trois courbes électorales depuis 1981, en y ajoutant les intentions de vote enregistrées le 10 novembre 2010 par Léger mise-en-marché (ma traduction).

En rouge, les votes cumulés PQ+divers gauche dont Québec solidaire+Verts+Bloc pot.
En jaune, la droite au sens large: les votes cumulés PLQ+Parti libertarien+Crédit social+Parti conservateur du Québec+ADQ.
Je sais qu’il y a une grande difficulté à additionner le PLQ et la « vraie » droite. Ainsi, le PLQ de 1998, avec le nouveau Jean Charest pro-Mike Harris, était certainement de droite comme celui, au discours plus mielleux, de 2003. On ne peut cependant en dire autant du PLQ de 2008 ayant un programme économique similaire à celui du PQ, les cachoteries sur le déficit et la Caisse de dépôt en prime.

J’ai donc isolé, dans la ligne orange, les Crédit social, Union nationale et Parti libertarien existant en début de période, puis l’ADQ existant à compter de 1994. Voyez vous-mêmes:

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Voyez-vous une montée de la droite en 2010 ? Où ça ? (Cliquez pour agrandir)

La grande nouvelle est que, pour la première fois en 30 ans, l’automne 2010 présente une majorité d’électeurs souhaitant voter pour la gauche: PQ+Québec solidaire+Parti vert. C’est le meilleur résultat à gauche depuis 1981, quand Lévesque a eu 49%.

L’autre nouvelle est la très réelle régression politique de la vraie droite, l’ADQ, en nette perte de vitesse depuis son pic de 2007.

Évidemment, je me répète, ces votes et intentions de votes sont polluées par un grand nombre d’autres considérations: les chefs, la question nationale, la corruption, etc.

Les choses, au niveau fédéral

Peut-être pourrions-nous regarder du côté du vote et des intentions de vote fédérales au Québec pour déceler la montée de la droite?

Dans le graphique qui suit j’ai mis:

En bleu pâle, le vote du Bloc Québécois, puis la dernière intention de vote mesurée par Léger ce 10 novembre. Évidemment, depuis 1997 et la prise de direction du Bloc par Gilles Duceppe, ex-marxiste et ex-permanent de la CSN, on pourrait vouloir additionner ce vote à celui de la gauche — mais je préfère l’isoler, pour plus de clarté.

En bleu foncé, on trouve le Parti conservateur (et ses prédécesseurs, le Reform et l’Alliance).

En orange, on trouve le NPD, additionné du Parti vert.

J’ai délibérément omis d’ajouter le Parti libéral du Canada, centriste. Mais à l’élection de 2008, il aurait fallu l’additionner à la gauche, car le programme écolo-progressiste de Stéphane Dion portait clairement vers la gauche (23,7% du vote au Québec).

Mais voyez ce que ça donne:

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Vous voyez la montée de la droite depuis 2006 ? Non ? (Cliquez pour agrandir)

Ici encore, le mouvement récent le plus marqué est la chute du parti de droite fédéral depuis 2006, la montée du NPD+le Parti vert puis, à l’automne 2010, une première historique: le Québec compte davantage d’électeurs qui choisissent des partis de gauche que le parti de droite !

bye-bye-263648Sans même compter le Bloc, évidemment. (J’ajoute les verts à la gauche car la droite est ici clairement climato-sceptique, contrairement à l’essentiel de la droite européenne.)

Ces deux graphiques devraient nous conduire à conclure à une nette montée de la gauche.  Ou du moins nous interdire de parler d’une réelle montée de la droite.

(*J’ai étoffé ce paragraphe depuis sa première rédaction.)

Demain: les thèses de droite percent-elles vraiment dans l’opinion ?



Une réflexion au sujet de « La droite québécoise monte! Et si c’était le contraire? »

  1. … dans son très intéressant billet de ce lundi:

    Ce lundi 15 novembre 2010, # 283 de Le Québécois libre.

    En 2010, j’avais une petite curiosité à l’endroit du Réseau Liberté-Québec, j’étais des 450 personnes aux conférences.

    Il y a eu d’autres rencontres en 2011 et 2012. 2013, ?

    Il y a eu la fusion de l’ADQ à la CAQ. Il y a eu Restonsadq et un an plus tard, la renaissance du Parti conservateur du Québec.

    En 2013, le nombre d’abonnés au compte Twitter du Parti conservateur du Québec stagne à environ 140. Pour comparaison, celui du PQ est passé de 24 537 à 30 443; celui de QS de 22 449 à 26 951; celui d’ON de 14 269 à 17 200; celui du PLQ de 12 225 à 15 953; celui de la CAQ, de 12 389 à 14 874. Twitter n’est pas la tasse de thé du PCQ.

    Pour la même période, le PCQ fait mieux à Facebook; le nombre de «j’aime» y passe de 1 379 à 2 546. Comparativement, au PQ c’est de 75 163 à 74 982; à ON de 27 612 à 28 318; chez QS de 22 004 à 24 185; à la CAQ de 8 776 à 9 033; au PLQ de 7 899 à 8 340; à la Coalition pour la Constituante ou sans parti de 1 288 à 1 462; au Parti vert de 1 753 à 2 141.

    Pour la même période, au site web des partis, le rang mondial Alexa du PCQ avance de 21,352,570 à 5,538,307; celui du Parti vert passe d’absent à 5,162,514; celui de la CPC ou CSP stagne d’absent à absent; celui du Bloc Pot recule de 2,682,413 à 4,020,146; celui du PQ avance de 1,170,928 à 936,427; celui du PLQ, stagne de 1,860,285 à 1,879,930; celui de la CAQ recule de 2,249,940 à 7,361,250; celui de QS avance de 1,428,722 à 1,131,521; celui d’ON avance de 10,097,655 à 5,865,333.

    À l’élection du 9 décembre prochain, le PQ et la CAQ ne présentent pas de candidat dans Outremont contre Philippe Couillard, entre autres. Cinq partis mineurs s’y partageront les votes qui n’iront pas au PLQ ou à Québec solidaire dont Équipe Adrien Pouliot – Parti conservateur du Québec. Louis Bernard y est agent officiel… Option nationale devrait bien faire. Le nouveau chef du Parti vert y tente sa chance. Jolie situation de projection quand deux partis majeurs ne présentent pas d’adversaires au chef d’un parti majeur adverse. Ma curiosité sera de voir comment iront chercher de votes le PCQ et ON.

    Dans Viau, il y a 9 candidats. Le PQ, la CAQ y sont, de même qu’un autre parti mineur, Équipe autonomiste. Même curiosité en situation différente.

    Nous verrons si le PCQ pourrait être un acteur important à droite en 2016.

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