Le remords québécois de feu Peter Lougheed

Peter Lougheed et René Lévesque.

L’Alberta pleure, ces jours-ci, l’homme qui a porté sa province dans la modernité: son ex-premier ministre, Peter Lougheed. Élégant, intelligent, pugnace, Lougheed était de la race des bâtisseurs. Mais il était aussi un acteur central dans le grand drame qui ne finit pas de hanter le Canada: le rapatriement et la modification de la Constitution du pays, faite en 1981 contre le voeu des Québécois et de leurs élus.

Au matin de la bien nommée Nuit des longs couteaux, lorsque le ministre canadien de la justice, le Québécois Jean Chrétien, informe Lougheed et les autres premiers ministres du Canada anglais de l’accord intervenu entre les ministres et Trudeau pendant les heures précédentes, Lougheed pose une question lourde. Je la rapporte dans cet extrait de mon récent eBook (on dit Livrel), Des histoires du Québec:

Mis devant le fait accompli, apprenant que le gouvernement fédéral et neuf provinces anglophones dont la sienne s’apprêtaient à dépouiller le Québec, sans son consentement, de pouvoirs importants quant à la gestion de sa langue, Lougheed va voir le ministre de la justice, Jean Chrétien.

Selon un récit recueilli dans les heures qui ont suivi par des journalistes anglophones et francophones, Lougheed et Chrétien débattent de ce fait inédit en démocratie.

« Je ne veux rien avoir à faire avec un arrangement qui renie à Lévesque (premier ministre du Québec) sa juridiction sur la langue », dit Lougheed.

Chrétien répond : « C’est entre nous, Québécois ».

À ce moment clé où se joue une partie de la capacité des Québécois de décider, la question de « qui parle au nom du Québec » est au centre du jeu.  Chrétien assure que c’est lui et Trudeau.  Que ce débat les concerne.  Que le Canada anglais ne doit pas s’en mêler.

Lougheed pensait que c’était Lévesque. Mais devant l’argument de Chrétien, il cède.

Cela ne fait pas de Peter Lougheed un champion de la cause du Québec, loin s’en faut. Mais il était, jusqu’à la veille, membre du « groupe des huit » provinces, dont le Québec, ayant fait une alliance pour s’opposer au projet de Trudeau.

Des sept premiers ministres du Canada-anglais qui basculent, en cette nuit, dans le camp trudeauiste, Lougheed est le seul qui exprime un doute, pose une question, soulève une objection. C’est peu. Mais c’est déjà ça.



13 réflexions au sujet de « Le remords québécois de feu Peter Lougheed »

  1. Nous sommes un peuple conquis, écrasé, peureux. C’est dans nos gênes, dans notre mémoire collective. La preuve, c’est que la peur fonctionne très bien sur nous et on l’utilise à plein régime. On est un peuple de colonisé en admiration devant son maître. On ne se croit pas être capable de gérer un pays . Le jour où on se verra comme un grand peuple et non comme un peuple de « loser » dont la survie dépend du ROC, on votera OUI et on sera maître chez nous.
     » On est comme des adolescents qui veulent quitter la maison « because » les parents sont invivables mais qui ne sont pas encore assez courageux pour le faire « .

  2. Je cite : « apprenant que le gouvernement fédéral et neuf provinces anglophones dont la sienne s’apprêtaient à dépouiller le Québec, sans son consentement, de pouvoirs importants ».

    Petite question – Quel sont les pouvoirs importants que le Québec à perdu?

    L’article de wikipedia ne mentionne même pas de perte de pouvoir.

    • Le 7 avril 1982, la cour d’appel du Québec a statué que le Québec n’avait pas de droit de veto. La cour suprème a confirmer le jugement en décembre.

      À part le droit de veto qui n’a jamais exister selon les tribunaux, le Québec a-t-il perdu d’autres pouvoirs?

  3. De ce que je connais, le SEUL leader d’opinion anglophone qui a vraiment l’esprit ouvert, eh bien c’est l’essayiste Robin Philpot. Il y avait aussi l’urbaniste Jane Jacobs, qui nous a légué un essai très intéressant sur le mouvement souvrainiste québécois.

    Pour les autres… non je ne crois pas qu’il y en ait un seul qui ait l’esprit ouvert.

    Certains anglophones se décrivent comme étant « cool » devant la cause souverainiste, mais dans la réalité de leur argumentaire lors d’entrevues ou d’articles….non, ils ne le sont pas.

    Le mouvement souverainiste a un historique et un argumentaire valable et sensé. Il devra être reconnu comme tel par la communauté anglophone.

  4. Une question me hante depuis les élections.
    Town of Mount Royal et Westmount savent pour qui voter lors des élections. Nous, les autres, pourquoi ne savons-nous pas en faveur de qui le faire? Et eux, malgré leurs protestations, pourquoi s’entêtent-ils de ne pas être inclus dans le Nous?

    • Ce sont les mêmes qui prônaient la défusion de Montréal – et qui l’ont obtenu – et qui, selon une logique qu’on devine, font la promotion d’un Canada uni.

      Cherchez l’erreur… 😉

  5. Hmmm  »sticker » comme ça sur le passé, c’est ce qui creuse les fossés entre les peuples. Ici, il y a des tensions entre le Canada anglais et le Québec, mais elles ne demeurent que tensions car nous avons tous pour la majorité un toit, de quoi à manger et des droits. Mais enlevons-nous ça,  »stickons » comme ça sur le passé et boom on se retrouve en pleine violence et guerre… Moi j’ai voté PQ parce que vous avez de loin le meilleur programme environnemental qui engendre une vision d’avenir. Et que vous êtes les seuls à tenir compte des premières nations dans votre programme de développement du Nord. Pas pour ces vieilles amertumes envers le Canada anglais (ou les Québécois  »vendus » à ce dernier) qui ne font ni avancer le Québec, ni le Canada….

    • Bravo pour votre pragmatisme.

      Néanmoins.
      Le vieil adage conserve encore et toujours toute sa pertinence:
      «Il faut savoir d’où on vient pour savoir où on va.»

    • @mat lap : Sticker comme tu dis veut dire  »se souvenir » Si on veut aller quelque part il faut s’assurer qu’on commence par se souvenir de où on ne veut plus aller…Le (gros bon sens) nous dit que aucun pays dans l’histoire ne s’est épanoui au sein d’une majoritée différente . C’est le cas du Québec . Tant et aussi longtemps qu’on sera une minoritée dans un pays étranger nous serons toujours sur la défensive car on joue à 1 contre 4…Penses à ça et tu  »stickera » aussi.

  6. Passer de la naïveté la plus béate des colonisés à la ruse furtive et tenace des conquérants, Tout un saut évolutif,mais si nous voulons vivre,nous reste -il d’autres choix????

  7. Je n’en peux plus des fourberies des fédéralistes. Et ce ne sont pas les larmes de crocodiles de M. Lougheed qui y changeront quelque chose.

    ps: pour avoir un éclairage sur l’évolution des démocraties depuis le XIXe siècle, j’invite les lecteurs à lire « L’impérialisme » de Hannah Arendt. Pas obligé de tout comprendre à la première lecture…, mais chaque petit effort vaut son pesant d’or.

  8. Cela fait partie de ce que les colonisés que nous sommes avons enduré.Mais ce n’est pas suffisant encore pour vouloir notre pays.

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