Meech 8. La main tendue de Parizeau

Robert Bourasse a parlé. « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse… ». C’est la veillée funèbre de l’accord du Lac Meech, le 22 juin 1990. Devant lui, Jacques Parizeau se lève. Un discours bref, ni triomphal (je vous l’avait bien dit), ni dénonciateur (dans quel pétrin vous nous avez mis), ni partisan (vous avez échoué, démissionnez). Plutôt, des phrases d’ouverture, des mots de compatriotes, une proposition d’avenir.

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton, des extraits du premier chapitre de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu la mort de l’accord.

parizeau5-150x150Parizeau parle:

Indépendamment des querelles que nous avons pu avoir, indépendamment des accusations que nous avons pu nous porter, indépendamment de ce que nous avons pu nous dire et qui, de temps à autre, pouvait être très blessant, alors je dis, M. le Président [de l’Assemblée], à mon premier ministre : Essayons de nous retrouver.

Il faut que nous puissions trouver une autre voie, puisque celle qu’il avait choisie se révèle être un cul-de-sac. Et je dis, M. le Président, à mon premier ministre : Je vous tends la main.

Cherchons, cet automne, tous ensemble, une voie de l’avenir du Québec.

Pourquoi ce geste? « J’ai jamais cru, moi, que le Québec pouvait retirer un avantage quelconque d’être faible ou par terre, explique Parizeau à l’auteur. Je sais très bien qu’après la nuit des longs couteaux, en 1981, dans quelle situation nous comme gouvernement on était placé. On était écrasé. Ça m’a beaucoup frappé, cet épisode là. Et quand, après Meech, il était clair que le premier ministre du Québec lui aussi était écrasé, ça me paraît presque nécessaire sur le plan de l’intérêt public [de faire un geste]. Quel que soit le premier ministre du Québec, c’est jamais bon qu’il soit par terre ». Et puis, ajoute-t-il, « les gens ont horreur qu’on cogne sur quelqu’un qui vient de perdre ».

Le 22 juin, Jacques Parizeau ouvre une parenthèse inédite dans l’histoire des relations partisanes québécoises. Celle dite « de la main tendue ». Le lendemain, au Salon rouge, Robert Bourassa le remerciera « de la manifestation de solidarité dont il a fait preuve hier soir. Le Québec est toujours plus fort quand il est uni ». Le geste de Parizeau n’était ni facile, ni évident, ni spontané. Il était l’aboutissement d’un cheminement entrepris huit mois plus tôt dans la mauvaise humeur.

Au soir des élections provinciales du 25 septembre 1989, Jacques Parizeau n’est pas fier des électeurs québécois. Surtout de ceux qui n’ont pas voté pour lui. « Je suis en hostie », souffle-t-il à un proche, alors que les écrans de télévision annoncent la victoire de Robert Bourassa et de son équipe, et la portion congrue laissée aux députés péquistes, 29 sièges seulement, malgré leur résultat de 40%. « Comment ont-ils pu faire ça? », dit-il encore, parlant des Québécois. « Pourquoi ne comprennent-ils pas? » peste-t-il devant plusieurs témoins.

Parizeau revenait de tellement loin et avait franchi une telle distance qu’il avait cru pouvoir atteindre le but du premier coup. Quand il avait pris la direction du Parti Québécois, en mars 1988, c’était comme s’il s’était présenté à une vente de faillite. Sonné par la défaite référendaire de 1980, l’usure de neuf ans de pouvoir, le schisme provoqué par le « beau risque » de René Lévesque en 1984, la défaite électorale en 1985, l’incessante querelle entourant ensuite le leadership de Pierre Marc Johnson, le recul de l’idéal souverainiste dans l’opinion, puis la perspective, en 1987, d’un accord de Meech consacrant la place du Québec comme « société distincte », le parti s’était effondré.

Remis en selle, le PQ pense pouvoir faire bonne figure à l’élection de 1989. À un tournant, il n’est plus qu’à 4% du PLQ. Parizeau se met à croire la victoire possible, probable même. Le coup est classique : contents de la performance de leur chef, ses stratèges se gardent de trop l’informer des ratés de la machine, surtout dans les circonscriptions où le travail de réparation des avanies partisanes encore récentes est loin d’être terminé.

Au soir de l’élection, Parizeau rage d’autant plus qu’il sent déjà venir la fronde canadienne-anglaise et qu’il prévoit que Meech va s’écrouler – il l’a déclaré « mort »  pendant la campagne -, entraînant à la fois une crise gigantesque et une occasion historique. Il jure encore contre les Québécois qui ont encore choisi pour chef un frileux comptable alors qu’il fallait un rigoureux radical. Il rage donc, pour reprendre les mots de Gaston Miron, contre « ce pays qui n’en finit pas de ne pas naître ».

Après la défaite, le comité de stratégie du PQ se réunit, comme chaque lundi matin. C’est là que réside le vrai pouvoir péquiste. Là, bien plus qu’au caucus ou qu’à l’exécutif, dont les membres s’en plaignent d’ailleurs souvent. Le comité est constitué d’abord du chef, bien sûr. À ses côtés, le vice-président, Bernard Landry, le député Guy Chevrette, et trois conseillers : Jean Royer, Hubert Thibault et Pierre Boileau.

Dans les mois qui suivent l’élection de septembre 1989, Parizeau et son comité font un pari : Meech ne passera pas. « J’ai monté toute ma stratégie sur l’hypothèse que Meech va échouer », explique Parizeau. « Je me targue de connaître un tout petit peu le Canada anglais. » Mais il fallait un peu aider Meech à échouer, pour autant que le PQ ait quelque pouvoir à cet égard. Deux pressions contradictoires sont exercées.

La première, à l’Assemblée nationale, pour forcer Bourassa à tenir fermement à l’Accord tel quel, à « le renchausser » comme dit Parizeau, pour qu’il n’accepte aucun des compromis qui accommoderait le Canada anglais. Mission accomplie : une résolution bipartisane de l’Assemblée nationale, le 5 avril 1990, réaffirme la volonté du Québec de faire adopter l’accord du Lac Meech dans son intégrité.

La seconde, au Canada anglais, pour l’inciter à dire non. « On a tout fait pour provoquer le Canada anglais pour pas qu’ils n’acceptent Meech », avoue un membre du comité de stratégie. Parizeau va notamment s’ouvrir à Barbra Frum, de l’émission-phare de la CBC  The Journal, de son intention, s’il prend le pouvoir, d’utiliser Meech au maximum pour rendre le Québec de plus en plus distinct, et informe les téléspectateurs que l’Accord n’est qu’un débat dans l’interminable combat québécois pour obtenir encore plus de responsabilités. C’est tout à fait exact et Bourassa ne dit pas le contraire. Mais de voir Parizeau, un séparatiste, poser un jugement entre deux ricanements satisfaits, cela a de quoi donner la nausée aux mieux disposés des meechistes anglophones. « Pour que la Canada signe pas ça, il fallait que Parizeau fasse ces sorties là » précise le stratège.

Tout allait bien pour la stratégie péquiste pendant le printemps 1990. Le 6 juin, Pierre Boileau réunit dans les locaux du parti quatre alliés de la mouvance souverainiste pour préparer la grande parade de la Saint-Jean. Ils décident d’un slogan pour le défilé : « Notre vrai pays, c’est le Québec. » Quelle n’est pas leur surprise, le 9 juin a soir, de constater que 11 premiers ministres, réunis à Ottawa, resignent un document adoptant Meech et d’entendre Bourassa lancer la phrase : avec Meech, « pour tous les Québecois, le Canada sera un vrai pays ». Boileau lance un « Tabarnak! On est buggés au parti! »

Au-delà de cet emprunt de slogan, le PQ a un problème de taille : tel Lazare, Meech renaît. « Là, j’ai une alerte chaude », admet Parizeau. « On a l’impression que c’est sur le point d’aboutir. Dans mon entourage, on est extraordinairement nerveux! Mon hypothèse est en train de s’écrouler. » Tels les pleureuses italiennes, des membres du caucus l’implorent : « Mais si Meech passe, de quoi on aura l’air? ». Néanmoins, Parizeau maintient le cap. « Six jours avant l’étape ultime, je le sais que ça ne marchera pas, dit le chef péquiste. Comme tout le monde, je veux simplement savoir pourquoi ça ne marchera pas, ou comment. »

tricheurLe 22 juin, dans le salon des parlementaires attenant à l’Assemblée nationale, il assiste sur les écrans à la mort de Meech. Bourassa n’a pas cédé (ou si peu), le Canada non plus, tout le monde a joué le rôle prescrit pas le chef péquiste. L’occasion historique peut maintenant survenir. Parizeau peut tendre la main.

(Demain : Le PQ dans le piège de Bourassa)

Meech 7. Plus jamais !

Journalistes, députés, ministres, quelques membres du corps diplomatique sont assemblés au Salon rouge pour entendre le programme de l’après-Meech. Mme Andrée Bourassa s’est déplacée, autre signe que la partie se corse. Plus nationaliste que son mari, elle a le sourire aux lèvres. « MmcBourassa, quand elle entend son Robert faire des déclarations nationalistes, ça la met de bonne humeur », commente un proche.

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton, des extraits du premier chapitre de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu la mort de l’accord.

Comme le Quoi qu’on dise… de la veille, le discours est télédiffusé en direct, au Québec et au Canada coast to coast. Le premier ministre, encadré par deux drapeaux, le bleu et le rouge, souligne que la veille, 30 ans plus tôt, Jean Lesage devenait chef du gouvernement québécois et lançait la révolution tranquille. Bourassa retrace, depuis ce jour jusqu’à Meech, le parcours québécois. La nouvelle étape : un Canada à deux. « Pas question » de conférence à 11. « Le processus de révision constitutionnelle existant au Canada est discrédité, annonce Bourassa. Le gouvernement du Québec n’accepte pas de retourner à la table de négociations sur le plan constitutionnel. » Pour les sujets autres que constitutionnels, le Québec procédera cas par cas.

L’affirmation n’est pas banale dans la bouche de Robert Bourassa qui répugne à utiliser des termes tranchés. «La seule porte qu’il s’est vraiment fermée, ça a été de dire que la question du Québec ne se négocierait plus à 11 », souligne Rivest. Fermée, à double tour, car Bourassa utilise un mot rarissime en politique, et jusque-là exclu de son propre vocabulaire, le mot « jamais » : « Nous pourrons décider de participer à certaines conférences où l’intérêt du Québec est en cause, mais jamais sur le plan constitutionnel. »

Ces moments étant aussi précieux que rares, l’auteur va faire le bref inventaire, tout au long de ce récit, des engagements constitutionnels pris par le premier ministre, des phrases courtes et claires dont il est si avare.

Engagement n° 1 : Négocier dorénavant à 2 et « jamais » à 11.

Sur ce plan, Bourassa est précis et spécifique : « Pas question de discuter de la réforme du Sénat, pas question de discuter de la clause Canada et, malheureusement, pas question de discuter également de la réforme constitutionnelle qui pourrait impliquer les Amérindiens. »

Le reste du discours est truffé, enfin, disons, saupoudré, de bonnes phrases chocs mais pas tout à fait irréversibles, comme celle de la veille. « Si nous avons été modérés, c’est que nous voulions réussir, dit-il, parlant de Meech. Cette modération se trouvait à être un test pour la volonté du Canada anglais de comprendre le Québec. »

Au-delà des jolies phrases, le boniment est essentiellement consacré à poser des brise-lames pour endiguer le ressac post-Meech. Bourassa s’engage à considérer comme « facteur déterminant », dans le processus décisionnel qui s’ouvre, « la dimension économique ». Il rassure les anglophones et les minorités, annonce que le Parti libéral et le gouvernement vont définir, au cours des prochains mois, une nouvelle plate-forme constitutionnelle. Il est urgent d’attendre.

« Monsieur Bourassa, je dois vous dire que c’est un grand discours », susurre Gil Rémillard, quelques minutes plus tard, de retour au bunker.

D’autres congratulent le premier ministre qui va et vient, passe et repasse devant Anctil, qui fixe l’écran de télévision. La planète libérale fédérale, réunie en congrès à Calgary, réagit immédiatement, sur Newsworld, aux propos du Québécois.

« Toi, Pierre, comment t’as trouvé ça ? » demande finalement le patron.

« Moi ? Ben écoutez, je suis revenu ici, je me suis assis, j’ai écouté la télévision. Je viens d’entendre Sharon Carstairs me dire que c’était un bon discours. Je viens d’entendre Clyde Wells me dire que c’était un bon discours. Pis quand je suis sorti de la salle, là-bas, je me suis posé la question : « Qu’est-ce que vous avez dit, vous, aujourd’hui, aux Québécois francophones qui vont marcher dans la rue demain ? » Pis j’ai rien entendu. Alors, je suis pas sûr que c’était un bon discours. »

«Ecoute, Pierre, quand même. Les marchés… »

« On est samedi, ils sont fermés ! » Sur cette note, il annonce qu’il part pour Montréal, où il compte bien, lui, fêter la Saint-Jean, dans la rue, avec les Québécois francophones.

[Le lundi suivant, les deux grandes sociétés de cotation new-yorkaises confirmeront la cote du Québec à son niveau précédent. Les marchés, ayant depuis longtemps escompté la mort de Meech, resteront tranquilles.  Parisella sera dépêché à New York pendant la semaine pour rassurer encore un peu plus les banques d’investissement qui négocient avec les obligations québécoises.]

Dans la voiture, en roulant sur l’autoroute Jean-Lesage, il se met à contacter son « réseau ». Copains libéraux de tendance nationaliste. Amis d’université devenus cadres d’entreprise, avocats, ingénieurs. Comme Bourassa la veille, il constate un décalage entre ce qui a été dit et ce qui a été entendu. Ses interlocuteurs ne sont certes pas renversés par l’audace du chef du gouvernement, mais ils perçoivent son propos, surtout cette histoire de Canada-à-deux, comme un grand pas dans la bonne direction. Ils pensent que la machine de l’Histoire se met en marche, que l’avenir est ouvert. Ils projettent leurs espoirs forts dans les phrases molles de Bourassa. Et puisque, selon Anctil, « la politique, c’est la gestion des perceptions », l’apparatchik libéral doit se rendre à l’évidence : Bourassa a marqué un but dans un filet désert — les sceptiques étant tous aux douches. Mais il y a but tout de même.

« Pierre, je voulais qu’on se reparle, dit Bourassa qui l’appelle alors qu’il est encore sur la route. Demain, j’ai ma réception de la Saint-Jean chez le lieutenant-gouverneur, et je me disais qu’il y a peut-être des choses que je pourrais dire. T’as des suggestions ? »

« Écoutez, répond Anctil, penaud. Je suis obligé de vous dire que ceux à qui j’ai parlé depuis une heure au téléphone ont l’air d’avoir trouvé ça très positif. Alors, c’est pas grave. »

Gestion des perceptions. C’est le contexte qui bourre de sens le propos de Bourassa. Et si Anctil-le-nationaliste trouve qu’il n’est pas allé assez loin, Parisella-le-fédéraliste sent que, malgré toutes les palissades bourassiennes apposées sur l’excavation séparatiste, on risque tout de même le glissement de terrain.

À son bureau, le chef de cabinet pense pouvoir respirer, pour la première fois depuis plusieurs semaines au cours desquelles il ne s’est pas accordé un seul jour de congé. Pour l’instant, la crise est bien gérée. « On peut survivre à la fin de semaine avec ça », pense-t-il. Chute d’adrénaline. Montée de fatigue. L’émotion surgit.

tricheur« C’est là que ça m’a fait mal », dit l’ancien directeur d’Alliance-Québec. «Je me suis senti comme un Québécois qui, peut-être pour la première fois… Je me suis senti un peu rejeté [par le Canada]. J’avais les yeux pleins d’eau. » Sylvie Godin, l’attachée de presse du premier ministre, une avocate fédéraliste bon teint, entre dans son bureau et partage l’émotion de son collègue. Lui donne l’accolade.

« As-tu douté de ta certitude fédéraliste à ce moment-là ? » demande l’auteur.

«Je pense que j’ai eu un moment de… Oui», confesse Parisella.

Un moment seulement.

(Demain : La main tendue de Parizeau)

Meech 6. Le silence de Claude Ryan

9-lp-ryan-149x150« J’ai toujours comparé le caucus à un tigre qui dort, explique Henri-François Gautrin, député de Verdun et ancien président de la Commission politique du parti.

Un tigre qui est repu et qui dort. Dans le fond, tu peux lui faire faire n’importe quoi. Sauf qu’il faut pas trop le réveiller, parce qu’il peut devenir terrible. »

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton, des extraits du premier chapitre de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu l’échec de l’accord.

Aujourd’hui, le tigre digère mal l’échec de Meech. Bourassa dit venir le consulter. En fait, 0n vient en prendre la température, ou le degré d’assoupissement. Quand le caucus ronfle, le premier ministre a carte blanche. Quand il a le sommeil agité, le premier ministre doit marcher à pas plus feutrés. Bourassa a vu le tigre battre des paupières, sur la question des heures d’affaires, ouvrir grands les yeux, deux ans plus tôt, sur la législation linguistique. À cet instant, la bête a même bougé. L’a griffé, politiquement, lorsque trois de ses membres anglophones ont quitté le gouvernement en guise de protestation. Plusieurs autres avaient fait mine de mordre, et de suivre le mouvement des démissionnaires. Ce n’étaient que claquements de dents.

Mais Bourassa n’a jamais vu son caucus devenir « terrible ». Il ne le verra pas aujourd’hui non plus. Tout cela ne signifie pas que Bourassa respecte le caucus, ou qu’il l’écoute. Cela signifie seulement qu’il juge utile de l’entendre.

Daniel Johnson, le premier, prend la parole. Le président du Conseil du trésor, inconditionnellement fédéraliste, était un partisan de Meech, surtout de ses dispositions qui pouvaient réduire le pouvoir fédéral de dépenser dans des domaines de compétence provinciale. Ces empiétements sont responsables, selon lui, de la dette fédérale et du déséquilibre politique affligeant la fédération, au détriment d’un Québec qu’il voudrait plus autonome.

Ancien adversaire de Bourassa à la course au leadership de 1983, Johnson affirme aujourd’hui s’en remettre au « leadership fort » de son chef pour les difficiles mois à venir. Il appelle les députés à faire de même, à faire preuve de solidarité, à se serrer les coudes. Ce thème de l’unité, de la loyauté, est repris ensuite par Gautrin et quelques autres.

L’appel n’est pas superflu ; chacun sent que les écoles de pensée commencent à se cristalliser au sein du groupe de 90 députés. Il y a des divergences qui pourraient devenir des tendances, puis des fractions, puis des factions. Côté rouge vif, la députée de Bellechasse, Louise Bégin, texte en main, se retient de ne pas chanter l’Ô Canada. « Monsieur Bourassa, je vous implore d’accepter trois conditions » de Meech, sur cinq. Seulement deux des conditions de Meech, dont le veto sur les institutions, requéraient l’unanimité des provinces. Techniquement, les trois autres auraient pu être constitutionna-lisées car sept provinces, représentant 50 % de la population, les avaient acceptées, ce qui était suffisant.

« C’est mon drapeau, plaide-t-elle, c’est mon Canada, je veux le garder. » La députée a les larmes aux yeux, et sur les joues.

Son appel ne trouve aucun écho. D’autres fédéralistes la regardent, l’air contrit. Calmement, Bourassa tente de lui faire comprendre que si les cinq conditions étaient minimales, n’en accepter que trois serait faire preuve de grande faiblesse. De toute façon, l’Assemblée nationale a adopté à la quasi-unanimité, deux mois plus tôt, une résolution faisant des cinq conditions un plancher absolu.

Chez les fédéralistes plus modérés, on tempère la signification de l’échec. « Seulement deux provinces n’ont pas embarqué ; on avait l’appui d’une bonne partie du Canada », dit l’un d’eux.

Des nationalistes trouvent la consolation un peu mince. Michel Pagé dit qu’il a « mal à son Canada ». Un député nationaliste, Guy Bélanger, pense : « Oups ! Michel a changé de bord. » Quand Bélanger, un homme brouillon et impulsif, intervient, c’est pour dire : « Écoutez, ça a échoué, ça ne marche pas. Moi je pense que le corridor se rétrécit. Moi, quand je me fais dire non par une fille, j’arrête de la fréquenter et je vais en voir une autre. Les fréquentations sont finies. Ou on prononce le divorce ou je ne sais pas quoi ! »

À un moment, Bourassa intervient. « Si vous n’avez pas d’objection, je vais demander à monsieur Ryan de s’exprimer. C’est l’ancien chef du parti, c’est une référence pour tous et chacun d’entre nous. »

Ryan n’est pas le plus adoré des membres du gouvernement, au sein du caucus. Son passage à la tête du parti, de 1977 à 1983, a laissé de profondes cicatrices. Mais tous s’accordent à lui reconnaître une envergure intellectuelle peu commune, déployée pendant de longues années sur la page éditoriale du Devoir, qu’il dirigeait en autocrate éclairé. La constitution est son forte. Chef libéral, il avait mené la campagne anti-souverainiste de mai 1980 en promettant, comme solution de rechange, une autonomie québécoise plus étoffée que celle esquissée dans Meech, et qui venait d’être repoussée. En 1981, il déclarait que le rapatriement unilatéral à la Trudeau diminuait le pouvoir de l’Assemblée nationale : « Quand l’Assemblée nationale est atteinte, c’est le peuple du Québec lui-même qui est directement impliqué », disait-il. Depuis, cependant, Ryan est devenu un point de ralliement des éléments les plus farouchement fédéralistes du Conseil des ministres et du caucus.

Il a bien eu un moment de recul, lorsque des résidents de Brockville, en Ontario, ont foulé aux pieds le drapeau québécois, et alors que d’autres manifestations d’agressivité envers le Québec s’exprimaient d’Est en Ouest.

Quelques semaines avant la mort de Meech, Claude Ryan avait dit ceci à l’Assemblée nationale :

Si de telles manifestations d’hostilité envers le fait français devaient continuer à se multiplier, si elles devaient s’imposer comme l’expression de ce que pense vérita­blement de nous la majorité des citoyens de langue anglaise de ce pays, il faudrait à n’en point douter que nous nous interrogions de manière décisive sur notre place dans ce pays. […]

tricheurAu caucus, le 23 juin, c’est debout que Ryan répond au premier ministre. Mais il le fait sur un ton d’une étonnante humilité. « Cette fois-ci, je ne me ferai pas le protagoniste d’une quelconque doctrine, commence-t-il. J’ai décidé que j’allais écouter la jeune génération, et entendre ce qu’elle a à dire. Ensuite, on verra. »

Il veut dire « les jeunes » en général. Il songe au débat public qui s’ouvre à compter de ce jour. Il se rassoit. Dans la pièce, le président de la Commission jeunesse du parti, Michel Bissonnette, venu entendre la conférence de Bourassa et parfois admis aux réunions du caucus, prend bonne note.

(Demain : Plus jamais !)

Meech 5. Le grand absent : le « S word »

Il y a une grande absence dans ce débat à huis clos entre les conseillers du prince, ce soir de la mort de Meech, le 22 juin 1990. Un bon observateur de la politique québécoise dirait qu’il y a un bris dans la continuité logique. Que la question essentielle n’a pas été posée.

Neuf mois plus tôt,  le soir de sa réélection, en septembre 1989, Bourassa avait affirmé que le fédéralisme ne constituait pas « une option éternelle » pour les Québécois. Le ministre Gil Rémillard, chargé de la négociation de Meech, explicitait le lendemain : « il est certain que si l’accord du lac Meech n’était pas accepté, pour beaucoup de Québécois l’indépendance pourrait être une possibilité. » Début 1990, lors de son pèlerinage annuel en Europe, Bourassa a jonglé tout haut avec le concept d’une « superstructure » qui remplacerait la fédération canadienne.

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton, des extraits du premier chapitre de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu la mort de l’accord.

À la fin de février 1990, lors d’un Conseil général du parti, Rémillard a monté le volume et annoncé que « le Québec ne présentera pas l’autre joue » ni ne souffrira « une seconde humiliation ». Il a posé un diagnostic lourd de sens :

« Tout ce débat autour de l’entente du Lac Meech, c’est la pointe de l’iceberg. Parce que ce que vous avez pu constater ces dernières semaines, ces derniers temps, [c’est] une remontée partout au pays de cette intolérance. Réaction contre le bilinguisme » et contre les minorités.

132411-entente-conclue-mercredi-ne-prevoit-150x150À ce même Conseil général, Bourassa a promis de ne jamais pratiquer « le fédéralisme à genoux », et souligné encore le caractère « non éternel » de la fédération. Plusieurs ministres ont évoqué par allusions transparentes leur engouement nouveau pour une solution qui ne serait plus fédéraliste. Marc-Yvan Côté, poids lourd du gouvernement, ministre de la Santé et grand organisateur libéral dans l’Est du Québec, a annoncé que les événements récents ont réussi à « ébranler les colonnes du fédéralisme » qu’il considérait jusque-là comme inébranlables.

Yves Séguin, ministre du Revenu, a assuré que le Québec, en cas d’échec de Meech, est « prêt à regarder n’importe quel scénario, n’importe quelle situation, n’importe quoi. Moi, je sais qu’on a les moyens qu’il faut pour y faire face. On doit être confiant. Le Québec est un État solide, qui va bien. » Même refrain chez Michel Pagé, ministre de l’Éducation et leader du gouvernement à l’Assemblée nationale : « Si on se fait dire non par le Canada, la solution ne passera pas par le Canada. Elle va passer par le Québec. » Faut-il ajouter encore Albert Côté, ministre délégué aux Forêts, prêt à envisager une forme de souveraineté « dans la générosité » ou son collègue aux Transports, Yvon Vallières, pour qui le contexte « exige une bonne réflexion ».

« Si Meech meurt… Si on se fait dire non… S’il y a l’échec… » Voilà. Le décès, le déni, l’échec sont survenus. Les Québécois en tirent la conclusion logique, dans un sondage où 33 % affirment penser que Bourassa est devenu souverainiste, contre 38 % qui le pensent toujours fédéraliste. Les deux tiers des électeurs libéraux, en tout cas, veulent un référendum pour trancher la question.

Pourtant dans cette salle, le soir du 22 juin, au-delà des « gestes souverains» évoqués par le directeur général du Parti, Pierre Anctil, personne ne prononce ce que certains libéraux appelleront bientôt « le 5 word ». Aucune rupture n’est envisagée. Tout se passe comme si la superstructure, les discours du Conseil général, n’étaient qu’un truc, un peu de vapeur pour faire monter la pression.

Bourassa ne dit pas autre chose. «J’avais lancé le mot superstructure pour montrer que c’était important que [Meech] passe. […] C’est un mot, que les gens se sont mis à analyser et à décoder », me dit-il, sous son œil goguenard.

Les participants à la réunion du vendredi soir connaissent ces trucs. Ils sont tous encore, ce soir-là, dans le camp des gens qui savent. Et ils n’auraient pas été surpris d’entendre ce fragment d’entretien ultérieur entre leur chef et l’auteur :

Bourassa : Jamais je n’ai dit, durant Meech, « c’est Meech ou c’est la fin du pays ». D’autres le disaient pour le faire accepter. Michael Wilson et Mulroney à Terre-Neuve quand ils sont tous allés. Moi j’ai dit unpredictable consequences.

L’auteur : Au lendemain de l’élection, vous avez dit que le fédéralisme n’était pas…

Bourassa : … éternel

L’auteur : Venant de vous, c’est beaucoup !

Bourassa : [rires !]

L’auteur : C’est comme si le pape nous disait qu’il y aurait des conditions dans lesquelles l’avortement serait acceptable.

Bourassa : [rires !] Oui. Ce sont des choses qui ne veulent rien dire et tout dire en même temps.

Les conseillers de Bourassa ne succombent donc pas, malgré le « quoi qu’on dise… », aux premiers assauts du rêve, à l’espoir créé ce soir du 22 juin que tout est possible, que le nœud gordien sera tranché d’une façon ou d’une autre, que l’heure des choix sera bientôt venue. Comme Bourassa, ils n’ont pas « écouté la radio toute la journée », n’ont donc pas constaté combien les rêveurs étaient nombreux, et ravis d’entendre le discours du chef. Ils auront l’été pour les rejoindre.

Samedi matin, 23 juin, les trois conseillers Jean-Claude Rivest, John Parisella et Pierre Anctil se revoient pour mettre en forme les idées de la veille. Anctil, qui a fait l’aller-retour jusqu’à Saint-Bruno pendant la nuit pour s’approvisionner chez lui en chemises propres, pointe le doigt vers la pile de journaux du matin, où la déclaration du premier ministre est accueillie comme celle de Moïse séparant les eaux de la mer Rouge.

Tous les quotidiens titrent « Meech est mort » ou « C’est fini ». La Presse, Le Devoir, Le Journal de Montréal, La Tribune titrent également à la une la phrase de Bourassa : « Le Québec est libre et capable d’assumer son destin. » Seul Le Soleil fait preuve de scepticisme avec le titre : « Bourassa reste énigmatique ».

« Ça a l’air d’être le bon trend, dit Anctil, tout le monde est content. »

Rivest fait part de ses idées pour la conférence, plaque encore les freins. Insiste sur la sécurité économique, l’apaisement des investisseurs, les garanties à donner aux minorités. Au-delà de « la fin du Canada à 11 », l’avenir manque d’ambition.

« Demain c’est la Saint-Jean-Baptiste, rétorque Anctil. Il va y avoir une parade, là. Je voudrais pas qu’ils brûlent l’effigie de Robert Bourassa devant le stade olympique. Ça ferait pas une ben bonne image. » Les marchés si chers à Rivest vont chuter bien plus « s’ils ont la perception qu’on perd le contrôle de la situation sociale au Québec, s’il y a des émeutes ». Mieux vaut leur montrer un Bourassa « à la pointe du consensus social ».

Les points de vue ne s’alignent pas. Parisella demande aux deux hommes de remettre chacun, en quelques mots, leurs conseils discordants, que Bourassa consultera, enrichira.

Comme d’habitude, le chef préfère le frein à l’accélérateur. Anctil a gagné la veille, Rivest l’emporte aujourd’hui, avec des échos de Poupart. « J’ai affirmé le Québec le vendredi et le samedi, j’ai immédiatement rééquilibré avec la sécurité économique. » De son bureau, Bourassa pose un troisième jalon, géopolitique. Il téléphone au premier ministre ontarien, son bon ami David Peterson, à Calgary où il assiste au congrès au leadership du Parti libéral fédéral, qui, ce jour-là, s’apprête à couronner Jean Chrétien chef de l’opposition.

« Faudrait qu’on se voie, lui dit-il. Moi, mon but, c’est de montrer que le Québec est pas isolé. » Peterson accepte. « C’était une façon de stabiliser la situation, pas seulement au Québec, mais celle des marchés financiers, se souvient Peterson. On s’est demandé comment s’y prendre. Et on s’est dit, on va se montrer physiquement ensemble, pour démontrer que, quoi qu’il arrive, nous serions toujours ensemble. » Rendez-vous est pris pour dans quatre jours à Montréal.

tricheur« L’objectif immédiat est que le Québec ne sorte pas humilié, explique Bourassa, parce que le gouvernement l’aurait été aussi. » Pour la suite, il songe à créer avec le PQ un « forum non partisan ».

Mais il doit encore faire un arrêt important avant de se rendre au Salon rouge. La députation libérale, le caucus, l’attend.

(Demain: Le silence de Claude Ryan)

Meech 4. La rectification

Bourassa avait mis quatre ans à arracher le texte de Meech à ses partenaires canadiens-anglais. L’accord devait permettre au Québec de se réconcilier avec le Canada légal, d’apposer sa signature sur une constitution amendée sans son accord, neuf ans plus tôt, par Pierre Trudeau. « Politiquement, c’est un affront à la dignité du peuple québécois de se faire imposer la loi fondamentale du pays, explique Bourassa. On a voulu réparer cette injustice-là. »

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton, des extraits du premier chapitre de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu la mort de l’accord.

Jugé à l’aune des revendications traditionnelles d’autonomie du Québec, l’accord du Lac Meech péchait par modestie. Cinq conditions* seulement. Un amuse-gueule, annonçaient Bourassa et son ministre des Affaires constitutionnelles Gil Rémillard, qui prévoyaient qu’au « deuxième tour », dans une étape à venir, on parlerait de la vraie question : les pouvoirs qui devaient dessiner l’autonomie du Québec au sein d’un Canada redéfini. Meech était le ticket d’entrée pour le match canadien, donc, et pour la série finale qui suivrait.

Voilà pour le discours. La stratégie était autre. Au moment de formuler ces conditions minimalistes, en mai 1986, «le Québec n’était pas en position de force», confie Bourassa. La province se relevait de la crise économique, la population, politiquement épuisée par le référendum de 1980, avait peu réagi au rapatriement unilatéral de Trudeau — « je ne me souviens pas d’avoir vu 200 000 personnes dans les rues », ajoute-t-il. Quant à la mouvance indépendantiste, épouvantail indispensable lorsqu’il s’agit de faire bouger le Canada anglais, on ne pouvait distinguer si elle hibernait ou agonisait.

L’objectif de Bourassa, revenant au pouvoir à la fin de 1985 après un exil de neuf ans et une remarquable résurrection politique, n’était pas — quoi qu’il en ait dit — de lancer le Québec dans une course à étapes vers son autonomie intra-canadienne. Le dossier constitutionnel est le terrain de prédilection de son adversaire péquiste. Il lui préfère le terrain économique, pour ne pas dire, plus simplement, celui de la gestion tranquille des affaires de l’État. Meech, c’était sa façon d’évacuer le débat, de faire place nette, d’enlever encore un peu d’oxygène à un PQ asthmatique, de se débarrasser du «trouble». Une fois apaisé par Meech et sa « société distincte », le nationalisme des Québécois pourrait s’assoupir. Selon Bourassa, « ça nous permettait de nous rendre en l’an 2000, peut-être, dans un climat de relative stabilité ».

Devant l’exécutif de son parti, au printemps de 1990, il avait même joué les crâneurs. « Clyde Wells, il fait le frais. Mais quand il va arriver dans le crunchon va lui faire plier les genoux », avait-il dit, sortant de sa réserve habituelle.

« Ils peuvent pas revenir sur leur parole, ça aurait pas de bon sens », confiait-il à un adjoint. Ce serait, ajoutait-il devant un ami, « inconcevable ». Un échec, explique Rivest, « compromettrait son plan de jeu pour la fin du mandat, et ultérieurement l’autre mandat du gouvernement». Ce 22 juin 1990, c’est peu dire que la couvée politique prévue pour l’an 2000 se perd dans un épais brouillard politique.

Dans la salle de conférences, au troisième étage du bunker, il faut préparer la suite. Vers 21 h, les principaux conseillers du premier ministre se rencontrent à nouveau. Bourassa assiste à leurs délibérations pendant environ une heure, les quitte pour aller se regarder au Téléjournal à 22 h, revient. Il écoute les uns et les autres, pose des questions, prend mentalement des notes. Parisella préside et participe peu.

Ce soir, avec Quoiqu’on dise… Bourassa a fait de la poésie. Demain, en conférence de presse, il devra se mettre à la prose. Fournir du concret. Des gestes. Quelque chose qui se numérote : premièrement, deuxièmement, troisièmement. En deçà, ça ne fait pas sérieux. Au-delà, c’est, en termes de communication politique, du gaspillage.

Le Québec devrait annoncer qu’il boycottera dorénavant les conférences constitutionnelles, propose quelqu’un.

« Ça a tellement bien réussi quand le PQ a essayé ça, après 1981 ! » lance un cynique. La petite assemblée rigole.

Mais le contraire est pire encore. Comment prétendre recommencer ce qui vient d’échouer ? « On n’avait pas le choix », dit Parisella. Chacun sait que le processus constitutionnel est discrédité. Il faut le dire.

C’est peu. Quoi encore ?

PC_071022accord-meech_n-150x135De Gil Rémillard, présent, et de plusieurs autres, vient l’idée de faire un pas au-delà du boycott. D’annoncer que, dorénavant, le Québec ne négociera plus à 11, avec toutes les provinces, mais face à face, à 2, avec l’autre nation, qui devra s’organiser en conséquence. La proposition est audacieuse, lourde de sens, et personne ne sait comment «ils» pourraient s’arranger, au Canada anglais, pour y répondre. Personne ne se demande non plus s’il faudra un jour renier cet engagement. Et alors, comment ? Mais l’unanimité est rapidement faite autour du concept. Du processus passé, on fera table rase.

Rivest veut contrebalancer ce coup de semonce : « Il faut équilibrer ce que tu viens de dire aujourd’hui parce que ça, c’est très fort, dit-il à Robert. Si tu veux rassurer les marchés financiers, il faut que tu dises : « Non, il n’y en aura pas de référendum » » sur la souveraineté. Rivest a lâché le mot magique : marchés. Il parle des variations des taux d’intérêt des emprunts québécois à Wall Street, et des cotes de crédit déterminées par les firmes Moody’s et Standard & Poor’s. Bourassa en fait une fixation. « Quand Moody’s confirme la cote du Québec, c’est des dizaines de milliards de dollars que vous n’aurez pas à payer en intérêts », expliquera-t-il un jour à son aile jeunesse, multipliant par 100, pour mieux impressionner ses cadets, la somme réellement en cause. « Alors demandez-moi pas de pas tenir compte de ça ! C’est pour vous que je le fais ! »>

Tout de même, écarter l’éventualité d’un référendum, à ce stade-ci du débat, c’est un peu gros. Pressentant l’orage, Bourassa se tourne vers Anctil : « Pierre, qu’est-ce que tu en penses ? »

« Ça a pas de maudit bon sens, voyons donc ! Tout le monde en veut un ! Le monde veulent plus un référendum qu’ils veulent la souveraineté. Vous allez pas leur dire que vous en ferez pas !  Pourquoi dire ça demain matin, là ? Les marchés ? Inquiétez-vous pas. Ils penseront jamais que vous allez faire quelque chose de radical. Vous avez ça d’écrit dans le front, que vous êtes prudent ! »

Le cadet du groupe incite Bourassa à suivre son inclination naturelle : ne jamais fermer de porte. Il pousse son avantage, suggère que Bourassa saisisse la main tendue du PQ, propose une démarche commune, définisse « un nouveau modèle québécois ». «Je ne dis pas qu’il faut qu’on fasse la souveraineté, je dis qu’il faut qu’on pose des gestes souverains. […] C’est un slogan, ça dit rien, là, mais vous dites ça. » On verra ensuite.

Gil Rémillard met son grain de sel constitutionnel. Pourquoi pas, en fait de geste souverain, préparer la constitution du Québec ? Rien n’empêche une province d’écrire sa propre loi fondamentale. Quelques provinces et bien des États américains en possèdent. On pourrait y enchâsser la charte québécoise des droits de la personne, un code des minorités peut-être, un ou deux principes des législations linguistiques. Un peu plus que symbolique, un peu moins que dramatique, ça occuperait la galerie, ainsi que l’industrie constitutionnelle. Bourassa ne semble pas mordre à cet hameçon de juriste.

Ronald Poupart, lui, n’aime pas du tout la tournure que prend la discussion. Autre fidèle de Robert Bourassa, entré au parti à l’âge de 16 ans, Poupart fut son attaché de presse de 1985 à 1990, avant de devenir « sous-ministre de Montréal», chargé d’un secrétariat de la métropole, au début de 1990. C’est parce qu’il a vécu Meech qu’il est convié à sa veillée funèbre. Mais c’est parce qu’il est né dans le quartier de Sainte-Marie, dans l’est de Montréal, au sein d’une famille de petits commerçants, 54 ans auparavant, qu’il fait maintenant entendre sa voix.

« Monsieur Bourassa, dit-il pour parer les arguments d’Anctil, vous n’avez pas le droit de faire ça, de créer une insécurité économique au Québec. C’est peut-être vrai qu’il faut indiquer aux Canadiens anglais qu’on est froissés et choqués de ça et qu’on est maîtres de nos destinées. Mais au-delà de tout ça, il faut faire en sorte de protéger l’économie que les Québécois se sont bâtie, les capitaux qu’on possède en tant qu’individus. »

Trop flou ? Poupart précise, pensant à son père de 79 ans et à son petit pécule : « Ne faisons pas en sorte que les personnes âgées qui ont des capitaux paniquent et sortent leur avoir du Québec de peur des gestes qui pourraient être posés par l’État québécois. »

L’inertie vient de parler. Rivest renchérit. Les vieux, d’accord. Mais les jeunes ? Quelqu’un souligne qu’il y a un danger à l’immobilisme. On évoque le spectre du « nationalisme des années 70 ». Les lettres « FLQ » ne semblent toutefois pas avoir été prononcées. Les sujets de conversation s’épuisent sans qu’on en arrive à des conclusions. Bourassa ne tranche jamais sur-le-champ. Ses interlocuteurs ne connaissent en général sa décision que lorsqu’il l’annonce publiquement.

tricheurOn passe aux modalités physiques de la conférence de presse. Le moment sera solennel, il mérite une infraction aux règles habituelles, et la réquisition du Salon rouge, l’ancienne salle de la chambre haute québécoise, désormais consacrée aux commissions parlementaires. Des invitations seront lancées, lesquelles ? Faut-il un lutrin ? Non, une table. Bourassa indique ses préférences.

La séance est levée autour de minuit.

(Demain: La grande absence)

*Les cinq conditions de Meech:

1. Reconnaissance, pour l’essentiel symbolique, du caractère distinct du Québec;
2. Droit de veto sur les changements aux institutions du Canada;
3. Enchassement dans la constitution de l’accord qui donne au Québec une assez large autonomie en matière de sélection des immigrants;
4. Droit de retrait avec compensation pour les futurs programmes fédéraux en juridictions québécoises;
5. Permanence de la présence de trois juges québécois à la Cour suprême.

Meech 2. Les trois conseillers au front

parisella-150x150Un trio de conseillers, véritables chevilles ouvrières du pouvoir, va tenter de débroussailler le terrain pour Bourassa : John Parisella, Jean-Claude Rivest et Pierre Anctil. Méconnus du public, ces trois hommes constituent les principaux relais politiques du pouvoir québécois. Ils seront au centre de toutes les contorsions à venir.

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton, des extraits du premier chapitre de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu la mort de l’accord.

• John Parisella est — en titre — le plus important des trois. Aimable et
 efficace, mais pas particulièrement porté à la plaisanterie, le chef de cabinet du 
premier ministre est le point de passage obligé des réclamations et des déci
sions. Son bureau est une gare de triage, un lieu d’organisation, de planifica
tion, de gestion de crise. Il doit tout savoir, tout prévoir, tout comprendre, ce
 qui est difficile quand le patron superpose et entrecroise des réseaux d’in
fluence savamment entretenus au téléphone, multiplie les signaux, brouille les 
cartes comme à plaisir.

Au moment où Meech meurt, Parisella, 44 ans, n’est chef de cabinet que depuis sept mois, après avoir été pendant un an l’adjoint du chef précédent, Mario Bertrand. Auparavant, il a été pendant deux ans directeur général du Parti libéral, donc son vrai responsable après Bourassa.

Il a aussi dirigé Alliance-Québec, le lobby des anglophones. Le sujet intéresse Parisella, qui a consacré sa thèse de maîtrise de sciences politiques à la crise scolaire de Saint-Léonard. Cet Anglo-Montréalais parfaitement bilingue a été déchiré, en 1988, quand le gouvernement Bourassa a adopté la loi 178, qui maintenait, malgré les admonestations de la Cour suprême, l’obligation d’afficher uniquement en français sur la devanture des commerces. Pour Parisella, ce fut un test de loyauté libérale. « C’est pas un buffet, un parti, tsé ? T’arrives pas pour prendre ce que tu veux et laisser de côté ce que tu ne veux pas. Moi j’ai vécu 178, c’était profondément blessant. […] Ma fille comprenait pas que je puisse rester. J’ai subi en silence. »

JeanClaudeRivest• Jean-Claude Rivest est, des trois, le plus proche de Robert Bourassa. Tantôt confident, tantôt conseiller, tantôt fou du roi, Rivest, 48 ans, est l’homme des besognes qui demandent cynisme et doigté, pensée stratégique et maniement du double sens. Entré au parti en 1967, il conseille Jean Lesage alors dans l’opposition, puis Bourassa devenu chef du gouvernement en 1970.

Il écrit les discours du trône, transmet les messages, influence les journalistes dont il est une source privilégiée, mais rarement critique. Son plus haut fait d’armes : avoir lui-même écrit, à la place et sous la signature d’un journaliste trop fatigué ou trop imbibé, le compte rendu dithyrambique d’un discours de Bourassa. Rivest fut un personnage essentiel de la négociation de l’accord de Meech. C’est un peu sa créature qui meurt devant lui aujourd’hui.

• Le troisième conseiller de Bourassa est le dernier arrivé, mais pas tout à fait le dernier venu. Pierre Anctil, 31 ans, est directeur général du parti, poste qu’il a hérité de Parisella en 1988. Sa mission est de veiller à la bonne marche de l’organisation partisane, de transmettre au chef la température de la base militante — et vice-versa —, de maintenir l’équilibre entre les composantes de la coalition libérale, de tenir les comités du parti occupés, sinon productifs.

S’étant laissé entraîner en août 1982 à un colloque de la Commission jeunesse libérale « avec l’idée que ce serait plus drôle qu’autre chose », Anctil est recruté au pied levé pour animer un atelier, puis, le mois suivant — le temps de prendre sa carte de membre du parti —, il est élu président de la commission, de justesse, contre quatre autres candidats.

Ce 22 juin 1990, ce trio aux origines diverses, et quelques autres proches du premier ministre, remuent leurs méninges. Le moment est important. Demain, après-demain, une grande manifestation de la Saint-Jean pourrait tourner au vinaigre. Si le gouvernement québécois semble immobile, la rue risque d’être turbulente. Pour Bourassa, « c’était très important que les Québécois, disons, restent calmes », rapporte Parisella.

Alors il faut frapper un grand coup, propose Anctil.

«Il faut que Robert Bourassa se lève à l’Assemblée nationale et, de sa place, proclame que le Québec est une société distincte. »

« Ça a pas de bon sens, voyons donc, réplique quelqu’un. Vas-tu lui demander de déclarer l’indépendance ? »

« Non, non, y’a rien là, une déclaration, une déclaration gouvernementale ! Il faut un statement qui veut dire quelque chose pour les Québécois. On n’a pas à parler au reste du Canada. » Pas aujourd’hui, en tout cas.

Rivest n’aime pas ça. Il pousse en sens inverse. « Il faut pas qu’il y ait d’incertitude, d’instabilité. » Il faut calmer le jeu, plutôt que marquer le coup.

Le consensus ne se fait pas. Bourassa va s’isoler pour cogiter. Parisella doit lui porter le résultat des recommandations du trio avant que la limousine quitte le stationnement. Anctil piaffe, insiste sur sa proclamation. « J’ai dit à John : « écris ça, écris ça », je l’ai quasiment forcé physiquement. »

Parisella a un gros doute. Et si c’était une fuite en avant ? Un saut dans le vide ? « Je sentais que le Québec s’en allait dans une voie pleine de difficultés […] Je m’accrochais à comment je pourrais défendre le fédéralisme canadien. »

tricheurIl appelle le sondeur du parti, Grégoire Gollin, p.d.g. de Créatec. Parisella lui fait confiance. Gollin est un fédéraliste bon teint, gage d’orthodoxie, et un bon lecteur des tendances québécoises, gage de compétence. « Les Québécois sont profondément blessés, humiliés », dit le sondeur. Comme ses confrères des autres maisons de sondage, Gollin a enregistré au cours des derniers mois une montée record du sentiment souverainiste, maintenant majoritaire, et du rejet du statu quo, maintenant astronomique. « Il faut se tenir. Il faut que ça soit très clair, il faut plus ou moins proclamer la société distincte. » Coller donc, dignement mais fermement, au sentiment populaire. Un bon point pour Anctil.

Sa recommandation parvient à Bourassa.

(Demain: Quoiqu’on dise…)

Meech 1. Le constat de décès

6a00d83451f25369e200e551cb8c858833-800wi-150x150Le « trouble » est arrivé dans le bureau du premier ministre québécois à 18 h 30, le vendredi 22 juin 1990.

Il était visible, en couleur et en direct, sur l’écran de télévision. Il avait le visage de Clyde Wells. De sa banquette parlementaire, l’œil furieux et la voix dure, le premier ministre terre-neuvien assenait le coup de grâce à l’accord du lac Meech, et à la prétention des Québécois d’être reconnus comme une variété de Canadiens quelque peu hors norme.

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton jusqu’au 24 juin, des extraits du premier chapitre de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu la mort de l’accord.

« Au vote ! au vote ! » criaient de leurs sièges d’opposition les députés conservateurs. Inflexible comme le roc de son île, Wells ajournait pour l’été la session de son mini-Parlement, sans que Meech ait été approuvé ou rejeté.

Le lendemain, le délai légal de ratification de trois ans expirerait, emportant avec lui l’accord de Meech dont les cinq modestes conditions* devaient sceller le retour du Québec dans le giron constitutionnel canadien. Emportant aussi, ce qui est bien plus important encore, le socle politique de Robert Bourassa.

Wells avait pourtant promis, juré, signé, 13 jours auparavant, dans la grande salle de conférence d’Ottawa, devant ses 10 partenaires de la fédération canadienne. Promis, juré, signé qu’il allait « tout mettre en œuvre » pour que l’assemblée terre-neuvienne se prononce « avant le 23 juin ».

Dans l’avion qui ramenait la délégation québécoise d’Ottawa à Québec, le lendemain de cette touchante cérémonie, Bourassa n’en finissait plus de partager son soulagement. À tous et chacun, il répétait : « Imagine le trouble qu’on aurait eu si ça n’avait pas marché. » L’instabilité politique, la crise du fédéralisme, l’anéantissement du programme libéral. « Il répétait pas ça au pilote, mais c’est tout juste », raconte son conseiller de toujours, Jean-Claude Rivest.

À l’étage du premier ministre, dans le bunker qui fait face au parlement, sur la Grande-Allée, les portes des bureaux sont ouvertes, ce 22 juin. Les conseillers du chef québécois circulent, écoutent les postes de télé, échangent des informations, maintiennent le contact avec Ottawa et les provinces amies.

Parfois, Bourassa monte un étage et se retrouve sur le toit de l’édifice, où il a fait installer une table de jardin et quelques chaises en plastique blanc recouvertes de coussins, un téléphone. Aucun parasol ne couvre encore le repaire ensoleillé du premier ministre. Il faudra attendre quelques mois, un détour par Bethesda et deux opérations pour que l’accessoire vienne compléter le tableau champêtre de patio nord-américain de banlieue, pelouse en moins. En attendant, plusieurs visiteurs bougonnent intérieurement contre cette table blanche qui leur renvoie en plein visage les rayons du soleil, leur arrachant une larme, et conférant un subtil avantage à leur interlocuteur.

La « connerie »

C’est autour de cette table, selon le souvenir de John Parisella, chef de cabinet du premier ministre, que le constat de décès de Meech est établi, ce 22 juin. Ébranlé, peiné, le chef du gouvernement ? Non, le père de Meech est à peine endeuillé. « Je n’étais pas envahi par une tristesse sans limite », dit-il. Déçu, oui. Devant quelques collaborateurs venus le rejoindre pour vivre cet instant comme on passe au salon funéraire exprimer ses condoléances au veuf, Bourassa détend l’atmosphère, glisse quelques blagues.

On l’a beaucoup dit, Bourassa est un animal politique à sang froid. Un de ses plus grands admirateurs, Parisella, le décrit «un peu comme un extraterrestre, en un sens. C’est comme s’il avait déjà vécu le moment qu’il est en train de vivre, comme s’il revenait seulement comme un figurant sur la scène. »

Disons qu’il était contrarié. « Il trouvait que c’était de la bêtise, purement et simplement, rapporte Rivest. Il interprétait ça comme une connerie, étant donné les enjeux. » Une connerie qui allait le placer « devant un problème immense ».

Bourassa sait qu’il doit parler aux Québécois, le soir même. Il faut réagir. Il décide de faire une brève allocution à l’Assemblée nationale, puis de parler plus longuement le lendemain, en conférence de presse. Au téléphone, il en avertit son ami Brian Mulroney, et quelqu’un avise son adversaire Jacques Parizeau, qui doit lui donner la réplique.

tricheurParler, mais pour dire quoi ? Il ne le sait pas encore. Jusqu’à la toute fin, malgré quelques doutes pendant les quatre derniers jours, Bourassa croyait, dur comme fer, que « la raison » allait l’emporter. « Je ne peux pas croire que le Canada anglais va refuser le lac Meech, se disait-il. Ça va être l’impasse. Ils ne sortiront pas gagnants de cet échec-là.»

« Je ne m’y attendais pas, explique-t-il. J’avais des doutes les derniers jours, mais pas au point de préparer une déclaration en cas d’échec. »

(Demain: 2. Les trois conseillers du chef au front)

*Les cinq conditions de Meech :

1. Reconnaissance, pour l’essentiel symbolique, du caractère distinct du Québec;
2. Droit de veto sur les changements aux institutions du Canada;
3. Enchâssement dans la constitution de l’accord qui donne au Québec une assez large autonomie en matière de sélection des immigrants;
4. Droit de retrait avec compensation pour les futurs programmes fédéraux en juridictions québécoises;
5. Permanence de la présence de trois juges québécois à la Cour suprême.

2010: l’anniversaire du grand échec

Fete-du-24-juinLes grands dossiers de 2010 (1)

L’année 2010 sera, entre mille autres choses, marquée par le 20e anniversaire de la mort de l’accord du lac Meech.

Pour les jeunes internautes: c’était une tentative de faire en sorte que le Québec rejoigne, à sa satisfaction, la constitution canadienne, qui lui a été imposée en 1982.

Deux citations récentes me frappent comme étant d’excellentes analyses des rapports Québec-Canada, 20 ans après cet échec historique.

Le premier a surgi en décembre, dans le National Post. Depuis la geôle américaine où il purge sa peine pour fraude, l’ex-magnat de la presse mondiale et ex-biographe de Duplessis, Conrad Black, donne la température canadienne:

There is no significant ill-will to Quebec in English-Canada, but the province’s ability to frighten or perplex the country, or even arouse its curiosity, is past. Quebec is a bore.

Je traduis:  Il n’y a pas de mauvaise volonté envers le Québec dans le Canada-anglais, du moins pas à un niveau significatif. Mais la capacité de la belle province de faire peur ou de rendre le pays perplexe, et même à susciter sa curiosité, est chose du passée. Le Québec ennuie.

La seconde citation vient de Gilles Duceppe, lors de son discours aux Intellectuels pour la souveraineté, fin-novembre. Elle complète la précédente:

Cette absence de volonté politique [de réinsérer le Québec dans la constitution] dure depuis 20 ans maintenant et un constat s’impose: une offre constitutionnelle du Canada répondant aux besoins du Québec ne viendra jamais.

Cette phrase m’a frappé, moi et mon camarade Stéphane Gobeil, qui n’avait que 22 ans à l’époque, car elle dit une évidence qui était, auparavant, supposée, mais non dite. Vingt ans après Meech et 18 ans après la dernière tentative de réconciliation, celle de Charlottetown, le temps semble effectivement venu de constater qu’aucune combinaison politique ne peut plus, à vue d’homme, permettre au Québec de redevenir un membre à part entière du pays canadien.

L’anniversaire du grand échec de Meech, en juin prochain, pourrait être le moment de ce deuil collectif.

Manif du 24 juin 1990, lendemain de la mort de Meech. Vous y étiez ? (Photo: origine inconnue)