Legault, l’aplaventriste

On pourra dire qu’en quelques jours, en décembre 2019, le premier ministre François Legault, qui se dit « nationaliste », a envoyé un signal fort à Ottawa, à Washington et aux partenaires commerciaux du Québec: en matière commerciale, il pratique l’aplaventrisme.

Sur la question du nouvel Alena, d’abord. Dès la signature sèche, alors qu’on fait la listes des gagnants et des perdants, il est immédiatement clair que l’entente est encore plus favorable à l’Ontario que sa version précédente. En plus d’endiguer la concurrence mexicaine dans l’automobile, les producteurs ontariens d’acier obtiennent la garantie que seul l’acier nord-américain sera utilisé dans la production automobile continentale.


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Tant mieux pour eux. Mais on découvre que les producteurs québécois d’aluminium n’obtiennent pas le même gain, et resteront vulnérables au dumping chinois.

François Legault se trouve donc devant une entente asymétrique. Le Québec avait déjà payé, dans la ronde précédente, en ouvrant son industrie du lait aux exportations américaines et, dans la deuxième ronde, voit l’économie voisine obtenir un gain supplémentaire. Il y a la matière à faire une grosse et légitime colère. Ce que Yves-François Blanchet a immédiatement compris.

Il faut être lucide, la marge de manoeuvre du premier ministre québécois est faible. Le Québec n’étant pas souverain, il n’a pas pu peser dans la dynamique de la négociation. Il était relégué aux coulisses (et on aimerait bien savoir à quel moment Québec a été informé de la décision sur l’acier et l’aluminium). Depuis le gouvernement Bouchard, l’Assemblée nationale se donne le droit de ratifier, ou non, les accords internationaux qui ont un impact sur son territoire. Le refus de ratifier est une mesure essentiellement politique, sauf lorsque l’accord porte sur des compétences provinciales.

Pour le nouvel Alena, Legault aurait très bien pu affirmer son mécontentement, souligner qu’il y a clairement injustice et réclamer réparation, non de Washington ou de Mexico, mais de celui qui a, encore une fois, signé une entente où le Québec est le moins avantagé: Ottawa.

L’obsession de François Legault est de rendre l’économie québécoise aussi riche que l’économie ontarienne. Comment peut-il être si obséquieux face à une entente qui donne un coup d’accélérateur à l’économie ontarienne et un coup de pied à l’économie québécoise ?

Le Premier ministre, qui s’apprêtait à rencontrer Justin Trudeau, aurait pu — aurait du — rendre son appui conditionnel à, par exemple, un plan d’investissement fédéral supplémentaire dans les régions québécoises productrices d’aluminium.

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Legault n’a rien fait de tout cela. Il a au contraire immédiatement affirmé qu’au total, l’entente était bonne — ce qui est vrai — et qu’il faut appuyer sa ratification sans faire de chichi, ce qui n’est pas dans l’intérêt national québécois.

Justin Trudeau est évidemment sorti ravi de sa rencontre avec Legault, et il a pu déclarer quelques jours plus tard qu’il n’avait nullement l’intention d’ouvrir ses goussets pour venir en aide à l’aluminium québécois. Legault n’a rien demandé. Le Québec ne va rien recevoir.

En fait, et malheureusement pour le Québec, Legault est cohérent dans son aplaventrisme. Le Québec fut aussi le dindon de la farce dans la négociation de l’entente Canada-Europe. À la dernière heure, pour mousser les exportations de boeuf albertain, Stephen Harper a lâché une partie de l’industrie du fromage du Québec.

J’étais alors ministre du commerce extérieur et Mme Marois a clairement indiqué que le Québec n’allait pas ratifier l’accord (qui portait aussi sur les achats gouvernementaux provinciaux, donc nous avions un réel levier) tant que nous en serions pas satisfaits de la compensation offerte à nos producteurs de fromage.

Le gouvernement Couillard fit sauter cette condition, avec l’appui de François Legault qui prétendait qu’il fallait ratifier coûte que coûte. Cette faiblesse face à Ottawa a sapé le rapport de force de l’industrie laitière québécoise dans ses négociations. Elle a du se contenter d’une compensation partielle des pertes encourues, qui s’éteindront dans sept ans. Ensuite, qu’ils se débrouillent !

Notons que le nouvel Alena ajoute aux malheurs de l’industrie laitière québécoise et que Legault propose encore une fois de ratifier l’accord sans que la négociation de la compensation ait eu lieu.

Même chose pour les GAFAM

François Legault offre la même recette en ce qui concerne les géants du Web. En visite en Californie, il a affirmé qu’il ne fallait surtout pas que le Canada, et le Québec, imite la France en imposant un impôt forfaitaire de 3% aux géants du web qui on la mauvaise habitude de délocaliser leurs profits et payer le moins d’impôts possible.

Legault affirme que puisque la balance commerciale du Québec face aux États-Unis est positive (on exporte plus qu’on importe), nous sommes « très vulnérables » à des mesures de rétorsion comme Trump les aime.

Il est exact que l’administration Trump brandit la menace de tarifs pour se venger de mesures fiscales sur le Web en vigueur en France, en Italie, en Autriche et en Turquie. Ce n’est pour l’instant qu’une menace.

En campagne électorale, Justin Trudeau avait indiqué qu’il allait à la fois taxer les entreprises du Web offrant du contenu culturel (Netflix) et imposer les géants du Web. Il n’avait pas indiqué quand.

Clairement, le Québec donne le ton sur ces questions. Sous la pression du Parti québécois et du milieu culturel, le gouvernement Couillard a imposé une taxe sur les produits étrangers intangibles, comme des films ou de la musique, mais a refusé de le faire sur les produits tangibles, comme des meubles, ordinateurs ou bijoux.

Il est bon de rappeler que lorsque ce débat a surgi au moment de l’entente entre Ottawa et Netflix en 2017, la position initiale de la CAQ était de s’opposer à une taxe Netflix, comme l’étaient alors les conservateurs et les libéraux canadiens. C’est seulement face à l’unanimité des milieux culturels et économiques que le parti de François Legault s’est graduellement rangé de ce côté, mais à regret et après plusieurs soubresauts plus ou moins compréhensibles.

Maintenant premier ministre et porteur de l’influence québécoise, Legault a donné le ton. En affirmant qu’il ne fallait pas bouger tout seul, de peur de se faire taper sur les doigts, il a libéré Justin Trudeau de la pression québécoise. Trudeau a ainsi déclaré par la suite qu’il n’agirait pas unilatéralement, mais attendrait une décision commune des pays industrialisés, membres de l’OCDE.

Or il faut savoir que la discussion en cours depuis quelques années à l’OCDE n’allait nulle part jusqu’à ce que les français décident d’imposer unilatéralement les géants du Web. Et c’est parce que Trump réclame le retrait de la mesure française qu’il a accepté, en principe, lors du G20 de juin dernier, de résoudre la question à l’OCDE.

Mais la parole de Trump ne vaut pas grand chose. Son administration a mis cet automne des conditions telles que les chances de succès de ces négociations sont très minces.

Bref, il n’y a qu’une façon de faire bouger l’administration Trump. Faire en sorte que plusieurs pays industrialisés, dont le Canada, affirment que s’il n’y a pas d’entente d’ici l’été 2020 — ce qui est le délai fixé pour l’instant par l’OCDE — ils mettront en place, chacun chez soi, cette taxe de 3%. Sinon, il ne se passera rien.

Les force du statu quo savent maintenant qu’ils peuvent compter sur François Legault pour qu’il ne se passe rien !


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Une réflexion au sujet de « Legault, l’aplaventriste »

  1. JFL devrait envoyer en courrier recommandé son article sur François Legault.

    Le PQ depuis Parizeau a voulu croire au libre échange pour s’autonomiser d’Ottawa et ce mouvement échangiste est dominant avec le néolibéralisme c’est comme une tornade permanente ou une norme écrasante devenu tabou. Trump lui fait sa valse d’intimidation protectionniste dominatrice dans un libre échange qui doit avoir une forte couleur américaine. Trudeau s’écrase en sanctionnant le Québec. Les Québécois auraient dû élire 45 bloquistes que plutôt que 32.

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