Remous à Rad-Can: Nominations et code sanguin politique

Après l’élection québécoise d’octobre 1998, une auditrice fédéraliste s’est plainte de la couverture, selon elle trop pro-péquiste, de l’information à Radio-Canada. Dans les derniers jours de la campagne, les sondages annonçaient un raz-de-marée péquiste, voire une défaite du nouveau chef libéral Jean Charest dans sa circonscription.  Au final, l’élection fut très serrée.  Le directeur de l’information a pris sur lui de répondre directement à l’auditrice. Il a conclu sa missive en ces termes:

jean_pelletier-150x150Au moment d’écrire ces lignes, cela fait trois jours que l’élection a eu lieu, que les sondeurs se sont trompés, que M. Charest a été élu [dans sa circonscription] et que M. Bouchard a repoussé à je ne sais quand la tenue d’un référendum. D’aucuns estiment que la sagesse a prévalu. Nous croyons y être pour quelque chose.

L’auteur de ces lignes n’a pas été mis à la porte. Il est toujours en poste. Il est, avec le nouveau DG de l’info Michel Cormier, responsable de l’information. Son nom est Jean Pelletier*.

Excellent correspondant de La Presse à Washington, Jean Pelletier avait déterré en 1979 le plus grand scoop de l’histoire canadienne: l’implication de l’ambassade canadienne de Téhéran pour faire sortir de l’Iran révolutionnaire six diplomates américains. Il fut recruté ensuite à Radio-Canada. Au début des années 1990 plusieurs (dont moi) s’étaient étonnés de trouver sous sa plume une défense d’une déclaration de Pierre Trudeau selon laquelle l’adoption dans la constitution de la clause de « société distincte » pourrait conduire le gouvernement québécois à… déporter des anglophones !

Du bon usage des nominations

Le contrôle politique ne s’effectue pas — ou rarement — à coups de diktats et d’appel du bureau du premier ministre. Le vrai pouvoir est celui de la nomination. Et il faut choisir, à des postes stratégiques, des personnes qui penchent du bon côté mais qui — c’est essentiel — affichent une compétence certaine. C’est le cas de Jean Pelletier, qui ne manque pas d’admirateurs dans son excellente gestion courante de l’information et des documentaires.

On lui doit l’idée de départ de la constitution de l’équipe de l’émission Enquête et il fut, en tandem avec le DG de l’information démissionné jeudi dernier, Alain Saulnier, un des grands artisans des réformes qui ont dynamisé la couverture journalistique au cours des dernières années. Lors d’une controverse en 2005, on trouve par exemple à son sujet cette citation du président du syndicat de Radio-Canada, Daniel Raunet: « De tous les patrons de Radio-Canada, c’est un des hommes d’honneur que nous avons ».

Ce n’est que lorsque la soupe politique est chaude que l’ingrédient fédéraliste de la nomination prend toute sa saveur. Pendant une élection contestée (comme dans l’exemple de 1998) ou, a fortiori, lors d’un référendum. En 1995, j’étais conseiller de Jacques Parizeau et je suivais la couverture d’assez près. Le traitement de la campagne au Téléjournal de Radio-Canada et au service de l’information en général m’a paru, pour l’essentiel, compétente et équilibrée.

À une exception près. Pendant toute la période 1994-1995, l’émission Le Point, dont Jean Pelletier était responsable, ressortait du lot comme une émission de combat anti-souverainiste. (Et c’eut été pire, me raconte-t-on, sans la résistance de certains de ses artisans.) Une recherchiste qui y a passé plusieurs mois m’a raconté que l’atmosphère y était anti-péquiste au point d’être « irrespirable ».

Les cas Duchesne et Lisée

Le cumul des changements en quelques jours la semaine dernière a conduit plusieurs internautes à y voir une purge anti-souverainiste. Dans les cas de Pierre Duchesne et de votre humble serviteur, ce n’est pas si clair. On va voir pourquoi.

Certes, Duchesne avait écrit une remarquable biographie de Jacques Parizeau où le séparatisme de l’homme n’était pas présenté comme une hérésie, ce qui n’est pas passé inaperçu. Mais son travail de correspondant et d’analyste a été et reste impeccable, y compris pendant la crise au PQ où il n’a fait preuve d’aucune sollicitude envers les héritiers de Parizeau. En fait, selon une source totalement crédible, sa mutation à Montréal en septembre prochain est entièrement liée aux relations tendues qui prévalent entre les membres du bureau de Radio-Canada à Québec.

Dans mon cas, la direction de l’information a appliqué avec un zèle que plusieurs jugent excessif une règle générale qui fait en sorte que des personnalités connues comme compagnons de route de familles politiques ne peuvent agir, même bénévolement et à titre indépendant, dans des activités politiques.

Ainsi, la direction avait interdit à Liza Frulla d’accepter d’être modératrice bénévole d’un panel d’experts indépendants, lors d’une rencontre d’intellectuels organisée par le Parti libéral de Michael Ignatieff.

Cela est à mon avis absurde, car Liza est intéressante entre autres parce qu’elle garde une proximité avec sa famille politique, donc peut en refléter les positions, en expliquer les stratégies. Mais, bon. Liza Frulla tire un revenu quotidien de Radio-Canada et doit se plier aux règles. Mon cas était autre, je ne faisais qu’une intervention hebdomadaire.

Jean Pelletier et Alain Saulnier ont pris la décision de m’écarter, malgré les avis contraires de certains de leurs subordonnés. Enfin, ça se discute. La journaliste média de La Presse, l’esprit libre Nathalie Collard, par exemple, juge la décision « sage ».

Il est cependant certain que mon remplacement par l’excellent chroniqueur politique Michel David pose un problème d’équilibre. L’ex-ministre libérale Frulla, l’ex-candidate NPD Lagacé-Dowson et, dans une moindre mesure, l’ex-chercheure du néo-libéral Fraser Institute Kherredin ont une posture plus marquée politiquement que Michel David qui, n’étant pas un ex, gardera une distance journalistique envers la famille souverainiste. Ce choix est d’autant plus étonnant qu’on ne peut pas dire qu’il n’y a pas d’ex-députés, ministres ou conseillers souverainistes disponibles.

Mais cela n’est rien à côté d’une nomination beaucoup plus structurante pour l’avenir.

Michel Cormier, le premier non-Québécois à la barre

110916_o093k_michel-cormier_sn635-150x150La nomination du nouveau Directeur général de l’information, Michel Cormier, ne semble pas d’abord motivé par son orientation politique. On sait qu’il est proche de Jean Pelletier. Acadien, il ne fait pas de secret de son attachement au lien canadien.

Cela ne fait pas de lui un incompétent ou un militant. Correspondant parlementaire à Ottawa pendant les premières années du Bloc, puis à Québec sous des gouvernements péquistes, sa couverture fut efficace, équilibrée, irréprochable. On doit souligner la qualité de son récent ouvrage, Les héritiers de Tienanmen, pour lequel je l’ai interviewé ici.

Reste que depuis 1991 et le départ de l’ancien attaché de presse de Pierre Trudeau, Pierre O’Neil, à la tête de l’information de la société publique, on n’avait jamais su — et on n’avait pas à savoir — le code sanguin politique du responsable de l’info. Claude Saint-Laurent avait fait modifier les Directives journalistiques pro-unité canadienne pour les rendre plus casher. Louis Lalande (maintenant grand manitou du service français au complet) ne semblait pas s’intéresser outre mesure à la question nationale, puis Alain Saulnier restait un sphinx sur la question.

Notons cependant : les montées et les descentes épousent la ligne de fracture Québec/Canada, mais pas la ligne gauche/droite. Toutes ces personnes seraient, à mon avis, plus qu’un peu gênées d’être présentées comme des conservateurs.

Avec Michel Cormier, le service de l’information, qui a une clientèle formée à 95% de Québécois, est pour la première fois dirigé par un francophone hors-Québec. Cela aura des conséquences sur l’orientation plus régionaliste que la direction veut donner à l’information. Car une autre ligne de fracture, qui tient à la vision de l’information, est en jeu dans ces événements, comme on va le voir demain.

*La lettre de Jean Pelletier, jusqu’ici passée inaperçue,  se trouve dans les annexes des rapports de l’Ombudsman de Radio-Canada, que le professeur Marc-François Bernier, de l’Université d’Ottawa, a dépouillés pour son livre de 2005 L’ombudsman de Radio-Canada : protecteur du public ou des journalistes ? On trouve l’extrait idoine ici.

Demain: Remous à Rad-Can: vers une info hyper-locale ?



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