Remous à Rad-Can: Une Racine conservatrice?

L’interface entre la politique et l’information, dans une maison comme Radio-Canada, est toujours difficile à cerner et il serait présomptueux de vouloir lier d’un seul trait l’ensemble des pressions, rivalités, visions divergentes à l’œuvre dans les remous qui ont conduit au renvoi, ce jeudi, d’un directeur général de l’information remarquablement admiré par ses troupes, Alain Saulnier.

Votre blogueur favori ne peut évidemment pas prétendre à l’objectivité en ces matières, ayant perdu son rang d’analyste au Téléjournal ce jeudi. Mais cela est bien peu de choses dans le portrait d’ensemble.

Le joueur le plus important dans toute cette affaire est le Président de Radio-Canada, Hubert Lacroix. Nommé à ce poste par Stephen Harper, son mandat de cinq ans se termine (ou sera  renouvelé) le premier janvier prochain, ce qui n’est pas insignifiant.

Des rapports hebdomadaires avec le pouvoir politique

lacroix-150x150Deux sources de très haut niveau m’informent que M. Lacroix exerce une proximité inédite avec le ministre conservateur du patrimoine, James Moore, et les membres de son cabinet.

Alors que son prédécesseur, Robert Rabinovitch, n’avait que de lointains contacts avec son ministère de tutelle, les rapports entre M. Lacroix et le cabinet du ministre sont hebdomadaires.

À sa décharge, on invoque le fait qu’il doive convaincre le ministère de protéger la Société Radio-Canada de coupes trop sévères. Le ministre Moore a d’ailleurs indiqué qu’il avait du livrer toute une bataille pour n’imposer à Radio-Can qu’une compression de 10% –  identique aux coupes générales au gouvernement – plutôt que les 20% réclamés par ses collègues conservateurs (dont plusieurs veulent simplement la fermeture de la CBC/SRC). Vrai, mais Rabinovitch devait également composer avec des restrictions budgétaires et il le faisait en restant à distance du pouvoir politique, libéral ou conservateur.

Force est de constater que l’épée de Damoclès que fait peser sur Radio-Canada la perspective de compressions supplémentaires si la bête politique conservatrice n’est pas domptée crée un climat délétère. « On est dans une ambiance générale où on est très très surveillés » admet une troisième source intime avec la gestion de la boîte.

Autre distinction Rabinovitch/Lacroix, le premier s’occupait des orientations générales, le second est dans la « micro gestion », dit un cadre, des émissions d’information. On y reviendra.

Un conservateur influent au CA

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La présence conservatrice autour du Président de Radio-Canada est incarnée, au Conseil d’administration, par Rémi Racine. Ancien secrétaire-général du Parti conservateur, M. Racine a  participé à quatre campagnes électorales pour les conservateurs et affirmait en 2008 être toujours membre du parti.

Il compte le ministre des affaires étrangères John Baird et l’ex-ministre Jim Prentice parmi ses proches. «Pour moi, la politique, ça me divertit, a-t-il expliqué en 2008 à La Presse. C’est le fun, c’est du social. C’est comme jouer au golf.»

Entrepreneur né, M. Racine dirige A2M, un important producteur de jeu vidéo et a été très actif dans l’industrie du multimédia et à la présidence de la Chambre de commerce de Montréal.

«Quand tu t’impliques dans un parti politique, a-t-il encore expliqué à La Presse, c’est parce que tu as à cœur les problèmes de la société. Après, c’est naturel de se retrouver dans des associations d’entreprises, dans toutes sortes de choses.» Y compris, depuis 2008, au CA de la SRC/CBC.

M. Racine dirige surtout le Comité des ressources humaines et de la rémunération du Conseil de Radio-Can. A ce titre, c’est lui qui est chargé d’évaluer la performance d’Hubert Lacroix et de ses principaux cadres.

« Ce n’est pas un détail, explique une source. Racine compte beaucoup au conseil. Il est très influent auprès d’Hubert Lacroix. »

On le serait à moins. Lacroix touche, en tant que PDG, un salaire d’un-demi million, soit davantage que celui du Premier ministre (320 000$), en plus d’environ 50 000$ de frais par an. C’est le genre de boulot qu’on préfère garder. Et voir se renouveler.

Le Premier ministre a reconduit, en décembre dernier, le mandat de M. Racine, dans une opération que le Globe and Mail a qualifiée de « distribution de postes de patronage d’avant-Noël aux amis du partis conservateur ».

En quelle direction cette influence s’exerce-t-elle? Au téléphone, vendredi, M. Racine semblait croire qu’elle était plutôt anodine. Interrogé à savoir si, en tant que conservateur, il estimait que l’information à Radio-Canada était équilibrée, il a répondu « dans l’ensemble, oui ». Au réseau français, a-t-il ajouté, « honnêtement, je trouve que ça va très bien ».

Une position qui suscite des ricanements chez les deux témoins de ses expressions de mauvaise humeur contre la tendance anti-conservatrice de l’information.

La couverture de la soirée électorale du 2 mai a, en particulier, suscité un vif mécontentement « à Ottawa » admet un cadre supérieur. La haute direction de l’information a du faire rapport en visionnant la soirée «minute par minute » pour comprendre le « buzz très particulier » qui a «soulevé les passions » des conservateurs au sujet de cette soirée. (Transparence totale : j’étais sur la table d’analyste).

Les conservateurs, s’exprimant via Hubert Lacroix, me rapporte-t-on, estimaient que les journalistes de Radio-Canada semblaient un peu trop contents de la victoire néo-démocrate et un peu trop accablés par la défaite historique du Bloc.

Les journalistes en cause sont l’animatrice Céline Galipeau, accusée entre autres d’avoir dit en ondes que la défaite de Gilles Duceppe dans sa circonscription était « une mauvaise nouvelle », ce qui n’a pas été corrigé par ses collègues présents,  et dont la position serait fragilisée au TJ. On a noté aussi que l’ex-chef de bureau d’Ottawa Daniel Lessard a déclaré pendant la soirée que les électeurs conservateurs de l’Ouest écoutaient surtout la télévision américaine, ce qui était à la fois vrai et désobligeant et dit avec la liberté de ton que sa prise de retraite imminente lui permettait.

Emmanuelle Latraverse et Patrice Roy étaient également à l’antenne, mais leurs positions respectives ne semblent pas en danger.

Le mécontentement envers la soirée électorale est un temps fort de la récrimination conservatrice mais non la seule, me dit-on.

D’autres voix s’expriment-elles au CA de la Société d’État? Pour ce qui est du Québec, le seul autre membre francophone est Pierre Gingras, ancien député adéquiste de Blainville et alors critique en matière de… transport. Il siège depuis le début de 2011 mais intervient peu.  Toute la place est occupée par Rémi Racine qui représente donc, à lui seul, la grande diversité des sensibilités politiques présentes dans la société québécoise…

Demain : Un talk show au lieu du Téléjournal ?