La seconde guerre froide, année zéro

L’histoire s’écrit sous nos yeux. Comme d’habitude, elle n’arrive pas sans avoir envoyé des avertissements. Il y a eu des faits nouveaux, puis une tendance, des hésitations, une montée en puissance, puis la chose s’est imposée. Une nouvelle réalité.

Parfois, il faut un événement. À lui seul, il parait anodin. Un anarchiste assassine un archiduc. Un populiste exalté et un peu ridicule est élu au Reichstag. Mais cet événement provoque une accélération de l’histoire. Il est la goutte qui va faire déborder le vase.

La goutte, en 2020, est un virus. Ou plutôt son origine et sa gestion. Le vase est constitué de la montée en force de la Chine, de son nouveau statut de superpuissance.

On a beaucoup écrit, depuis le début du siècle, sur la nouvelle rivalité entre la Chine et les États-Unis. Il y a un moment où, en termes purement économique, l’Empire du milieu devient plus important que l’Amérique dans la production mondiale, puis dans l’économie mondiale. Ce moment est déjà arrivé, ou est sur le point d’arriver, selon la méthode de calcul des uns et des autres.

Est-ce grave ? La même chose avait eu lieu entre l’Angleterre et les États-Unis au 20e siècle, sans que les deux pays deviennent des rivaux, sauf sur les marchés. Et il y avait l’ennemi commun, soviétique, qui poussait à resserrer les rangs.

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Dans une première étape, des années 1990 jusqu’à récemment, Washington a voulu jouer avec Pékin la carte du partenariat. Mieux valait participer à l’essor chinois en multipliant les coopérations économiques, scientifiques, voir militaire. Pékin était preneur, chacun de ces ponts lui permettant de monter les échelons de la performance, de la technologie et de la richesse. Que les entreprises chinoises pillent sans vergogne la propriété intellectuelle de ses partenaires occidentaux était le prix à payer pour que les entreprises occidentales aient accès à cet extraordinaire marché d’1,4 milliard de consommateurs, dont le pouvoir d’achat grimpe sans cesse.

Les entreprises américaines ont elles-mêmes été les architectes de l’irruption de la Chine comme l’indispensable usine du monde. WallMart donnait le ton, forçant ses fournisseurs à délocaliser leurs opérations en Chine pour réduire le coût de leurs produits.

Les dirigeants chinois ont dû être frappés de la facilité avec laquelle leur économie est devenue dominante dans les domaines pourtant stratégiques des terres rares, de la production pharmaceutique générique puis, a-t-on récemment appris, de la production de matériel sanitaire. Avec ces exemples,  on est encore dans le low-tech. La volonté de la Chine est de devenir dominant dans le high-tech. Personne ne met en cause que sa multinationale Huawei, créée il y a 20 ans à peine et devenue le premier joueur mondial en télécom, a une longueur d’avance sur tous ses concurrents en matière de technologie 5G. L’investissement de la Chine en Intelligence artificielle est plus important que celui des États-Unis ou de l’Europe. Son expertise en reconnaissance faciale et en traçage des individus, expérimenté dans l’ignoble répression et internement de la minorité ouïgour, est maintenant un produit d’exportation.

L’ambivalence avant la bellligérance

Donald Trump incarne à lui seul l’ambivalence américaine face à la Chine. Il fut envoûté par le président chinois lorsqu’il fut accueilli comme un roi à Pékin en visite officielle. Puis il fut choqué par l’ampleur du déficit commercial qu’il a voulu corriger en lançant une guerre des tarifs qui a jeté un froid sur l’économie mondiale. Mais il a signé une entente partielle l’automne dernier qui ne règle pas le fond des choses, mais dont il était satisfait. Au début de la crise du virus, il faisait l’éloge du président chinois, son ami retrouvé.

C’est terminé. L’ampleur de la crise, les détails sur le camouflage chinois de son importance pendant des semaines cruciales, l’extraordinaire opération d’importation en Chine d’équipements de protection médicale, dont des masques, depuis les États-Unis et ailleurs au début janvier, l’accusation chinoise que le virus aurait été emporté en Chine par des soldats américains en mission, ont mis le feu au poudre. Parmi les conseillers de Trump, les pro-chinois et les anti-chinois étaient en équilibre précaire depuis trois ans. Les anti-chinois ont maintenant le haut du pavé.

Trump fait-il également un calcul politique primaire: faire de la Chine un bouc émissaire pour camoufler sa propre incurie dans la gestion de la crise ? Absolument. Reste que nous sommes arrivés à un point de bascule.

« Nous sommes au moment d’une tempête parfaite: la pandémie a cristallisé toutes les inquiétudes que les gens avaient au sujet des rapports économiques avec la Chine » a déclaré un haut responsable américain à l’agence Reuters. « Tout l’argent que les entrepreneurs pensent avoir fait auparavant en Chine a été plusieurs fois éclipsé par l’impact économique » du virus, a-t-il dit.

Ces jours derniers, le département américain du commerce a ouvert un nouveau front, visant l’achat de transformateurs électriques chinois. L’objectif est de bloquer l’importation de cet équipement lorsque fabriqué en Chine, puisqu’il est jugé essentiel pour l’économie américaine.


La bande annonce de ma dernière balado:

Il voulait être le Premier ministre de l’économie. Il est le Premier ministre de la pandémie. Ce qui complique considérablement ses chances d’être réélu en 2022. Ma balado de la semaine.

On s’abonne ici.


Ce n’est qu’un amuse bouche. L’administration Trump vient de lancer une opération transgouvernementale visant à réduire significativement l’importance de la Chine dans toutes les chaînes d’approvisionnement jugées essentielles. L’effort avait débuté timidement il y a quelques années, notamment avec l’offensive contre Huawei, mais elle passe maintenant, disent des sources, à la « vitesse turbo ».

Washington étudie une panoplie d’incitatifs fiscaux et de subventions pour rapatrier aux États-Unis ou ailleurs en Occident la production chinoise. L’introduction de nouveaux tarifs douaniers, l’instrument préféré de Trump, est évidemment envisagée. Mais des mesures punitives sont également élaborées. Des sanctions contre des hauts responsables chinois, des compagnies et leurs avoirs à l’étranger, un rapprochement avec Taiwan, voire une poursuite en bonne et due forme de l’État américain contre la Chine pour les dommages causés par le virus.

Trump a même évoqué, le 14 mai, de  « mettre fin à toute la relation » avec la Chine et de rapatrier aux États-Unis la totalité des chaînes de production.

Washington cherche des alliés dans cette opération de désinvestissement américain dans l’économie chinoise. Le secrétaire d’État Mike Pompeo parle d’une alliance de partenaires dignes de confiance, mollement appelée « le Réseau de la prospérité économique ». Sont particulièrement visés l’Australie, l’Inde, le Japon, la Nouvelle-Zélande et le Vietnam ainsi que des pays d’Amérique latine.

L’omniprésence de la Chine dans le commerce mondial, l’intérêt des entreprises occidentales pour son marché sont cependant des forces puissantes qu’il sera difficile de contrer.

L’Europe et la Chine

Mais la tension monte, inexorablement. Avant même la pandémie, l’Union européenne commençait à mesurer le malaise produit par une présence chinoise de plus en plus notable chez elle. Il y a un an, un communiqué de la Commission européenne appelait un chat un chat et désignait la Chine comme « rival systémique » de l’Europe.

En visite à Pékin l’année précédente, le président français Emmanuel Macron a mis en doute le caractère bienveillant du grand projet de route de la soie de Pékin. Ces investissements terrestres et maritimes chinois ne visent pas moins de 70 pays, la moitié de la population du globe, y compris en Europe.

Macron a dénoncé l’établissement de routes commerciales “univoques” aboutissant a-t-il dit à une “hégémonie qui viendrait mettre en état de vassalité les pays qu’elles traversent”.

Le journal The New European de Londres a offert une bonne synthèse de l’impact chinois en Europe.  Je cite:

« Les investissements étrangers directs de la Chine en Europe sont passés d’un total inférieur à 1 milliard d’euros en 2008 à 35 milliards d’euros en 2016 – soit plus du triple des financements européens en Chine. De nombreux projets concernent les pays défavorisés et endettés du centre, de l’est et du sud de l’Europe, notamment dans l’ouest des Balkans, où les besoins en infrastructures sont souvent considérables et les moyens financiers limités. La Chine consacre 1 milliard d’euros à une voie ferrée reliant les capitales de Hongrie et de Serbie, Budapest et Belgrade. Elle contribue à la modernisation du port grec du Pirée, à Athènes, pour en faire sa principale plateforme logistique en Europe. Elle construit une ville dans les forêts qui bordent la capitale biélorusse de Minsk, afin de créer une région manufacturière entre l’Union européenne et la Russie.

En retour, ces pays sont fortement encouragés à saborder les initiatives européennes et internationales susceptibles de déplaire à la Chine, dans le domaine des droits humains, mais pas seulement. En juin 2017, la Grèce s’est opposée à une déclaration du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, qui critiquait son bilan en matière de droits fondamentaux. C’était la première fois que l’Union Européenne ne signait pas à l’unanimité une déclaration commune. Peu après, la Hongrie a refusé de signer une lettre conjointe dénonçant les tortures qu’auraient subies des avocats emprisonnés en Chine, mettant ainsi fin au consensus européen. » Fin de citation.

Voilà ce que Macron voulait dire en parlant de « vassalisation ».

Quelle sorte de guerre froide ?

Que signifiera cette nouvelle guerre froide ? Certainement pas la guerre proprement dite. Il faut reconnaître que malgré tous ses défauts et ses faiblesses, l’espèce humaine a réussi à traverser la première guerre froide sans enclencher d’affrontement frontal. La raison ? L’existence d’arsenaux nucléaires propres à annihiler les belligérants a servi de sabot de Denver aux va-t-en guerre de Moscou et de Washington. Il faut saluer en particulier la sagesse et le sang froid de John Kennedy et de Nikita Kroutchev qui ont, chacun de leur côté, refusé de nous jeter dans ce précipice lors de la crise des missiles de Cuba en 1962.

La Chine et les États-Unis sont aujourd’hui dans cette même situation, donc aux prises avec le même sabot. Non, l’affrontement ne se fera pas dans les tranchées ou à coup de missiles. Il sera économique, diplomatique, idéologique, culturel. Des mouvements de troupes et des déplacements de porte-avions dans des zones troubles, notamment en Asie du sud-est, feront de temps à autre monter la pression militaire, chacun testant les défenses et les nerfs de l’autre. Les budgets de la défense vont continuer à croître.

Il y aura, entre les États-Unis et ses alliés, comme à l’intérieur de l’Europe, des tensions fortes sur l’acceptation ou le refus de tel investissement chinois. La bataille autour de Huawei et du 5G n’est qu’un début. Il y aura des accusations. Les patriotes contres les collabos. Les défenseurs de l’Occident contre les bon-ententistes. Les idiots utiles seront de retour.

Comme au moment de la première guerre froide, il y aura surenchère pour charmer les pays tiers, d’Afrique et d’Amérique latine et d’Asie, chaque superpuissance tentant de tirer la couverte de son côté. Et si le charme ne suffit pas, l’infiltration, l’intimidation, les coups d’État ne sont pas à exclure, loin de là.

Bref nous y sommes, à la seconde guerre froide. Comme la première, elle sera longue, multiforme. Comme pour la première, on n’en verra pas la fin. Et pour l’éradiquer, il n’y aura pas de vaccin.




5 réflexions au sujet de « La seconde guerre froide, année zéro »

  1. Guerre froide ?

    – J’aime mieux écrire guerre commerciale. Année ? J’y connais moins que rien, mais je remonterais aux Guerres de l’opium, première de 1839 à 1842. Tiens, tiens, guère longtemps après 1837; la deuxième de 1856 à 1860. Guère avant 1867. Le monde est petit et je ne pense pas à Martin !

    https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/aujourd-hui-l-histoire/segments/entrevue/98489/guerre-opium-chine-grande-bretagne-france-evelyne-ferron

    Je ne vous le cacherez pas, je cherche à pousser ma notoriété en publiant un blogue, au risque de ma réputation; accomplissement personnel comme loisir; sans plus disait une connaissance radio.

    Cette semaine, je replanche à un coup de foudre de ma force de l’âge, un numérateur-synthétiseur d’intelligence, de connaissances, d’affections et de doigté exercé. Bref, à un numérateur Saaty.

    J’avais programmé vers 1985 dans le sillage de recherches en prévention d’accidents d’automobiles. Amélioré, je m’en était servi avec plaisir une génération plus tard, en mars 2015, pour savoir si j’allais voter pour Alexandre Cloutier, Bernard Drainville, Martine Ouellet ou Pierre Karl Péladeau en course à la chefferie du PQ. Je considérais ces personnes deux à la fois, j’estimais égales ou pas et ensuite, l’une des deux plutôt aptes à devenir chef du PQ ou très aptes.

    L’algorithme répartit 100 points entre elles. C’est génial ! Après trois essais, j’en suis arrivé à en moyenne Martine Ouellet 50, Bernard Drainville 31, Alexandre Cloutier 12 et Pierre Karl Péladeau 7. C’est pas le référendum de 1980, mais que serait-il arrivé si Martine Ouellet avait obtenu 50% plus 1. Je m’écarterais si je prolongeais sur cette hypothèse.

    La suspension de la présente avant-course à la chefferie au PQ n’est pas terminée. La fin de la période de mise en candidature reste à déterminer au calendrier du site. Ça me laisse du temps pour parfaire mon instrument. Il est présentement autonome en page HTML mais pas réellement convivial en page WordPress.

  2. Merci pour cette superbe analyse, tout aussi superbement rédigée…
    Ça fait du bien de vous lire à nouveau, M. Lisée, dans ce style «superbement» renouvelé…

  3. Malheureusement, Trump est un belligérant avec une cervelle d’oiseau. Pas certaine qu’il sache comment négocier intelligemment. Il est habitué à faire des « deal » et à bullier tous et chacun. Il vient de rencontrer chaussure à son pied. Il a suffisamment causer de dommage, il faut qu’il parte.

    • Je pense que l’Amérique, si elle veut s’en sortir sans trop de dommage doit éliminer Trump du pouvoir car sa facon  » amateure  » de gérer une puissance comme les U.S.A. n’a pas sa place en 2020…il faut le tasser avant qu’il ne fasse une gaffe majeure, ce qui pourrait facilement arrivé, tant qu’il est au pouvoir… non, son temps est fait et il nous a montrés qu’il n’est mentalement pas prêt à faire ce travail pour un autre 4 ans.

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