L’article le plus décapant de 2012

Homme d’affaires, philanthrope et investisseur américain, Warren Buffett fait partie des hommes les plus riches du monde.

Je l’attribue au milliardaire américain Warren Buffett. À l’heure où les Républicains américains jouent à la roulette russe avec l’économie mondiale par leur refus de faire remonter le taux marginal d’imposition des millionnaires à son niveau de… 2000, à l’heure où Gérard Depardieu déménage en Belgique car il refuse de payer 75% d’impôt, pendant deux ans, sur la seule part de ses revenus excédant 1 million d’euros par an, nous vivons dans une ère où règne une vérité apparemment incontestable:  à partir d’un certain seuil d’imposition, les riches arrêtent tout simplement de travailler et d’investir!

Warren Buffet transforme cet argument en charpie dans un texte publié le 25 novembre dernier dans le New York Times, où il réclame un niveau de taxation minimal pour les riches, comme lui. (Il vaut environ 44 milliards de $.)

En voici l’essentiel (ma traduction:)

Posons l’hypothèse qu’un investisseur que vous admirez et auquel vous faites confiance vienne vous voir avec une proposition. « C’est une bonne occasion » dit-il avec enthousiasme. « J’investis et je crois que vous devriez investir aussi. »

Répondriez-vous comme suit: « Écoutez, cela dépend du taux marginal d’impôt qui s’appliquera sur le profit qu’on pourrait faire. Si le taux est trop élevé, je préférerai laisser l’argent dans mon compte d’épargne, où le rendement est d’un demi de un pourcent. » Ce type de logique n’existe que dans la tête de Grover Norquist (leader du mouvement anti-impôt républicain).

De 1951 à 1954, quand l’imposition sur les gains de capitaux était de 25% et le taux marginal sur les dividendes était de 91% dans le pire des cas, j’ai transigé sur les marchés et j’ai bien gagné ma vie. Dans les années 1956 à 1969, le taux marginal a chuté légèrement, mais était encore à 70% et l’impôt sur les gains de capitaux a monté à 27,5%. J’étais alors gestionnaires de fonds d’investissement. Je n’ai jamais entendu qui que ce soit me dire qu’il refusait d’investir parce que le taux avait augmenté.

Alors que ces taux élevés étaient en application, l’emploi et le PIB croissaient à un très bon rythme. La classe moyenne et les riches en ont profité.

Alors oubliez tout ce qu’on vous dit au sujet de la propension des riches et des super-riches de faire la grève économique et de cacher leurs amples économies dans leurs matelas si — horreur — l’imposition sur les gains de capitaux ou l’impôt sur le revenu personnel devait augmenter. Les ultra-riches, moi y compris, allons toujours investir.

Et, wow !, nous avons tout un magot à investir. Selon le relevé Forbes, les 400 Américains les plus riches ont atteint un nouveau record de richesse cette année: 1 700 milliards de dollars. C’est cinq fois plus que les 300 milliards de 1992. Ces dernières années, ma gang a laissé la classe moyenne loin derrière.

Nous avons beaucoup profité des baisses d’impôts. En 1992, l’impôt payé par les 400 plus riches Américains équivalait à 26,4 % de leur revenu réel. En 2009, dernière donnée disponible: seulement 19,9%. C’est bien d’avoir des amis hauts placés !

En moyenne, chacun de ces 400 empoche 202 millions de dollars par an, ce qui équivaut  à un « salaire » de $ 97 000 de l’heure, pour une semaine de 40 heures (je présume qu’ils travaillent pendant l’heure du lunch). Mais plus du quart des membres du groupe paient moins de 15% de leurs revenus en impôts et taxes salariales. (Le taux marginal officiel est de 35%)

Je propose d’instaurer un impôt minimum sur les hauts revenus. Je suggère 30% du revenu imposable entre 1 et 10 millions de revenu par an, et 35% au-delà. Une règle simple comme celle-là est la seule à même de bloquer les efforts des lobbyistes, avocats et législateurs avides de contributions financières pour imaginer des façons de faire payer aux riches une fraction du taux officiel, pourtant payé par les salariés bien moins nantis que nous. Seule une taxe minimum empêchera le taux d’imposition officiel d’être éviscéré par ces armées des riches. (…)

En attendant, peut-être allez-vous rencontrer quelqu’un qui a une formidable proposition d’investissement, mais qui l’abandonnera, de peur de payer trop d’impôt. Envoyez-le moi. Je le soulagerai de son idée.

Warren E. Buffett is the chairman and chief executive of Berkshire Hathaway.

(J’ai aussi abordé la question dans cet extrait de l’ouvrage Imaginer l’après-crise.)

15 réflexions au sujet de « L’article le plus décapant de 2012 »

  1. Le partage de la richesse est un incontournable. En région, ces gens riches partagent assez souvent avec leur communauté. Ce n’est un impôt direct mais ces organismes sont contents de les avoir . Lorsqu’on sait a qui va l’argent, il est plus facile de partager avec les moins nantis. Les hommes politique doivent ramener cette confiance dans leurs décisions et ensuite il sera plus facile de demander aux plus riches de payer plus. Une résolution pour 2013??? Ou un rêve!!!

  2. Comme c’est souvent le cas sur ce genre de forum, la nuance et l’argumentation rigoureuse sont remarquablement absentes. Terre plate, Gros méchants riches et libertarisme sauvage. Le sujet m’a semblé être « quel est le seuil d’imposition acceptable pour les paliers de revenus supérieurs au Québec ». M. Lisée nous donne le mauvais exemple américain. Y a-t-il d’autres opinions minimalement étayés ?

    • Je crois que ce qu’il y a de vraiment remarquable dans cette article c’est d’apprendre que Warren Buffet à défendu une telle thèse. J’espère personnellement qu’il y aura hausse de l’imposition sur les investissements et que cette politique fiscale s’étende en Occident. Du reste M. Frank B., sachez que votre commentaire n’a pas été plus convaincant que ceux des autres. Si vous voulez étayer votre pensée, vous allez peut-être nous apprendre quelque chose. Mais avant avez-vous lu les répliques qui vous sont adressé par le lien de Marc-André Roy et les références de Samuel Marchand ?

  3. Toujours plus pour les uns, toujours moins pour les autres. Il y a une quarantaine d’années, le ratio moyen entre le salaire d’un pdg d’une grande entreprise et le salaire médium de ses salarié-e-s était de 1 à 30, 1 à 40. Il est souvent aujourd’hui de 1 à 300, parfois même de 1 à 600. Le dieu Fric a pris la place des autres divinités. Il y a la question économique et la réponse éthique il y a la Justice et l’apparence de Justice. Plus de 90% des Américains croient en Dieu. On peut imaginer que ce pourcentage est à peu près le même chez les riches et les très riches. En général, même s’il est paraît-il unique, ce Dieu est plus précisément aux États celui des Chrétiens. Que l’on croit en Dieu ou que l’on soit athée ou agnostique, s’il est une parole, s’il est des paroles de partage d’humanisme, de tolérance ce sont bien les paroles du Sermon sur la Montagne. Que les croyants riches américains ou non relisent ce « Sermon on the Mount ». Autre exemple en France, affaire de pourcentage, de pour chantage, avec l’imposition à 75% des revenus « dépassant » un million d’euros et le départ de Depardieu pour cette raison en Belgique, il faut tout de même noter que les 25% qui reste sur un, deux, dix millions d’euro ou plus permettent de vivre beaucoup mieux et avec moins de soucis qu’avec 100% du salaire minimum.

  4. nous devons dissocier le mécanisme de la mondialisation et l’idéologie néolibérale. Même s’il est vrai que nous nous dirigeons vers une société globalisante, cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y a plus de place pour la loi et les réglements. L’approche néolibérale en matière de gouvernance mondiale est un choix politique, non logique: le développement de la mondialisation économique, en effet, n’évacue pas la nécessité d’une réglementation.
    -> Marc Raboy, Chapitre 5 Communication et mondialisation: un défi pour les politiques publiques dans D. R. Cameron et J. G. Stein (dirs.), Contestation et mondialisation : Repenser la culture et la communication. Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 2003 : 133-168.]

  5. Dans la confusion et le chaos entourant les négociations menées par l’Organisation
    mondiale du commerce à Seattle en 1999, la représentante commerciale américaine,
    Charlene Barshefsky, souligna que «la seule véritable menace au système du commerce
    multilatéral était l’absence d’un soutien public» (1).
    (1) Cité dans «Free Trade under Fire», in Financial Times, 11 octobre 1999

  6.  »L’impact négatif d’un seuil d’imposition marginal excessif sur l’économie est largement admis. »
    On a cru que la Terre était plate par crainte de représailles de ceux qui nous forcaient à le dire jusqu,à qu’on soie convaincu que la chose émane directement de nous même.
    Il fallait que ceux qui affiment la vérité  »la Terre est ronde » aie davantage de pouvoirs de l’église catholique qui affirmait le contraire et pour être franc, je regarde la révolution opérer en ce moment même et je n’encourage personne a s’y perdre la tête mais les vont se produire tout de même – la révolution et le fait que celà va en rendre fou plusieurs- car les révolutions ont lieu régulièrement depuis toujours mais les médias sociaux représentent un phénomène unique dans l’histoire quant à la propagation du monde dans nos esprits.

  7. J’ai beau essayer de toutes les manières, je n’arrive tout simplement pas à comprendre ce qui se passe dans le cerveau des riches qui voudraient payer le moins de taxes possible afin que leur magôt grossisse de plus en plus! Mais border de merde! Une fois que tu a acquis TOUT ce que tu désirais dans la vie (Maison-chateau, voitures de luxe, vêtements et bijoux de luxe, résidences secondaires dans 2 ou 3 endroits (quand ce n’est pas plus!) dans le monde, que l’avenir de leur prochaines 3 ou 4 générations est assurée côté finances, que peuvent-ils encore vouloir de plus? Car n’est-il pas vrai qu’une fois que tu as tout ce que tu désires, tu deviens blasé et tu finis par oublier l’autre, ton voisin, ton ami, ton frère!
    Ils doivent sûrement avoir un gêne spécial pour être capable d’agir ainsi! Enfin, moi j’y vois un début de décadence dans le genre humain et ce ne sera qu’une grosse révolution qui pourra finalement faire changer les choses! Enfin je n’espère pas qu’on en arrive à cela, mais plutôt que leur coeur change afin de partarger un ti brin leur fortune afin que tout le monde puisse vivre à tout le moins décemment!

    • Il y a quelques années avec son humour acide, Warren Buffett avait fait à l’antenne de CNN l’affirmation suivante: « Il y a aux USA une guerre de classe. C’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre et nous sommes en train de la gagner ». Ce que signifie cette expression « guerre de classe », c’est que si les riches des USA rejettent les augmentations d’impôts, c’est qu’ils tiennent absolument à ce que la différence de classes sociale se maintienne, et même qu’elle augmente. Si Buffett a pu utiliser un terme aussi radical que « guerre de classe » que pouvait-il vouloir dire sinon que pour les riches de la droite américaine (la droite n’est pas tant un concept politique qu’un concept social) considère l’écart entre les riches et les pauvres comme un élément essentiel de la structure sociale à laquelle ils se réfèrent pour penser leur appartenance à leur pays. Mais il y a de l’espoir aux USA. Cette sombre pensée républicaine vieillit. Elle est dépassée par les femmes, les noirs, les latinos et plus généralement les jeunes. J’ai écouté Warren Buffett il y a quelques mois lorsqu’il fut reçu peut-être pour la dixième fois sur PBS à l’émission de Charley Rose, et malgré son âge de plus de 80 ans, on avait affaire à une pensée jeune. Et quand on lit sa biographie officielle on voit qu’il a appris que seule la réciprocité peut conférer une valeur sociale à la richesse. Les millionnaires en compétition ne peuvent avoir une solidarité de classe que face à un bouc-émissaire qui est essentiellemen t différent d’eux, le non-riche.

      Luc Gagnon

    • Moi j’ai l’impression que ce sont souvent des personnes entourés d’autres riches avec lesquels ils se compare. Ça créer un phénomène d’emballement sans fin. Tant mieux si certains sont assez humaniste et courageux pour vouloir mettre la hache dans cette dérive et bonne chance.

  8. Le plus gros problème en matière de fiscalité, à mon avis, c’est les abris fiscaux. Les abris fiscaux légaux. Les déductions permises.

    Les riches peuvent se permettre les « conseils » de fiscalistes ingénieux. De façon tout à fait légale ils évitent beaucoup d’impôt. 2 conséquences: moins de revenus pour le gouvernement (qui doit donc se reprendre ailleurs) et injustice sociale (traitement fiscal différent entre les riches et les pauvres.

    Le PQ aura mon vote s’il s’attaque sérieusement à toutes les échappatoires légales aux obligations morales de payer sa juste part.

    Que la loi, fruit du travail des politiciens, devienne morale. Voilà ce que je souhaite. Et ensuite… que la loi soit appliquée!

  9. J’ose croire que vous ne comparez pas la fiscalité des États-Unis avec celle du Québec. Vous êtes probablement assez honnête pour convenir qu’aucune comparaison ne pourrait être crédible. L’impact négatif d’un seuil d’imposition marginal excessif sur l’économie est largement admis. Je vous invite à lire les écrits de Jean-Marc Suret de l’Université Laval à ce sujet. Quant à M.Buffet qui se plaint de ne payer 19.9 % d’impôt sur les tranches les plus élevées de ses revenus, je l’inviterais à s’établir au Québec ou il aura le bonheur de payer 55,2 %. Visez le juste milieu serait-il souhaitable ? Assurément. PS: je me retiens de commenter les avantages personnels que retirent certains commis de l’État de ces fonds publics prélevés au nom de la solidarité sociale.

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