Lire: Pauline et le pouvoir au quotidien

Comme tous les samedis, mes suggestions de lecture.

Pauline Marois au microscope

9782764634356Je me souviens d’avoir surpris Dominique Lebel dans son minuscule bureau de l’absurdement labyrinthique cabinet de la première ministre, rue Sherbrooke à Montréal. Il avait la tête dans les mains.

« Tu as l’air accablé ». Il l’était. Un article du matin avait fait déraper une négociation qui aurait du mieux se passer et qui allait ajouter à nos épreuves du début 2013.

J’avais applaudi à deux mains l’arrivée de Dominique autour de Pauline Marois, car cet ancien des jeunesses péquistes, de cabinets de Jean Doré et Gilles Baril, devenu entrepreneur et haut dirigeant de Cossette, me semblait superbement doué pour aider le nouveau gouvernement à surmonter une tare congénitale au Parti québécois: la difficulté à communiquer.

Dans son journal politique, Dans l’intimité du pouvoir, Dominique met en forme et livre une partie de ce qu’on le voyait écrire dans ses petits carnets noirs, du jour de notre élection en septembre 2012 à celui de notre défaite en avril 2014. La difficulté de communiquer n’est nulle part aussi évidente que dans le récit quotidien qu’il fait, en fin de livre, du naufrage que fut la campagne électorale de 2014.

Mais cette finale glauque, où Pauline perd le contrôle de l’agenda et n’a plus prise sur le réel, arrive en contrepoint de tout le récit qui précède où, au contraire, la première ministre apparaît au pouvoir comme une personne complètement aux commandes, complètement impliquée, complètement dédiée au bien commun.

Dominique ayant été responsable des dossiers économiques, le livre peut pêcher de ce tropisme. La présence et le poids des acteurs économiques surprendra le lecteur qui croit le PQ étranger à la chose. L’insistance de la première ministre à suivre personnellement les grands dossiers d’investissement pour stimuler la croissance et l’emploi, les rencontres à répétition avec les investisseurs étrangers (contribuant à la récolte record de 1,3 milliards $ d’investissement étrangers à Montréal en 2013), son cadrage personnel des négociations avec l’Europe ou avec Pétrolia, autant de signes tangibles, et trop peu connus, de l’engagement de Pauline pour l’économie et l’emploi. (Note partisane: si le PLQ n’avait pas mis à la poubelle notre politique économique Priorité Emploi, que tous avaient applaudi, le Québec n’irait pas si mal qu’aujourd’hui.)

L’auteur arrive bien à faire comprendre au lecteur l’inimaginable pression qui s’exerce au quotidien sur l’équipe d’un chef de gouvernement. Il entrelarde ses journées infernales de touches familiales (il a trois filles), de son jogging dans les villes du Québec et du monde où l’entraîne sa patronne et de notes sur ses lectures du moment et, cela est un tantinet agaçant, du nom de tous les excellents restaurants où il casse la croûte.

On apprend toujours des choses

Apprend-t-on des choses ? Oui, mais pas de scandale. Ministre de ce gouvernement, membre du Comité d’orientation et du comité ministériel sur l’économie (j’étais au commerce extérieur), j’y ai appris que l’équipe Marois avait envisagé une prise de participation stratégique dans l’aluminium, alors en grave difficulté donc plus abordable, puis l’avait écarté. Tiens donc.

J’y trouve la confirmation que la CAQ avait envoyé des signaux clairs de sa volonté de ne pas nous renverser au budget 2014, ce qui nous aurait donné le loisir de gouverner plus longtemps. (Je l’avais appris, d’une autre source, après le déclenchement de l’élection ce qui m’avait mis de fort méchante humeur.) Les membres du Comité d’orientation auraient sans doute aimé en être informés avant de conseiller la première ministre sur l’opportunité de déclencher l’élection. Je ne dis pas que la recommandation aurait été différente, et Dominique rend un grand service en racontant comment il semblait logique pour tous de déclencher en mars 2014 —  ce qui semble en rétrospective ahurissant.

Il y a des passages qui font sourire. Dominique semble surpris que, lors d’une réunion du Comité d’orientation en octobre 2013, s’enclenche sur la Charte une discussion « beaucoup plus houleuse que prévu ». Puis il ajoute: « Les ministres argumentent en sachant très bien que les choses vont suivre leur cours ». Façon de dire: cause toujours !

Il confirme dans un autre extrait l’absolue prépondérance des équipes du ministère des Finances dans tout les débats ayant un angle économique :

« Martine Ouellet et Bernard Lauzon viennent me rencontrer au cabinet de Montréal. Je les reçois dans mon bureau dénudé aux chaises dépareillées. Lauzon était le conseiller économique de Jacques Parizeau avant d’entrer dans la fonction publique au milieu des années 1990. Il est aujourd’hui haut fonctionnaire aux ressources naturelles. Lui et Martine Ouellet viennent discuter du dossier des redevances minières. Lauzon a fait ses propres calculs et projections et il me présente le résultat de ses recherches à la manière d’un professeur d’université. Ses résultats sont très différents de ceux des Finances. Je me dis qu’il faut quand même être culotté pour faire soi-même des projections qui viennent contredire celles de la batterie d’experts du ministère des Finances. J’admire l’audace, mais je ne vois pas bien à quoi rime tout ça. »

Dominique admet par la suite que nous avons beaucoup déçu dans ce dossier des redevances, dont une hausse marquée était une promesse électorale clé. La chute rapide des cours des métaux rendait le pactole promis inatteignable, mais Martine avait la conviction que les Finances sous-estimaient le potentiel encore disponible. Le témoignage du conseiller Lebel montre qu’il n’était tout simplement pas la peine de tenter de contredire, même avec la science déployée par un des élèves les plus brillants de l’économiste Parizeau, les conclusions des Finances. (En fait, sous Parizeau, on disait que le budget était « le budget Lauzon » tellement il y était impliqué.) J’aime à penser qu’à la place de Dominique, j’aurais organisé un débat entre Lauzon et l’expert des Finances sur ce dossier, devant moi et au moins un expert externe, pour aller au fond des choses et conseiller correctement la première ministre.

Je pourrais encore chipoter* sur tel ou tel dossier, par exemple lorsqu’il s’étonne que « la commande qui paraissait acceptable à l’automne s’est transformée en cauchemar au contact du réel. » Le conseiller semble n’avoir pas capté les signaux d’alarme envoyés par les ministres.

Plus globalement, je conseille au lecteur de lire d’abord les 3 dernières lignes de la page 422 et les sept premières de 423 du livre (6 avril 2014, juste avant la défaite) et ensuite la page 19 (10 septembre, six jours après l’élection de 2012)**.

Plus on connaît Couillard, plus on s’ennuie de Pauline

Il y a maintenant deux ans que les Québécois ont collectivement décidé de ne pas renouveler leur confiance à Pauline Marois. La période de deuil est terminée. La comparaison avec celui qui fut choisi à sa place peut se déployer.

Une des critiques les plus féroces de Pauline a ouvert le bal, dimanche dernier, dans Le Journal de Montréal. Lise Ravary. Extrait:

« Madame Marois, mea culpa

Il m’est déjà arrivé d’écrire que le gouvernement Marois se classait parmi les pires des 50 dernières années. Mea culpa. Malgré les cafouillages et les débordements autour de la charte des valeurs, il y a avait de la vie dans ce gouvernement, de l’intelligence, de la passion, des débats.

On pouvait ne pas être d’accord avec les choix de Pauline Marois, mais autre chose que du fluide glacial coulait dans ses veines.

Le refus de Philippe Couillard de prendre en considération les préoccupations sur la langue, l’immigration ou l’islamisme témoigne d’une distance malsaine avec l’électorat. »

Le livre de Dominique Lebel arrive à point pour rappeler à ceux qui l’ont déjà su et apprendre à ceux qui ne le savent pas, combien les Québécois étaient choyés d’avoir au gouvernail une femme de la trempe de Pauline Marois.

Son énergie, son honnêteté intellectuelle, son ouverture, sa détermination se déploient, à chaque page de ce journal politique. Il lui arrivait — rarement — de perdre pied. Et je termine en citant cette entrée de journal du lendemain d’un jour difficile. Car c’est exactement la Pauline telle que nous l’avons connue:

« Mardi 11 juin 2013.

Madame apparaît, radieuse. Le contraste est saisissant. La femme hésitante du caucus de la veille a laissé place à la battante. Chaque jour est un jour nouveau. Sa capacité de rebondir semble n’avoir aucune limite. C’est probablement l’une de ses grandes forces, cette manière de repartir à neuf chaque matin. »

*   *   *

*Ce genre de journal est inestimable pour les chercheurs, journalistes et historiens. Il est donc impardonnable que l’éditeur n’ait pas prévu d’index.

**Note à Dominique: tu vois, avec cette énigme, je vais mousser tes ventes !

J’ai aussi corrigé sur ma page Facebook deux inexactitudes me concernant.

À votre tour !

Vous l’avez lu ? Commentez-le ou faites des suggestions.

Pour les précédentes recensions, c’est ici.



12 réflexions au sujet de « Lire: Pauline et le pouvoir au quotidien »

  1. Pauline avait un problème , c’était une femme et au Québec on a encore peur des « gère-mène « . Philippe Couillard a fait écho à cette peur pendant la campagne électorale et devant tous les Québécois quand il a dit : » a va y goûter … » Ceci faisait écho à l’attitude de beaucoup d’entre-nous, hommes comme femmes, quand on veut parler de Pauline Marois sur un mode hostile ou négatif , de la nommer ainsi :  » La Marois « .
    Bref, on encore du chemin à faire pour s’émanciper.
    Une anecdote qui confirme la passion et l’engagement politique de Pauline Marois basées sur l’écoute de la population. Un jour , en 2007 , nouvellement élue comme chef à la tête du PQ, elle a fait une tournée de tout le Québec. Elle est venu à Maniwaki où j’habitais à l’époque. Au chateau Logue, elle s’est adressé aux militants et a répondu à quelques questions. Quand j’ai voulu poser la mienne en levant la main, quelqu’un de son entourage lui a signifié que le temps était écoulé et qu’elle devait partir. Je me suis alors rapidement rendu à son lutrin pour tenter de lui poser une question à propos de la tenue d’un référendum. Mais on l’a un peu tiré par le bras pour qu’elle quitte. Alors, elle me dit , suivez-moi jusqu’aux toilettes. Ce que je fis,… alors votre question me dit-elle. Tout en marchant à ces cotés, je lui demande si de proposer un référendum avec un Oui gagnant à 55% ( ce qui est une norme internationale ) ne serait pas plus gagnant qu’à 50% plus une voix . D’autant plus que cette dernière norme, à la suite de la loi sur la Clarté et de la misère qu’on a eu à la faire reconnaître et respecter par tous les partis politiques au Québec est susceptible malheureusement de ressembler à …une cage à homards que les fédéralistes de mauvaise foi en particulier les libéraux d’Ottawa n’hésiteront pas à agiter. Tout au long de notre marche, elle a écouté ma suggestion avec intérêt et m’a dit , juste avant d’entrer dans la salle bain, « votre approche est surprenante mais intéressante, il faudrait y songer….Et on s’est salué…Ce fut un beau moment avec Pauline.

    • Elle vous a bien enfumé. Quand elle est arrivée à la tête du PQ en 2008, la première chose qu’elle a fait c’est de mettre aux poubelles le programme voté démocratiquement par les militants de la base lors du congrès de juin 2005. Pourtant le programme était clair : unir les forces souverainistes et proposer un « projet de pays », accompagné d’un budget d’un Québec souverain et indépendant, puis faire un référendum rapide dans le mandat. Tout cela a été jeté aux poubelles illégalement. Mme Marois n’a jamais été indépendantiste de sa vie. Tout ce qu’elle voulait, c’était être la première première ministre de la province de Québec. Elle l’a été, pendant 18 mois et l’histoire ne retiendra pas grand chose d’elle. Mais évidemment il faut être renseigné pour ne pas se faire enfumer.

  2. Je n’ai jamais compris son engagement sur Anticosti….que je regrette encore! Peut-être que je comprendrai quand j’aura ce livre ?

  3. Faut pas charrier! Déjà que le Québec soit parvenu à élire une femme, dut-elle être seulement deux ou trois fois plus compétente que son remplaçant libéral. Le mea culpa de Lise Ravary du Journal de Montréal m’apparaît suspecte. Il faut d’abord se rappeler que l’espérance de vie chez les femmes est encore d’au mois 3 ou 4 ans supérieure à celle des hommes. Comme ceci entretient une population d’électrices nettement supérieures au nombres d’électeurs et que les femmes préfèrent encore voter pour un beau gars, même pas trop intelligent, plutôt que de faire confiance à une autre femme, n’allez surtout pas croire que la présente leçon est suffisante pour penser que les choses vont changer dans un avenir prochain. Je suis convaincu que les Québécois non pas encore compris, d’où l’excuse chez certains que la communication n’a pas été adéquate.

  4. Personnellement, je suis indépendantiste et comme indépendantiste, ce que je retiens de Pauline Marois est le fait qu’en mars 2008, à Drummondville, elle et son équipe ont fait une chose déplorable et inacceptable qui n’avait jamais été fait au Parti Québécois depuis sa fondation, à savoir modifier, par un simple conseil national, l’article 1 du programme qui a toujours été depuis la fondation de ce parti en 1968 de « réaliser la souveraineté du Québec » pour le remplacer par « défendre les intérêts du Québec », le tout en violant effrontément le programme voté lors du congrès de juin 2005 – Le projet de pays – et contrairement aussi aux statuts du parti qui stipulent de façon claire que le congrès est l’instance suprême du parti (art.93) et qui définit les grandes orientations du parti (art. 94). Tout cela parce qu’elle ne voulait pas mettre la souveraineté à l’ordre du jour en vue des élections de 2008, qu’elle a perdues par ailleurs.
    Ensuite, elle a manoeuvré pour que le prochain congrès du parti ait lieu 6 ans plus tard, alors que les statuts prévoient que le délai est de 4 ans, à moins d’un événement à l’effet contraire qui le justifie (art. 98), ce qui n’a jamais justifié. En 2011, elle a fait voter le programme mi-figue mi raisin de la gouvernance provinciale déguisée en gouvernance dite « souverainiste » – un euphémisme s’il en est un – pour nourrir son ambition de devenir à tout prix et « enfin » la première première ministre de la province de Québec – comme dans « pro victis » ou « territoire pour les vaincus ». Marois a été au Québec ce que François Mitterand a été pour la France, lorsqu’il a, en 1983, trahi le socialisme français au profit de l’Europe libérale. L’histoire ne retiendra rien de cette dame, plus préoccupée par sa carrière de petite politicienne professionnelle provinciale que par son combat pour l’indépendance de sa patrie. Son départ ne m’a tiré aucune larme. Bien au contraire.

  5. Va-t-on leur faire voir que le pays existe déjà, que nous sommes et n’importe-qui d’autre, et que l’État c’est nous…

  6. À la lumière de ce qui sa passe actuellement et de ce que l’UPAC nous réserve, je crois de plus en plus que cette défaite était providentielle.
    Notre présence au pouvoir, les mesures qu’il aurait fallu prendre auraient donner des munitions au PLQ pour nous accuser de vengeance, d’acharnement, de détournement de l’attention de nos propres turpitudes alléguées.
    Il aurait fallu assumer ou dénoncer les contrats de construction non budgétés dont les journaux nous ont parlé à la veille de la Commission Charbonneau.
    Je recommande de lire ou relire le Rapport Duchesneau disponible ici:
    http://electrodes-h-sinclair-502.com/2011/09/16/univers-clandestin-dune-ampleur-insoupconnee-texte-integral-du-rapport-sur-la-corruption-au-quebec/
    Il ne faut pas sous-estimer le nombre de québécois qui ont bénéficié et qui bénéficient encore des stratagèmes mis en place, dénoncés par le rapport Duchesneau et qui prévalent toujours dans plusieurs secteurs gouvernementaux: ministères, villes et municipalités, commissions scolaires.
    Peu de chance qu’ils retirent leur allégeance au PLQ tant et aussi longtemps qu’ils continueront à bénéficier de leurs privilèges.
    Vivement que l’UPAC vienne à bout de ces 46 dossiers qu’on nous annonce.

  7. Jean Charest a dit que peu d’hommes auraient été capables d’accomplir ce qu’elle a fait. Partout où elle est passée, elle a fait grande impression. Mais elle n’était pas très « people », et contrairement à M. Parizeau, n’assumait pas très bien sa différence… PET était un horrible snob, un ado gâté… et contre toute intelligence, se faisait aimer… Mais elle n’était pas aimée du public…. Son flair politique n’était pas terrible non plus. Son désir de vouloir que son parti prėsente la motion octroyant deux cent beaux millions de dollars pour l’amphithéâtre de Québec ne fut pas d’inspiration divine… Le déclenchement de ces élections fatales alors qu’on avait voté pour des élections à date fixe ne fut certes pas l’idée du siècle… Évidemment, si on la compare à l’ineffable Dr Couillard, on ne peut qu’éprouver des regrets…. trop tard hélas!

    • Le tableau que vous brossez ne retient que des points négatifs et de gros préjugés qui révèlent une misogynie larvée. Plutôt mesquin. Mieux vaut tourner les talons à ce genre de propos stériles…

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