Octobre 70 – Le club des liberticides: 1) Robert Bourassa

mai-150x150A quatre heures du matin, le 16 octobre, il y a 40 ans, un événement inédit dans l’Occident de l’après-guerre se produit. Au Canada et surtout au Québec, les libertés des citoyens sont suspendues. Quelque 500 Québécois seront emprisonnés pendant en moyenne un mois, pour simple délit d’opinion. Les résidences de 4 600 Québécois seront perquisitionnées, sans mandat, souvent à répétition.

Dans les années précédant et suivant 1970, plusieurs pays occidentaux sont aux prises avec du terrorisme, y compris des kidnappings, y compris politiques. Aucun d’entre eux n’agira de façon aussi liberticide qu’au Québec il y a 40 ans. Deux ans auparavant, de Gaulle affrontait en mai 1968 la plus grande révolte observée en occident. Jamais il n’a suspendu les libertés.

Il est donc important de savoir, avec le recul, qui sont les responsables d’un geste aussi contraire à l’éthique politique. Pour l’essentiel, ils sont trois:

Jean Drapeau, maire de Montréal qui souhaite le retour de la loi et de l’ordre dans sa ville, et l’emprisonnement de ses adversaires politiques de l’opposition, le FRAP — la ville est alors en pleine campagne électorale.

Pierre Trudeau, le premier ministre qui, seul, avait le pouvoir de demander au parlement canadien d’agir de la sorte. J’en parlerai dans le prochain billet de cette série.

Mais qu’en est-il de Robert Bourassa, le premier ministre du Québec? Fut-il victime ou acteur dans cette gravissime affaire? Voici, mis à jour, un extrait  du chapitre biographique sur Bourassa (L’éducation politique de Robert Bourassa) de mon livre Le Tricheur.

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Quand l’attaché commercial britannique James Richard Cross est enlevé le lundi 5 octobre 1970 par le Front de libération du Québec (FLQ), le jeune premier ministre québécois, Robert Bourassa, traite l’affaire comme un fait divers.

Chaque semaine dans ses hebdos favoris, L’Express et The Economist, on rend compte de semblables événements, se déroulant dans tel ou tel pays, et on n’en fait pas tout un plat. Il laisse son ministre de la Justice, Jérôme Choquette, s’occuper de l’incident, et part comme prévu le mercredi 7 octobre pour New York où il doit rencontrer des investisseurs.

Bourassa a le sens de la mesure et des priorités. Ceci importe infiniment plus que cela. Bourassa et son équipe de conseillers ont survécu, ces derniers mois, à la course à la chefferie, à l’élection, à la formation du cabinet et à une grève de la construction. L’enlèvement de Cross est une vétille en comparaison de tout cela. Et Bourassa a ce commentaire, à propos des investisseurs: «Que vont-ils dire si je n’y vais pas? Ils vont dire que le Québec n’est pas un endroit sûr, car même le premier ministre a peur de quitter la province.»

Pendant son absence, le ministre fédéral des Relations extérieures, Mitchell Sharp, qui dirige d’Ottawa une partie des opérations, car la personne enlevée est un diplomate, décide d’acquiescer à une des demandes felquistes: la lecture, sur les ondes de Radio-Canada, du manifeste indépendantiste et marxisant du FLQ. Bourassa n’était pas partie à cette décision. Parlant de Trudeau, patron de Sharp, Bourassa dira : «Il a démontré qu’il était prêt à faire des concessions très humiliantes.»

Le PM québécois blâme erronément Trudeau, qui a beaucoup résisté à obtempérer. D’autant que la lecture du manifeste lui semble effectivement indigeste. Trudeau y est traité de « tapette» – et Bourassa de «serin des Simard». Mais il est intéressant d’entendre Bourassa juger Trudeau trop mou.

Le samedi 10 octobre, Bourassa revient de New York. Il reçoit un appel de Jérôme Choquette, qui veut le rencontrer toutes affaires cessantes. Choquette, qui n’a presque pas dormi de la semaine, est au bord de l’effondrement nerveux. La rencontre se déroule dans d’étranges circonstances.

«En arrivant à Montréal, raconte Bourassa, on m’a dit que le ministre de la Justice voulait me parler de toute urgence. La rencontre, je ne sais pas pourquoi, a eu lieu dans le plus grand secret. On m’a emmené, dans une automobile, derrière l’hôtel de ville [de Montréal]. Décor un peu insolite pour une discussion.»

Frappé par le manifeste marxisant du FLQ, Choquette veut annoncer à la télévision ce soir-là la création d’un «ministère de la Paix sociale» qui se pencherait sur les problèmes soulevés par les felquistes. Ainsi amadoués, croit-il, ils relâcheraient leur otage. Bourassa écarte ces «suggestions sans doute un peu curieuses», dira-t-il, et prend les choses en main.

Les mesures de guerre: genèse d’une idée

La séquence des événements menant à la demande de Bourassa d’imposer les mesures de guerre est maintenant bien établie. Julien Giguère, responsable de l’enquête sur l’enlèvement de Cross à l’escouade antiterroriste de la police de Montréal, avait indiqué à ses supérieurs qu’il serait utile de pouvoir arrêter des suspects rapidement, sans mandat,  et de les détenir quelques jours. Il serait également utile d’élargir les pouvoirs de perquisitions — plusieurs perquisitions illégales ayant déjà été effectuées par la police dans l’empressement général.

Ses supérieurs au service de police de Montréal, nommément le conseiller juridique Me Michel Côté, identifient la Loi des mesures de guerre comme permettant d’atteindre ces objectifs.

L’argument souvent invoqué par la suite est que, s’il fallait un scalpel, cet outil n’était pas disponible. Seul la scie-à-chaîne de la Loi des mesures de guerre préexistait. C’est exact. Cependant les autorités auraient pu se servir de cette loi pour arrêter le petit nombre de gens dont l’arrestation aurait été, selon Giguère, utile à l’enquête.

Cette discussion est en cours lorsque, toujours le 10 octobre, Pierre Laporte est kidnappé. À partir de ce point, l’attitude de Bourassa est à deux vitesses: l’action et l’image.

Bourassa en action

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Plus tard le 10 octobre, après avoir appris l’enlèvement de Laporte, Bourassa appelle Pierre Trudeau pour lui demander de tenir l’armée en réserve. Soulignons: c’est Bourassa qui prend l’initiative. Le lendemain, dimanche, après une réunion de stratégie avec ses conseillers dont Dédé Desrochers — un homme qui n’a pas d’états d’âme — , Bourassa reparle à Trudeau, qui, peu après, a résumé ainsi la conversation:

«Dès le dimanche, le gouvernement du Québec disait qu’il allait nous demander les mesures de guerre. On a retardé durant plusieurs jours, d’accord avec eux [Bourassa] d’ailleurs, dans l’espoir que la police finirait par trouver les ravisseurs et M. Cross et M. Laporte.»

Soulignons encore: c’est Bourassa qui prend l’initiative:

1) de faire venir l’armée – mesure non inédite, l’armée étant venue à Montréal en 1969 pendant la grève des policiers, et justifiable car permettant d’assurer la sécurité des personnes et des biens, et de libérer les forces policières pour leur tâche d’enquête;

2) de réclamer les mesures de guerres, donc la suspension des libertés civiles, mesure injustifiable et injustifiée.

Jean Drapeau, le maire de Montréal alors en pleine campagne électorale, fait également pression auprès de Trudeau, et multiplie les appels.

Trudeau revient sur ces événements dans ses mémoires publiées 23 ans plus tard:

«Quelques heures à peine après l’enlèvement de Pierre Laporte, le premier ministre Bourassa me téléphonait de Québec [en fait, de sa résidence de Sorel] pour me déclarer: « Pierre, il va falloir que tu nous envoies l’armée et que tu songes à invoquer la Loi des mesures de guerre. »

Et je lui faisais une réponse à deux volets : « Pour ce qui est de l’armée, tu connais la Loi canadienne de la Défense: elle nous oblige à répondre positivement. Il suffit que ton procureur général demande en bonne et due forme l’intervention des forces armées pour qu’elles arrivent presque aussitôt.

Mais le recours aux mesures de guerre, le seul moyen dont nous disposions pour déclarer l’état d’urgence, c’est une toute autre histoire. Les conséquences d’un tel recours seraient très graves et nous n’avons pas la preuve qu’il soit nécessaire. Je préfère ne pas y penser. »

En somme, je répondais oui à la première demande, comme la loi m’y obligeait, et non à la seconde. J’ajoutai: « Voyons d’abord comment la situation va évoluer. » Et Bourassa fut d’accord.»

La facture de cette conversation est plutôt louche, elle sent l’«écrit» plus que le «parlé» et elle sert trop celui qui la raconte. Mais sur le fond, elle recoupe d’autres témoignages et elle est cohérente avec ce que Trudeau en a dit, ailleurs, depuis plus de 20 ans.

Bourassa a d’ailleurs confirmé, en entrevue dès le 30 octobre 1970, avoir pris l’initiative de demander à Trudeau dans cette conversation « de considérer, si c’était également nécessaire, l’application des mesures de guerre ».

Quant à «la preuve» «nécessaire» pour invoquer les mesures de guerre, elle suppose qu’une autorité gouvernementale dise constater «un état d’insurrection appréhendée». Bourassa admettra en 1977 que rien de tel n’existait à l’époque. Il s’agissait donc d’un prétexte pour invoquer la loi.

Qu’importe, il décide de mentir dans la lettre qu’il signe le 15 octobre, réclamant à Trudeau la suspension des libertés:

Je demande en particulier que ces pouvoirs [fédéraux]  comprennent l’autorisation d’arrêter et de détenir les personnes que le procureur général du Québec estime, pour des motifs raisonnables, être reliées au renversement du gouvernement par la violence et des moyens illégaux.

Selon l’information que nous possédons et qui vous est accessible, nous faisons face à un effort concerté pour intimider et renverser le gouvernement et les institutions démocratiques de cette province par la commission planifiée et systématique d’actes illégaux, y compris l’insurrection;[…]

On a beaucoup glosé sur le fait que Robert Bourassa était la victime dans cette affaire. Et on a beaucoup insisté sur la présence, au moment de l’invocation de la Loi des mesures de guerre, de l’âme damnée de Trudeau, Marc Lalonde, au bureau du Premier ministre à Québec pour faire signer à Bourassa une demande officielle.

Dans son entrevue de 2010 à Guy Gendron, de Radio-Canada, Lalonde plaide coupable et précise qu’il était mandaté par Trudeau pour avoir ainsi une preuve écrite de la demande de Québec, justement pour éviter à Trudeau de se faire accuser d’être le seul responsable de la suspension des droits. (On verra plus bas pourquoi cette crainte était fondée.)

Dans une entrevue télévisée réalisée peu après les évènements, Bourassa a voulu clairement indiquer qui était responsable de ces décisions: «J’ai assumé mes responsabilités», a-t-il déclaré. «Le gouvernement du Québec, c’est lui qui a pris les décisions en dernier ressort et on pourra le prouver,» a-t-il ajouté.

Une responsabilité collective du conseil des ministres du Québec ?

octobre_70_cliche-150x135Action, toujours. Bourassa décide de réunir ses ministres à l’hôtel Reine-Elizabeth, pour faire le point. Il les trouve dans un état d’excitation avancé.

Selon un de ses adjoints, on en trouve quatre catégories: les hystériques, dont deux éclatent en sanglots; les peureux, qui tentent tant bien que mal de se dominer mais dont certains refusent d’aller aux lavabos sans escorte policière; les égarés, qui ne comprennent pas ce qui se passe; puis, en minorité, les têtes froides: Claude Castonguay, Guy Saint-Pierre, Raymond Garneau et Gérard D. Levesque.

Interrogé plusieurs fois à ce sujet par la suite, Bourassa refusera toujours d’en parler: «Je n’ai aucun jugement à porter sur mes collègues. […] Évidemment, quelques-uns étaient plus tendus, d’autres plus calmes. Je ne donnerai pas de noms.»

Mais Bourassa est par conséquent heureux d’avoir pris seul et au préalable la décision de demander à Trudeau de suspendre les libertés civiles.

Reste que le conseil est deux fois appelé à approuver l’opération:

1) le lundi 12 octobre, un projet de règlement en cas d’application de la Loi des mesures de guerre est approuvé et le conseil est informé de l’opération d’arrestations prévues — mais non du nombre d’arrestations envisagées;

2) le mercredi 14 octobre, le ministre de la Justice Jérôme Choquette vérifie les listes — que plusieurs policiers trouvent exagérées — et les approuve. Idem pour Robert Bourassa.

L’ampleur de l’opération à venir est comprise par les principaux décideurs. Le rapport préparé sous la direction de Me Jean-François Duchaîne, sur Octobre, pour le gouvernement québécois de René Lévesque, et publié en 1981, note résume ainsi leur état d’esprit à la veille de l’application des mesures:

Le 15 octobre 1970, en accord avec les services policiers, on décida de créer un choc psychologique et de reprendre l’initiative.

Toute l’opération, comme nous l’a confirmé le directeur de la SQ Maurice Saint-Pierre et plusieurs officiers supérieurs de la Police de Montréal, avait été prévue afin de créer ce choc psychologique.

On parlait à ce moment-là du « timing » de l’opération: le choix du 16 octobre à 4h du matin en est une illustration.

La décision d’arrêter 300 personnes pendant la nuit, de faire coïncider le déploiement des 11 000 soldats au Québec (dont 7 500 à Montréal, à peine moins qu’à Dieppe) avec l’annonce de l’imposition des mesures de guerre participaient de cette volonté de traumatiser l’opinion.

Cette volonté de frapper fort dans le seul but de… frapper fort est relayée aux ministre fédéraux la veille, le 14, par le commissaire de la GRC, William Higgitt. Le Québec, dit-il,  « souhaite de l’action pour le principe d’avoir de l’action » (action for the sake of action) et presse le gouvernement fédéral de ne pas céder à cette dynamique. En vain.

La fameuse liste

Frapper fort, c’est décidé. Mais arrêter qui, au juste ? Commence une hallucinante recherche de noms. En mettant en commun les suspects identifiés par la Police de Montréal et par la Sûreté du Québec, on obtenait une soixantaine de noms.

Comme le conclut le journaliste Guy Gendron dans son émission Enquête d’octobre 2010, d’autres noms provenaient de la liste élaborée par la GRC couvrant les autres militants — marxistes de tous acabits, pacifistes, etc — dans le cadre d’une opération permanente d’identification d’agitateurs à arrêter en cas d’insurrection. En tout, on trouve 300 noms.

Oui, mais pas seulement. Dans son rapport, Me Jean-François Duchaîne note de surcroît que:

la très grande majorité des personnes arrêtées n’avaient rien à voir avec le mouvement terroriste ni avec les mouvements d’extrême-gauche visés par l’opération.

Le rapport précise que « la plupart des personnes arrêtées militaient dans des organisations à tendance indépendantiste ».

Pire, le policier Giguère prend soin de retirer de la liste les 35 personnes principalement suspectées d’appartenir au FLQ (le nombre effectif de ses membres actifs) car les policiers les surveillent en espérant qu’ils conduiront aux kidnappeurs.

L’arrestation de 500 personnes — 300 individus visés et les personnes présentes dans les résidences pendant les arrestations, donc environ 200 « victimes collatérales » — est donc très éloignée des besoins de l’enquête.

Giguère a expliqué à Daniel Creusot pour son documentaire de 1990, La crise d’octobre, 20 ans après, l’inutilité de l’opération:

Arrêter cinq cents personnes à la fois, placer au moins deux personnes pour les interroger,  ça veut dire que ça prend mille enquêteurs.Puis mille enquêteurs qui interrogent les personnes, ça prend des connaissances quand même.

Ça prend… faut être dans le bain, faut savoir sur quoi on doit questionner les personnes. Il faudrait quand même que chacune des personnes ait entre les mains, un synopsis, sinon un bon feuillet de renseignement sur chacune des personnes qu’ils ont en face d’eux pour l’interroger. C’est physiquement impossible à faire à ce moment-là.

La liste constituée est clairement une liste de sympathisants souverainistes, syndicalistes et gauchistes. On y trouve cinq poètes, dont Gaston Miron et Gérald Godin, en plus de la chanteuse Pauline Julien.

godinOn soumet à Bourassa la liste. Il la regarde. Il racontera la scène au journaliste Raymond Saint-Pierre, en 1977.

St-Pierre: La police agissait tout de même sous vos ordres. Aviez-vous l’œil là-dessus ?

Bourassa: Les listes étaient là. Je me demandais comment le Premier ministre pouvait intervenir et choisir dans une telle liste. Je sais que certains noms m’avaient été mentionnés.

St-Pierre : Par exemple ?

Bourassa : Gérald Godin.

St-Pierre : Et vous trouviez normal qu’on aille chez Gérald Godin?

Bourassa : Non, au contraire. J’ai demandé ce qu’il y avait dans ce cas-là. On m’a dit ‘un dossier’. Le Premier ministre ne peut pas faire le chef de police. Il est tellement facile de blâmer la police. Il est vrai qu’il y a eu des erreurs. Le cas de Gérald Godin m’a frappé parce que je le connaissais et que je ne voyais pas un révolutionnaire en lui. Alors j’ai posé la question. Je n’allais pas me mettre à examiner la preuve qui existait dans les dossiers.

gaston-mironBref, Bourassa constate qu’un citoyen va perdre sa liberté, probablement sans raison, mais se cache derrière sa police. Ne demande pas de « nettoyage » de la liste. Il a le pouvoir d’empêcher les arrestations qui vont, il l’admettra, «à l’encontre du respect des libertés fondamentales». Il ne le fait pas. Pourquoi ?

La raison de la rafle

Un des principaux adjoints de Bourassa dévoile cette raison au journaliste Don Murray qui le rapporte dans un excellent ouvrage, De Bourassa à Lévesque, publié en 1978 :

«Nous n’avons jamais pensé que ces gens [les 500 militants péquistes, marxistes ou syndicalistes emprisonnés et les 4 600 militants dont les résidences ont été perquisitionnées sans mandat] allaient livrer des renseignements qui pourraient nous conduire à Cross et à Laporte. Notre but était de les mettre sur des tablettes pendant un certain temps, c’est tout.»

Autre argument à charge: Alors que le premier ministre des Québécois a la capacité politique et la responsabilité morale d’agir, ne serait-ce qu’en coulisses, jamais il ne s’inquiète du sort réservé aux prisonniers d’octobre (pendant 21 jours, ils n’ont le droit de voir ni leur avocat, ni leur famille, ni de savoir de quoi ils sont soupçonnés ou combien de temps ils seront emprisonnés).

Jamais il n’évoque la possibilité d’une libération précoce de la cinquantaine d’inculpés qui croupissent en prison au-delà de ce délai, pendant deux mois et demi en moyenne, même lorsque les premières arrestations de responsables felquistes démontrent hors de tout doute que ces inculpations et emprisonnements sont sans objet.

Jamais il ne s’est surpris du fait que la police provinciale et montréalaise fouillait les logis des organisateurs péquistes comté par comté, quartier par quartier

La loi donnait certes aux forces policières le droit de détenir sans permettre la visite d’un avocat ou de contact avec les proches. Elle n’en faisait pas une obligation. Jamais Bourassa n’intervient pour faire cette distinction. Il est satisfait de la situation.

Le rapport Duchaîne est net sur l’objectif de l’opération réclamée puis approuvée par Robert Bourassa, y compris sur l’ampleur des arrestations, pour l’essentiel nocturnes (450 arrestations dans la première nuit) et prévues telles:

L’action policière qui a suivi la promulgation de l’état d’insurrection appréhendée au Québec est un exemple flagrant d’opération policière détournée de ses buts premiers.

Initialement, cette opération devait poursuivre des objectifs directement reliés à l’enquête sur les enlèvements de MM. Cross et Laporte; dans sa réalisation, elle a constitué une manoeuvre d’intimidation à l’égard de tous les groupements politiques québécois contestataires.

Exagération ? Voire.

Jacques Parizeau, alors président de l’exécutif national du PQ, racontera à son biographe Pierre Duchesnes comment cette action systématique tétanisait les militants péquistes, cassait leur volonté politique et mettait en péril l’existence même d’un Parti québécois sonné par autant de violence. Duchesnes raconte:

Pendant que plusieurs adversaires politiques n’hésitent pas à associer le PQ au FLQ, des militants péquistes de plus en plus nombreux n’osent plus militer et déchirent leur carte de membre.

Peu après la crise d’octobre, le Parti québécois perd la moitié de ses membres. « Ça a failli tuer le parti, révèle Jacques Parizeau et ça [a laissé] dans l’esprit de certaines personnes un peu âgés une sorte de marque indélébile».

De partout en région, le président de l’exécutif reçoit des rapports affolants sur la situation des organisations locales. À Hull, l’armée se déchaîne, pénétrant dans un nombre incroyable de maisons et d’appartements, fouillant et saccageant presque certaines propriétés privées. Jocelyne Ouellette, présidente du Parti québécois pour la région de l’Outaouais, reçoit la visite des forces de police à deux reprises. À Trois-Rivières, en une nuit, tout l’exécutif du parti est enlevé et incarcéré.

Jacques Parizeau est informé de certains cas où la police abuse de son pouvoir, par ailleurs, illimité pendant cette crise. Il apprend qu’un président de comté a reçu la visite de la police à son domicile vers deux heures de la nuit. Avant de l’arrêter, les agents de la Sûreté du Québec ont forcé sa femme à se mettre nue et à se promener devant les policiers.

« Les gros rires des agents couvraient les pleurs des jeunes enfants complètement terrifiés, confie un Jacques Parizeau dégoûté. Une petite a été suivie par un psychiatre pendant des années par la suite ».

[…] Parizeau se retrouve tout à coup président de l’exécutif d’un parti dont quarante comtés sont sans organisation. Un jour, il reçoit un appel d’un vicaire de Rouyn-Noranda. Le prêtre lui raconte qu’un homme vient de quitter les lieux et qu’une voiture de police l’attendait : « Il m’a dit que s’il se faisait emprisonner, de rentrer en contact avec vous. Comme il s’est fait embarquer par la police en sortant du presbytère, je me rapporte donc à vous. »

Tout l’exécutif de cette région a été arrêté, se souvient Jacques Parizeau et « pendant une semaine, nous nous sommes parlé tous les jours. Il me donnait du renseignement, moi j’envoyais des instructions. Au bout de huit jours, le vicaire me dit, bon bien votre monde commence à être libéré, vous n’avez plus besoin de moi. Je vous laisse à vos gens, Monsieur Parizeau. »[…]

À Drummondville, c’est à trois reprises qu’il tente de refaire un exécutif décimé par la peur. « Écoutez, il n’y avait plus de PQ, il n’y avait plus de parti, il n’y avait plus rien! Cela nous a pris trois mois pour remonter l’organisation ».

À Drummondville, il n’y a eu aucune arrestation, soutient Jacques Parizeau. Cependant, la police y a effectué en quelques jours plus de trois cents perquisitions, la plupart du temps en pleine nuit avec des voitures de tous les corps policiers, les gyrophares allumés de façon à ce que les faisceaux rouges pénètrent par les fenêtres de toutes les demeures du quartier visité pour créer un climat de terreur.

« Pas besoin de vous dire que trois cent cinquante cortèges de voitures de la police sur une période de quinze jours dans à peu près tous les quartiers et toutes les rues de Drummondville… Le PQ se dissout dans les jours qui suivent. Tout l’exécutif démissionne et s’en va. Les membres déchirent leur carte. Il n’y a plus rien. »

Bourassa, en images

L’image, ensuite. Pendant toute la crise, la presse, la population et des experts fédéraux ont eu l’impression d’un premier ministre Bourassa hésitant, mou, faible, à la limite de l’écrasement.

Quel rapport avec le chef ferme et décidé, réclamant les mesures les plus draconiennes, gardant son sang-froid pendant que la plupart, autour de lui, le perdent? Aucun.

C’est une fabrication, délibérément répandue par Bourassa. Son ami, qu’il désigne comme négociateur avec le FLQ, Robert Demers, explique la technique: «Robert aime laisser ses adversaires caresser la douce illusion qu’il est plus faible qu’eux.»

Bourassa pense avoir lu ça dans Machiavel. [J’ai cherché en vain cette référence, mais ai plutôt trouvé celle-ci: « De toutes les choses, un prince se doit bien garder surtout d’être haï et piteux » (17e lettre au prince).]

Pendant la crise, Bourassa disparaît d’abord de la circulation pendant quatre jours. II est à New York. Ensuite, il est à sa résidence de Sorel. On ne le voit presque pas à la télévision. Avant l’enlèvement de Laporte, il est l’homme invisible. C’est fortuit, mais ça induit un climat de vacance du pouvoir.

Alors qu’en privé il est intransigeant, en public, le lundi soir suivant l’enlèvement de Laporte, il semble prêt à céder, et parle de «mettre en oeuvre des mécanismes qui garantiraient cette libération» des prisonniers dits politiques, membres du FLQ condamnés pour vols, homicides et attentats à la bombe, dont les kidnappeurs réclament l’élargissement.

Dès son retour de New York, Bourassa appelle Claude Ryan, alors directeur du Devoir, et lui fait le grand numéro du chef indécis. Il reçoit même le député Guy Joron, alors une des étoiles de la députation péquiste, et lui dit:

«Je connais personnellement un grand nombre de ceux qui vont être arrêtés. Je les aime bien et souvent je me sens plus près d’eux que des membres de ma propre famille. Mais que puis-je faire? Je sais que ma carrière politique est finie.»

Il parle aussi à René Lévesque, qui enregistre la conversation, et lui laisse entendre que l’intransigeance réside à Ottawa: «Je suis en relation avec M. Trudeau, il n’a pas changé son attitude», dit-il. Ces «confidences» se répandent comme une traînée de poudre dans l’élite médiatique et politique. Lévesque croit Bourassa (une erreur récurrente en politique québécoise) et déclarera au lendemain de l’imposition des mesures de guerre que Québec a agi « sous la tutelle du gouvernement fédéral ».

Le matin du 15 octobre, dans Le Devoir, une déclaration signée par Ryan, Lévesque et une dizaine de figures respectables invite à la conciliation et à la libération des «prisonniers politiques» felquistes (sic) contre celle des otages. Surtout, se répand la rumeur que Bourassa faiblit sous la pression de Trudeau, à qui les augustes signataires reprochent une «rigidité presque militaire».

À quoi sert cette mascarade? À rejeter sur Pierre Trudeau l’odieux de l’application des mesures de guerre? Peut-être. Mais il y a plus encore. Car dans les cinq jours qui séparent le premier appel de Bourassa à Trudeau de la suspension des libertés, Bourassa trouve le premier ministre canadien trop lent à agir.

Bourassa et Drapeau, écrit Trudeau, «ne me lâchaient pas». «Ce qui, en dernière analyse, emporta mon adhésion, ajoute Trudeau, c’est le fait que la crise commençait d’affoler beaucoup de gens qu’on aurait crus plus raisonnables.» C’est le «désarroi ambiant» au Québec, écrit-il encore, parlant de la déclaration du Devoir, qui le fait bouger.

«J’avais de bonnes raisons de croire que les chefs de file de l’opinion québécoise n’étaient plus tellement enclins à obéir à leur gouvernement légitime», dira-t-il en entrevue. [On verra demain comment Trudeau use de cette crainte.]

Bref, ce que Bourassa n’a pas réussi directement, il le réussit par la bande. La détermination, au téléphone, ne suffit pas. Il fallait la faiblesse, via les désinformés de la presse et de la politique, pour obtenir ce qu’il veut: la suspension des libertés.

Une grande leçon. La mascarade a d’autres effets. Elle lui permet de se faire plaindre du public et des mères qui votent pour ce gendre parfait. Elle lui permet d’exagérer le danger felquiste dans l’opinion, pour que tout le mouvement indépendantiste, qu’il a évidemment identifié comme la plus grande menace électorale potentielle, en soit diminué.

*    *    *

Octobre 1970, c’est le mois où Robert Bourassa bascule définitivement. En lui, le cynique l’emporte sur le réformiste. Robert Bourassa est arrivé. Il a peaufiné sa méthode, qu’il faut maintenant admirer avec le recul.

De l’âge de 11 ans jusqu’à l’arrivée sur le trône, on l’a vu têtu. Rien ne pouvait le faire dévier de cette trajectoire vers le pouvoir. On est ici, dirait son ami le premier ministre ontarien David Peterson, «au coeur du personnage». On le lit revendicatif dans Le Quartier Latin, déluré, dans son entrevue estudiantine avec Duplessis, baveux, dans son débat avec Paul Sauvé et le jeune socialiste Pierre Trudeau. On le sait dégourdi, à Oxford et à Harvard.

On l’écoute, hardi, décrochant un emploi chez le fiscaliste Marcel Bélanger qui, lui, le découvre agressif. À la table de la commission sur la fiscalité, en 1965, «ce n’était pas tellement le doux Bourassa qu’on connaît, se souvient Bélanger. Ses contre-interrogatoires serrés en froissaient plusieurs.»

Sans rien perdre de sa détermination (au contraire, on n’a qu’à revoir la planification qu’il faisait en 1965 de son accession au trône pour 1972), Bourassa se met à jouer avec son attitude extérieure, à gérer sa coquille, son image. Elle se fait servile et effacée avec Jean Lesage. Enthousiaste et empressée avec René Lévesque. Neutre et muette quand ces deux géants de la politique entrent en collision. Obéissante et disciplinée sous les conseils de Desrochers. Faible et hésitante pendant la crise d’octobre.

C’est le triomphe de Robert Bourassa. Paraître faible alors qu’il est fort. « Assumer » les moments critiques de l’histoire québécoise, tout en feignant d’en être le naufragé. Puis fâché qu’on ne reconnaisse pas qu’il est l’architecte de tout le processus.

tricheurReste l’indubitable. Reste l’irréfragable. Robert Bourassa, Pierre Trudeau et Jean Drapeau, garants des droits démocratiques des citoyens, ont instauré, dans les derniers mois de 1970 au Québec, un État policier où le délit d’opinion était sévèrement puni. Ils ne s’en sont jamais excusés.

En octobre 1970, Robert Bourassa fut, comme plusieurs autres leaders occidentaux, aux prises avec le terrorisme. Le Front de libération du Québec a kidnappé un diplomate britannique et un ministre. Il fut pourtant le seul chef d’une démocratie occidentale, dans la seconde moitié du XXème siècle, à avoir réclamé et obtenu, en temps de paix, la suspension des libertés civiles de ses concitoyens.

Au Québec, le précédent est plus terrible encore. Son prédécesseur Maurice Duplessis avait emprisonné des syndicalistes et des témoins de Jéhovah. Robert Bourassa a emprisonné des poètes.

Demain: Le club des liberticides 2) Pierre Trudeau