Les trous de mémoire de Jean Chrétien

Je m’attendais à pire. Je m’attendais à mieux.

À pire parce que Jean Chrétien voit généralement la réalité avec une seule paire de lunettes, la sienne, et est incapable de recul critique sur son action ou celle de son gouvernement. Ce livre est cependant plus léger, moins militant, que ses deux volumes autobiographiques (Dans la fosse aux lions en 1985 et Passion politique en 2007).

À mieux parce que, connaissant le côté truculent du personnage, et voyant qu’il voulait nous raconter des anecdotes, j’étais disposé à bien m’amuser pendant la lecture. Il a, à mon avis, produit un des plus beaux adages politiques qui soit, lorsqu’il a déclaré: « Si on s’est peinturés dans le coin, ben on marchera sur la peinture ! » Je trouve ça libérateur.

Malheureusement, en 285 pages, il n’aura réussi à me faire rigoler que trois fois. Un rendement rigolade/anecdotes extrêmement faible. Pour l’essentiel, Mes Histoires font exactement penser aux récits de votre oncle qui n’ont finalement d’intérêt que pour lui. On attend toujours le punch et, la plupart du temps, on est déçu.

L’inexistante nuit des longs couteaux

Il revient deux fois sur la nuit de novembre 1981 où le gouvernement canadien et neuf provinces ont choisi de se doter d’une constitution sans le Québec. Chrétien n’en démord pas: la nuit des longs couteaux n’existe pas. C’est un Fake News, écrit-il. Pourquoi ? Parce qu’il a fait son dernier appel à 23h00 la veille et son premier à 6h00 du matin le lendemain, et n’a pas travaillé cette nuit-là.

Fort bien.La réalité brute est que, la veille, avant le dodo, Chrétien, Trudeau, le ministre de la Saskatchewan Roy Romanow et le premier ministre de l’Ontario Bill Davis ont posé les bases d’un compromis que le Québec ne pourrait accepter. Sans bien sûr en aviser le Québec.

Comme l’ont expliqué en détails les journalistes torontois Michael Valpy et Robert Sheppard dans leur excellent livre The National Deal de 1982, les négociateurs des autres provinces ont passé la nuit à négocier le ralliement des ex-alliés du Québec, un à un, sans jamais appeler le Québec. Les auteurs racontent l’anecdote d’un des négociateurs anglophones qui voit un membre de la délégation québécoise dans un corridor de l’hôtel Chateau Laurier et qui s’empresse de prendre une sortie de secours pour ne pas avoir à lui parler.

Arrivé au petit-déjeuner, Lévesque a été mis devant le fait accompli. Tous ses alliés de la veille l’avaient trahi. Aucun n’avait jugé bon de l’avertir de ce qui était en train de se passer. Ces faits ne sont pas en débat. Chrétien préfère les ignorer car il estime qu’ils n’ont aucune importance.

Son deuxième argument est que le ministre péquiste Claude Charron lui aurait un jour dit: « Écoute Jean, l’article numéro un de notre programme, c’est de faire la séparation du Québec. On va jouer le jeu de ces consultations, mais nous ne pourrons jamais signer une nouvelle constitution du Canada. »

Je ne sais pas si cette citation est véridique — sauf que Charron n’aurait certainement pas utilisé le mot « séparation ». Mais elle ne reflète pas la réalité historique car René Lévesque a bel et bien signé, en avril 1981 et au nom du Québec, un projet de réforme de la Constitution du Canada, avec sept autres premiers ministres provinciaux.

Si Ottawa avait voulu une constitution canadienne, incluant le Québec, il ne manquait sur ce document que la signature de Pierre Trudeau et du premier ministre de l’Ontario. Qu’on y songe un instant. Le Canada aurait eu une nouvelle constitution comprenant la signature du chef des indépendantistes. Il n’y aurait pas eu Meech et probablement pas le référendum de 1995 non plus.

Mais Trudeau et Chrétien ne voulaient pas d’une constitution canadienne qui ferait la synthèse entre le reste du Canada et le Québec. Ils voulaient une constitution trudeauiste, qui ferait reculer les droits du Québec. Elle fut évidemment rejetée et par le gouvernement du Parti Québécois et par l’opposition formée à l’époque par le Parti libéral du Québec et par tous les gouvernements qui se sont succédé depuis.

Souvenirs de jeunesse, oublis de jeunesse

Chrétien adore revenir sur les aspects folkloriques de ses premières élections dans Saint-Maurice. Les familles rouges et bleues de génération en génération, l’électoralisme crasse de Maurice Duplessis, que du bon pain.

Il a une histoire très savoureuse à raconter, mais qu’il a omis dans son autobiographie et dans cette nouvelle mouture: comment il a berné ses électeurs à l’élection de 1972.

C’est le journaliste Lawrence Martin qui révèle la chose dans son ouvrage Chrétien: The will to win publié en 1995. Incertain de remporter son élection, Chrétien convainc son ex-collègue de classe devenu hôtelier local Antonio Genest de se présenter contre lui pour les… conservateurs, puis de ne pas faire campagne. Genest accepte. « Je ne suis pas sorti de mon hôtel pendant toute la campagne » admet-il.  « Je lui ai rendu service », ajoute-t-il parlant de Chrétien, « j’ai aidé à le faire premier ministre ».

On s’attendrait à ce que Jean Chrétien, qui a passé sa vie à accuser les séparatistes de tricher, démente avec force un tel manquement à l’éthique démocratique. Pas du tout. Il confirme.

« Dans le cas de Genest, Chrétien avoue, lorsque interrogé plusieurs années après. « Je lui ai demandé de se présenter », dit-il. Il parle de ce trucage sur un ton qui laisse entendre que c’était une pratique routinière », écrit Martin.

La fois où j’ai insulté tous les politiciens américains

J’ai trouvé très cocasse que Chrétien revienne sur une anecdote de 1997 mais omette ses éléments les plus croustillants. Toujours heureux de rendre service, je vais compléter son récit.

Il y a un sommet de l’OTAN à Madrid en juillet 1997. Lors de la rencontre de clôture, Bill Clinton était en retard, comme à son habitude. Les autres chefs papotent et Chrétien leur explique sa vision de la politique américaine. Dans son livre, il écrit:

« Pour alléger l’atmosphère, je me suis lancé dans une tirade humoristique sur la gouvernance américaine. Entre autres sur les pouvoirs du président, si étroitement encadrés par le Sénat et le Congrès, qu’un oui présidentiel n’était pas un oui mais un peut-être; sur les républicains du Nord plus proches des démocrates du Nord que des républicains du Sud et vice-versa; sur le fait qu’il n’y avait pas vraiment de parti politique, car le président ne contrôlait rien dans la nomination des candidats de son parti, etc. etc. »

Il dit ces choses devant un micro qu’il croyait fermé.

« Or le micro devant nous était ouvert et plusieurs journalistes ont entendu mes boutades pas très diplomatiques. Ce fut le feu d’artifice. Mon conseiller diplomatique, James Bartleman, n’a jamais voulu me répéter les propos que le conseiller à la sécurité nationale américain Sandy Berger avait tenus à mon égard, de peur d’offenser mes chastes oreilles. Notre ambassadeur à Washington, Raymond Chrétien, s’est fait enguirlander par des responsables américains. »

Voyez, il manque des bouts. Rien dans les propos que Chrétien rapporte ne peut provoquer un tel « feu d’artifice ». C’est qu’il n’ose pas répéter tout ce qu’il a dit. Ses propos ont pourtant été diffusés en boucle sur CNN et rapportés en première page du USA Today ! Bavardant avec le belge Jean-Luc Dehaene, il a dit que les politiciens américains étaient, ben, des criminels:

« En fait, ils vendent leur vote. Ils vendent leur vote. Vous voulez que je vote pour l’OTAN ? Alors n’oubliez pas ce pont dans ma circonscription. C’est ça qui est incroyable !

Dans votre pays et dans mon pays, tous les politiciens seraient en prison ! »

Il a raconté cela sur un ton tel que les autres chefs d’État et de gouvernement trouvaient ça très drôle, donc riaient aux dépens des Américains. Sur le fond, Chrétien a raison, évidemment. Mais faire rire de son principal allié lors d’une rencontre internationale n’est pas une bonne recette en diplomatie.

D’autant que, selon le récit qu’en fait le conseiller diplomatique de Chrétien de l’époque, James Bartleman, dans son propre livre Rollercoaster, publié en 2005, « les conseillers du président avaient prévu un scénario où la presse internationale devait voir Clinton entouré de ses pairs admiratifs » face aux décisions prises par l’OTAN d’inclure de nouveaux membres venus d’Europe de l’Est. « Ce scénario avait été mis en pièces et la Maison-Blanche était d’une humeur d’enfer. »

À quel point ? Barleman rapporte en effet que le conseiller à la sécurité nationale Sandy Berger a tenu à l’égard de Jean Chrétien des propos qu’il refuse de répéter à son patron Chrétien ou aux lecteurs de Rollercoaster. Mais il rapporte cette phrase, issue à la fois de la Maison-Blanche et du Département d’État, qui aurait mérité d’apparaître dans les Histoires de l’ex-premier ministre:

« La prochaine fois qu’il y aura un référendum, nous allons appuyer les séparatistes »

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4 réflexions au sujet de « Les trous de mémoire de Jean Chrétien »

  1. Plus je vous lis et vous entends M. Lisée, mieux je vous apprécie. Le Québec aura toujours besoin de vous ! Merci !

  2. M. Lisée,

    J’aime toujours vous lire, mais cependant quand vous citez Lawrence Martin affirmant que ce n’était pas une pratique courante de manipuler les électeurs, même du temps de Duplessis, vous ne pouvez pas ignorer qu’on allait même jusqu’à susciter la candidature d’un inconnu portant le même nom d’un candidat très connu. On l’a même fait plus tard contre René Lévesque.

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