Certes, nous avons des raisons de craindre les ravages que l’Intelligence artificielle pourrait provoquer dans l’économie. Le patron de l’IA à Microsoft, Mustafa Suleyman, déclarait en février au Financial Times que « le travail de col blanc, où vous êtes assis devant un ordinateur, que ce soit en tant qu’avocat, comptable, chef de projet ou spécialiste du marketing — la plupart de ces tâches seront entièrement automatisées par une IA d’ici les 12 à 18 prochains mois. » Cela nous donne le temps de voir venir, au plus tard d’ici le mois d’août de l’an prochain.
On peut se replier sur la prévision du PDG d’Anthropic (Claude), Dario Amodei, selon lequel “l’IA pourrait abolir la moitié des emplois de cols blancs du bas de l’échelle et porter le chômage à 10 ou 20 % d’ici un à cinq ans. » Voyez, c’est beaucoup plus ciblé. La moitié seulement des nouveaux cols blancs, et leur date de péremption pourrait s’étirer jusqu’en 2031.
La destruction de votre outil de travail et une soudaine augmentation du chômage peut vous sembler catastrophique. C’est qu’il vous manque un point de comparaison. Elon Musk l’a donné à Joe Rogan l’an dernier : « La probabilité n’est que de 20% que l’IA entraîne notre annihilation.» C’est rassurant. « Le verre est à 80% plein, » ajoute-t-il. Cette prévision de 10 à 20% est aussi celle émise, récemment, par un des pères de l’IA, Geoffrey Hinton. (En fait, Hinton affirme que son instinct lui dit que cette possibilité est de 50%, mais que lorsqu’il écoute les arguments de ses collègues, il ramène sa prévision à 10 à 20%. Notons aussi que ce chiffre augmente depuis cinq ans, avec la rapidité du développement de la technologie.)
Nous sommes donc en présence d’une technologie à la fois compétente et dysfonctionnelle. Compétente : elle peut reproduire tout comportement humain cognitif relativement répétitif et prévisible. Fautive : elle hallucine (invente des faits, citations, jurisprudences, etc), est incapable de faire preuve de l’autocritique et de l’intuition essentielles à toute démarche de découverte scientifique, est obséquieuse envers l’utilisateur et le pousse parfois dans ses dérives les plus autodestructrices, elle a appris à mentir à ses programmeurs et est parfaitement disposée, pour assurer sa survie, à les faire chanter avec leurs informations personnelles compromettantes.
Voilà la trouvaille défectueuse qui se propage à grande vitesse dans nos vies. Qui, exactement, la contrôle ? La moitié de la réponse est simple : le Parti communiste chinois, qui dépense des sommes immenses pour développer son IA et supplanter les États-Unis, mais qui supervise maladivement chaque étape de son développement. L’autre moitié : quelques milliardaires américains, complètement libres d’agir à leur guise.

Il est donc intéressant de savoir ce qui se passe dans la tête de ces bonzes de l’IA. Peter Thiel est le PDG de Palantir, dont les plateformes logicielles intègrent des masses de données pour aider gouvernements, armées et services de renseignements à surveiller et cibler. (Sa plateforme logicielle s’appelle Gotham, nom de la métropole infestée de criminels de Batman).
Thiel a ces dernières années développé une pensée, disons, originale. Ceux qui souhaitent réglementer le développement de l’IA sont, selon lui, des manifestations de l’Antéchrist. Il est désormais convaincu que la liberté individuelle n’est pas compatible avec la démocratie. Il croit que l’avenir appartient aux fondateurs d’entreprises optimistes et audacieux (comme lui).
L’homme le plus riche du monde, Elon Musk, est moins fantasque dans ses avis politiques. Libertarien, il croit à un État national minimaliste – mais qui finance ses entreprises sans les réglementer.
Mais il n’est pas seul à penser que l’irruption de l’IA sera un événement traumatisant pour l’humanité, sauf si (notamment grâce à la puce Neurolink qu’il développe) on opère une fusion entre nos cerveaux et l’IA – en espérant garder le contrôle.
L’autre grand manitou de l’IA, Sam Altman, de OpenAI (Chat GPT) parle tout simplement de « descendants ». « Nous serons la première espèce à concevoir nos propres descendants. Pas nos outils — nos descendants. Mon hypothèse est que nous pouvons soit être le tremplin biologique pour l’intelligence numérique et ensuite disparaître dans une branche de l’arbre évolutif, soit trouver à quoi ressemble une fusion réussie. »
Il admet qu’il y aura une période de transition compliquée. « L’IA ne remplacera pas les humains. Mais les humains qui utilisent l’IA remplaceront ceux qui ne l’utilisent pas. » Le meilleur scénario ? Comme pour Musk, il plaide pour la fusion. D’ailleurs, dit-il, « elle est déjà commencée. »
L’adulte dans cette pièce de milliardaires de l’IA semble être le pdg d’Anthropic, Dario Amodei, qui réclame d’urgence une (à mon avis illusoire) robuste gouvernance mondiale sur l’IA, semblable à la surveillance du nucléaire. Il résume notre avenir proche en ces mots : « Nous sommes, je le crois, à l’aube d’un rite de passage à la fois tumultueux et inéluctable, qui mettra à l’épreuve notre essence même en tant qu’espèce. L’humanité s’apprête à recevoir un pouvoir presque inimaginable, et il est loin d’être évident que nos systèmes sociaux, politiques et technologiques aient la maturité requise pour le manier. »
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Jean-François Lisée, votre portrait des bonzes de l’IA est juste : Thiel, Altman, Musk et les autres ne sont pas de simples entrepreneurs technologiques. Ils portent des visions du monde, et la dépendance d’un secteur entier à l’humeur de quelques milliardaires est un fait politique majeur.
Mais il y a un autre niveau de gouvernance que votre texte laisse dans l’ombre : non pas celui du développement mondial de l’IA, peut-être hors de portée à court terme, mais celui de l’usage.
Au Canada seulement, Courtready recensait déjà, au 6 mai 2026, 168 décisions touchées par des citations fictives ou d’autres usages fautifs de l’IA, dont 138 où l’usage d’outils d’IA était présumé ou confirmé. Le mécanisme commun n’est ni Thiel ni Altman. C’est l’absence de méthode structurée chez l’utilisateur humain qui dépose le document.
L’IA ne suspend jamais la responsabilité humaine. Elle est développée par des humains, entraînée sur du matériau humain, calibrée par des choix humains, puis utilisée par des humains. Elle amplifie nos forces, nos biais et nos angles morts. L’utilisateur qui s’en sert reste donc responsable du livrable qu’il signe, transmet ou dépose.
Les exemples les plus inquiétants que vous citez – mensonge aux programmeurs, chantage avec informations compromettantes – proviennent de tests de sécurité publiés par Anthropic elle-même, dans des scénarios artificiels conçus pour exposer ces risques. Cela ne fait pas d’Anthropic une institution vertueuse. Cela rend simplement son diagnostic plus utile : les pathologies sont nommées, ce qui constitue la première condition de leur détectabilité. Mais leur détection réelle exige encore une méthode, une vérification indépendante et un utilisateur responsable.
Le véritable enjeu n’est donc pas de croire ou non à l’IA, car ce n’est manifestement pas une question de croyance. C’est de savoir si l’organisation qui les utilise dispose d’un dispositif capable de repérer leurs défaillances avant qu’elles ne deviennent des actes déposés, signés, transmis ou plaidés. Puisque les IA sont conçues par des humains, entraînées sur des corpus humains et porteuses d’une partie de nos faiblesses, ne devrions-nous pas traiter leurs productions comme on traite le travail d’un collaborateur faillible : utile, parfois brillant, mais jamais dispensé de vérification?
La gouvernance mondiale est peut-être hors de portée. La gouvernance organisationnelle et individuelle au point d’usage, elle, ne l’est pas. Les tribunaux commencent déjà à l’exiger.
Il faut bien remarquer que l’on ne retient que les discours de ces ultrariches qui, l’oublierait-on, sont des entrepreneurs cherchant à vendre un produit. Un concessionnaire Ford nous dirait que le F-750 est la quintessence du génie automobile et qu’il invalide tout ce qui se faisait en terme de transports, on l’accueillerait avec un tantinet de recul critique. Ces milliardaires jouissent d’une aura qui, à mon sens, voile complètement les yeux de toute la planète et suspend complètement notre jugement critique.
Ne serait-il pas temps d’accorder un peu plus d’attention aux voix discordantes? Je pense notamment à Ed Zitron, dont le nom et les travaux circulent de plus en plus chez les sceptiques de l’IA.
En se faisant le relais des prophéties et autres appels à l’apocalypse révolutionnaire des bonzes de l’IA, la classe médiatique n’a-t-elle pas abdiqué son rôle de critique des instances de pouvoir? Car il n’y a pas que Donald Trump qui délire, et pourtant, lui, la moindre de ses élucubrations fait l’objet d’une vaste analyse sous tous les spectres politiques, diplomatiques et historiques possibles. Musk, pour ne nommer que lui, propose comme énormité de nous mettre des puces dans le cerveau, on semble se contenter de trouver chez l’homme un petit côté fantasque et visionnaire. Quand Peter Thiel, Sam Altman, Dario Amodei font la promotion d’un éclatement de la société promulgué par une IA dont on extrapole les capacités (vous remarquerez que cela fait maintenant quatre ans que nous sommes à six mois d’une IAG toute-puissante et universelle), c’est sous le spectre de telles énormités qu’il faudrait ensuite interpréter leurs décisions d’affaire.
Je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps, c’était dans la culture populaire que de nous moquer des prédicateurs d’apocalypse. L’homme-sandwich qui hélait les passants en leur hurlant que la fin est proche était une figure caricaturale connue de tous. L’homme-sandwich a troqué son attirail pour un costume d’entrepreneur, et l’on découvre qu’il a un compte en banque bien garni. Mais son discours, n’est-il pas aussi caricatural qu’avant? Pourquoi, alors, accorderions-nous autant de poids à leurs propos farfelus?