Lettre à notre ami Doug Ford

Cher Premier Ministre de l’Ontario,

Partisan de la liberté d’expression, sachez que je ne vous reproche nullement votre intervention récente, franche et directe, contre l’idée de l’indépendance du Québec. Après tout, dans un divorce, chaque partie doit pouvoir s’exprimer. J’ai d’ailleurs un souvenir ému d’une initiative prise au Canada anglais pendant la campagne référendaire de 1995. Des génies du camp du Non avaient eu l’idée de distribuer à des Canadiens des autres provinces les numéros de téléphone de Québécois indécis pour qu’ils leur disent combien ils souhaitaient le maintien de l’unité maritale. Mais puisqu’ils étaient unilingues anglophones, avaient très peu d’arguments et perdaient parfois patience, je pense que cela a donné au Oui quelques milliers de voix de plus.

Vous nous avez confié que vous aviez un faible pour les Québécois, que vous trouvez « extraordinaires », sans trop pouvoir l’expliquer. Nous en sommes très touchés. Je vais vous donner une piste : grâce à l’élection du Parti québécois en 1976 et à l’adoption de la loi 101 en 1977, environ 200 000 Montréalais anglophones ont déménagé en Ontario, propulsant l’économie ontarienne. Je ne sais pas pourquoi il n’y a pas un monument rendant hommage à Camille Laurin devant l’hôtel de ville de Toronto pour son inestimable contribution à la prospérité du lieu.

Je m’interroge : nous aimez-vous autant que vous n’appréciez nos cousins franco-ontariens, dont vous avez coupé les budgets dès votre entrée en fonction en 2018 ? Il a fallu que Mélanie Joly vous envoie quelques dizaines de millions de dollars (financés en partie avec les impôts des Québécois) pour vous convaincre de rétropédaler quelque peu.

On avait remarqué que vous aimiez énormément nos médecins, l’automne dernier. Assez pour les inviter à quitter nos patients et à aller s’occuper des vôtres. Vous étiez même prêt à répondre personnellement à leurs appels. Notez : heureusement que l’immense majorité de nos médecins sont bilingues, car en sept ans et sept mois au pouvoir, vous n’avez pas suivi un seul cours de français. Vous dites maintenant vouloir vous y mettre. On vous croit.

On vous a d’ailleurs vu prendre une bière avec François Legault, du temps où tous les premiers ministres des provinces faisaient front commun pour obtenir d’Ottawa un rehaussement significatif des transferts en santé. On vous a vu ensuite trahir tous vos alliés en faisant une entente bilatérale avec Ottawa, torpillant ainsi la revendication. Remarquez, on ne le prend pas personnel. Vous avez même trahi des premiers ministres avec lesquels vous n’aviez pas pris de bière et que vous ne déclariez pas être parmi vos amis.

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Mais je tiens à vous rassurer : vous n’êtes pas le premier premier ministre ontarien à trahir le Québec. Votre prédécesseur conservateur Mike Harris avait évidemment invité les Québécois à dire Non en 1995. Des milliers d’Ontariens sont venus à Montréal nous exprimer leur amour. À cette occasion, le premier ministre canadien Jean Chrétien s’est engagé à reconnaître le caractère distinct du Québec dans la constitution du pays. Quelques jours après la louche et très courte victoire du Non, Chrétien est allé voir Harris pour lui demander d’appuyer cet amendement. Il lui a répondu : « C’est l’idée la plus stupide que j’aie jamais entendue. » Sans l’appui de l’Ontario, Chrétien ne pouvait procéder.

Mais je ne veux pas accabler les premiers ministres ontariens conservateurs. Le néodémocrate Bob Rae a aussi laissé des cicatrices sur la relation. En 1992, Robert Bourassa avait réclamé, lors d’une négociation à Ottawa, la fin de l’empiètement fédéral dans ses champs de compétence. « Forget it ! », avait répondu Rae, dans le concert du refus venu de toute la tablée canadienne. Complètement découragée, la délégation québécoise a tenté de faire le point dans un des grands corridors du Centre des congrès d’Ottawa. Mais le bruit de fond les dérangeait. C’était Rae qui s’exerçait au piano.Il jouait : Summertime. (J’oubliais, il avait aussi réclamé qu’un ministre québécois, Gil Rémillard, soit exclu d’une séance de rédaction, car il soulevait trop d’objections.)

Cela dit, je comprends très bien l’importance, pour un premier ministre ontarien, de maintenir un biais anti-québécois bien visible. En 1990, le libéral David Peterson avait commis l’erreur d’être solidaire du Québec dans sa quête de reconnaissance, en appuyant l’accord du lac Meech. Cela lui avait coûté son poste, les électeurs le punissant à l’élection suivante. Bref, vous ne pouvez faire preuve d’ouverture et d’écoute envers les revendications du Québec, par peur d’une sanction électorale. Je vous plains.

D’autres vous diront de vous mêler de vos affaires et d’arrêter d’intervenir dans nos débats. Pas moi. Plus on vous entendra, mieux ce sera. Je vous invite à faire une tournée des régions québécoises pour porter votre message. De multiplier les entrevues. Vous rejetez le projet séparatiste, c’est entendu. Mais lorsque vous affirmez qu’un référendum est « inacceptable », qu’entendez-vous par là ? Pas que ce soit interdit, certainement ? Une clarification serait bienvenue. Et avez-vous autre chose à nous dire ? À nous proposer ? Nos attentes sont modestes. Une centaine de médecins, pour commencer, ferait l’affaire.

Signé : un voisin indulgent.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

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