Le douteux marketing identitaire de la CAQ

Lettre parue dans Le Devoir le 2 mars 2017

Le déclencheur

M. Legault réitère sa volonté d’assujettir « tous les nouveaux arrivants » à la fois à un « test de français » et à un « test de valeurs », même s’il convient qu’il suffira à un individu ayant en horreur l’égalité homme-femme par exemple de « tricher » pour mettre la main sur un certificat de sélection du Québec.

— François Legault en entrevue au Devoir, 25 février 2017

François Legault ouvre un nouveau front. Dans une récente entrevue au Devoir, il montre les dents contre le regroupement familial des immigrants, réclamant le droit de refuser l’entrée des « mononcles » et des « matantes », dont plusieurs ne parlent pas français. D’abord, le Québec a parfaitement le droit de limiter l’entrée des oncles et des tantes, ce que M. Legault ignore ou feint d’ignorer. Quant à la promesse de la CAQ de renvoyer chez eux les immigrants qui échoueraient au bout de trois ans à son test « de valeurs » et de français, le premier juge canadien venu invalidera cette décision dans l’heure. Et puisque la CAQ promet de garder le Québec dans le Canada pour toujours…

Bref, ces propositions n’ont de valeur que dans le monde de la mise en marché politique. François Legault fait mine de mener des combats, mais choisit souvent ceux qu’il ne peut pas gagner.

Legault l’identitaire devient Legault l’immobiliste lorsque vient le temps d’agir sur ce qu’il peut vraiment contrôler. Un des gestes les plus structurants pour le français serait d’étendre la loi 101 aux entreprises de 25 à 50 employés là où, notamment dans la région de Montréal, des dizaines de milliers d’allophones s’anglicisent. Le gouvernement Marois avait proposé de le faire, mais François Legault s’y était opposé bec et ongles. Le Parti québécois étant minoritaire, la mesure n’a pu être adoptée et la défense du français au travail a perdu un temps précieux. À ce jour, M. Legault maintient son refus. La CAQ se gargarise maintenant de sa détermination identitaire, affirmant un jour que « le soutien à la langue française ne doit exclure a priori aucune avenue législative ou juridique ». Elle fait pourtant blocus contre tout outil qui retirerait l’exception donnant aux membres des Forces armées le droit d’envoyer leurs enfants à l’école anglaise, contrairement à tous les autres Québécois.

Comment expliquer ces zigzags ? Simple : les moyennes entreprises et les soldats de la région de Québec font partie de l’électorat ciblé par la CAQ. Alors, pas touche ! Les Québécois d’adoption, non. Alors, toutes voiles dehors !

 Laïcité : la CAQ cherche la bagarre, le PQ cherche le succès

Le Parti québécois a su tirer des leçons des débats sur la charte. Le succès de pas supplémentaires vers la laïcité et l’identité repose sur une approche ferme mais équilibrée qui s’appuie sur un rassemblement plus grand. D’abord, les Québécois d’adoption doivent savoir que l’approche proposée vise l’inclusion, non l’exclusion. Il est donc indispensable d’agir réellement pour l’intégration en emploi de ces Québécois, de faire reculer la discrimination et le racisme. Ces actions de justice sociale permettent du même coup de bien établir la volonté du vivre-ensemble, un compagnon nécessaire de l’acceptation de nouvelles règles de ce vivre-ensemble. La CAQ et François Legault ne montrent aucun intérêt pour ces questions, s’employant d’ailleurs à dénoncer, sur les réseaux sociaux, une proposition du PQ visant à sanctionner les employeurs racistes.

Sur l’épineuse question des signes religieux, le Parti québécois propose d’élargir leur balisage à tous les signes de conviction, politiques et sociaux, donc non seulement religieux — ce qui les met tous à égalité et évite la stigmatisation. L’interdiction proposée par la charte aux seuls signes ostentatoires avait été perçue comme discriminatoire envers certaines religions. La proposition actuelle du Parti québécois évite cet écueil. La CAQ n’aborde jamais ces questions et avance sans nuances.

Dans l’application de sa politique, le Parti québécois propose de former tous les employés de l’État à la notion du devoir de réserve religieux et des autres convictions, afin de créer une culture de l’adhésion à la neutralité de l’État. Les signes seraient interdits pour les juges, les policiers et les gardiens de prison (immédiatement) ainsi qu’aux enseignants et aux éducateurs en garderie embauchés après l’adoption de cette règle. La CAQ, elle, renonce à toute action visant l’ensemble des employés de l’État mais, surtout, propose d’appliquer sans clause de droits acquis son interdiction aux éducateurs et aux enseignants. Elle imposerait ainsi un régime de sanctions et de mise à pied des récalcitrants. Cette approche fera la joie des opposants à la laïcité, y compris des islamistes radicaux, à qui un gouvernement de la CAQ offrirait sur un plateau un certain nombre de victimes de renvoi, promues en autant de martyres.

Plus fondamentalement, la CAQ refuse de rompre avec l’interculturalisme. Au contraire, François Legault propose d’enchâsser le concept dans une loi. Or, il est tellement lié au multiculturalisme qu’il est difficile de l’en différencier. Charles Taylor a déclaré un jour que l’interculturalisme était « le multiculturalisme avec une nuance : le français ».

Le Parti québécois propose au contraire une rupture nette avec ces concepts. Dans une constitution interne, le Québec se doterait dès 2020 du concept de « concordance culturelle », qui propose pour la première fois que les Québécoises et les Québécois d’hier, d’aujourd’hui et de demain soient invités à cheminer vers un tronc commun que chacun doit connaître et s’approprier.

On voit bien que la comparaison des approches de la CAQ et du Parti québécois sur ces questions permet de départager une politique caquiste électoraliste à courte vue d’une offre péquiste à la fois structurante et pragmatique, conçue pour en étendre l’acceptabilité le plus largement possible afin d’assurer au Québec de réels progrès identitaires.



10 réflexions au sujet de « Le douteux marketing identitaire de la CAQ »

  1. Un pays, comme une maison, se construit petit à petit. Une fois la maison construite, on pend la crémaillière. On a recours à un réféfrendum. Mais le pays doit d’abord exister. C’est ce que le PQ, depuis 1995, a oublié. Même quand il était au pouvoir.
    Le fait précède le droit. Nous devons dès maintenant oeuvrer à la construction d’un pays réel. Sa reconnaissance viendra plus tard. Et comme le disait Gérard Bergeron, «l’état devenait ce qu’il faisait».
    Je crois que vous, M. Lisée, avez compris ce principe d’action.

  2. Que peut-on ajouter à un propos dont on est 100% d’accord, sinon que de dire bravo. La route est très bien tracé pour la victoire.

  3. Pour débuter, je suis pour l’inclusion et non islamophobe … mais … je ne crois pas vous avoir entendu dire grand chose sur le projet de loi 103 du PLC qui empêche de critiquer l’islam

    • Moi non plus je ne suis pas islamophobe, mais plutôt islamistophobe. Vous voyez la nuance.

  4. Quelle est la différence entre interculturslisme et concordance culturelle?
    J’ai toujours pensé que justement le préfixe inter faisait appel à un ensemble d’échanges et d’ajustements mutuels entre les cultures pour devlopper un Québec nouveau enrichi de ses arrivants qui, par ailleurs, font plein d’ajustements pour s’insérer nos modes de vie …
    Le mot concordance doit être expliqué davantage.

  5. M. Lisée,

    Pourquoi ne proposez-vous pas une mesure stipulant que le gouvernement québécois ne communiquera qu’en français avec tout immigrant trois ans après son arrivée au Québec? Une telle mesure forcerait tous les nouveaux immigrants à apprendre le français. Actuellement, en donnant le choix de la langue de communication avec le gouvernement, l’État québecois cautionne le choix de l’anglais et le refus de maîtriser le français. L’obligation d’apprendre la français devrait être un pré-requis pour tout nouvel arrivant et il devrait signer un engagement écrit à cet égard. Franciser les enfants par l’école n’est pas suffisant. Il faut aussi franciser les adultes dès leur arrivée, et cette obligation devrait être claire dès le départ.

    Claude Vaillancourt

  6. Moi, ce qui me chatouille chez monsieur Legault, c’est son association, en 2010-2011, à l’ homme d’affaires, Charles Sirois, pour créer la Coalition Avenir Québec. Le stratège Sirois, ne le suit pas dans l’aventure, pourquoi ?

    Qui est Charles Sirois ? Un brillant homme d’affaires qui a fait fortune dans les télécommunications. Il a souvent été associé au PLQ, comme chasseur de candidatures vedettes pour le parti.

    Pourquoi Sirois s’est-il lié à Legault pour fonder un nouveau parti : Coalition Avenir Québec ?

    Une chose est sûre, si Charles Sirois avait voulu diviser le vote nationaliste, afin de maintenir au pouvoir le PLQ, il n’aurait pas procéder autrement. Ce serait intéressant qu’une personne demande à monsieur Sirois : Si votre intention était de foutre à la porte un PLQ sclérosé et corrompu, auriez-vous diviser les votes nationalistes, parce qu’à Montréal, le PLQ domine ?

    Auriez-vous perdu la main comme grand stratège, monsieur Sirois, ou connu le plus grand succès de votre carrière ? La CAQ me fait malheureusement penser au Club École du PLQ, ce qui dérangent certains députés libéraux d’arrière banc.

  7. Des précisions essentielles afin que le citoyen se retrouve. Bravo!
    Et le M. Legault qui tente à chaque occasion d’associer le Parti Québécois aux PLQ, les nommant « Les vieux partis »; et bien sur l’identitaire, comprenons que la position de la CAQ n’a rien d’innovant à offrir, elle tente le minimum pour se différencier du PLQ sans attaquer la problématique à sa source.
    Merci d’avoir conçu des propositions concrètes sur deux volets complémentaires et essentiels.

  8. De Québec, bien dit M. Lisée ! La CAQ n’a vraiment pas de vision à long terme sur quelque sujet que ce soit. Ce parti n’est vraiment pas prêt à diriger le Québec et c’est tant mieux pour nous autres. On l’entend bien à la période de questions et réponses orales ( que j’ai rebaptisée période de questions sans réponses ) que leurs députés(es) aiment ça chiâler contre tout mais n’ont pas de solutions vraiment valables à présenter. Contrairement au P.Q. où on a un programme extra. On voit bien que M. Legault change d’idée comme il change de chemises. Ça dépend de son humeur et de l’air du temps, ce n’est que du vent !

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