Passif agressif

Ce serait une bonne chose, une constitution québécoise. Si seulement quelqu’un — le Canada — n’y avait pas pensé avant nous. Et lorsqu’on lit les documents déposés cette semaine par le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, on constate combien cette désagréable constitution préexistante est l’abcès de fixation de l’ensemble de l’exercice.

Se donner une loi fondamentale est d’ordinaire un moment d’affirmation de soi, de son existence, de ses valeurs et de ses choix. Mais nous ne sommes pas « d’ordinaire » au Québec. Nous ne sommes pas extraordinaires non plus. Enfin, pas toujours. Mais nous sommes « hors ordinaire ».

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Peine d’amour, Juste colère

En ces temps de fragilité pour la liberté d’expression, il faut saluer le cran avec lequel l’écrivaine Kim Thúy utilise la sienne. Il faut aussi reconnaître la fougue avec laquelle ses contradicteurs ont réagi. On assiste donc à un sain exercice de débat public, sur un sujet essentiel, entre Québécois. Si tout le monde pouvait rester poli, ce serait encore mieux.

J’aimerais verser au dossier des éléments rarement abordés. D’abord sur la représentativité des personnes qui affirment parler au nom des immigrants. Il faudrait pour le savoir demander aux immigrants actuels ce qu’ils pensent des niveaux d’immigration. Heureusement, on peut toujours compter sur l’ami Jack Jedwab, de l’Association des études canadiennes, pour poser les questions qui choquent.

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Nonobstination

Je ne serais pas surpris que l’Ordre des contorsionnistes dépose sous peu plusieurs plaintes pour « pratique illégale de la contorsion » contre plusieurs de nos politiciens. La semaine qui vient de se terminer lui a procuré plusieurs cas de flagrant délit.

Mercredi matin, Pablo Rodriguez s’est présenté en point de presse à Québec sans rien avoir à annoncer sauf que, contrairement à la Coalition avenir Québec, ses députés allaient « travailler ». Comblant le vide ainsi créé, les journalistes ont voulu lui faire préciser sa pensée face à un thème clivant, la Loi sur la laïcité de l’État québécois.

On a ainsi appris que le Parti libéral du Québec (PLQ) sous Pablo Rodriguez était désormais favorable à la loi 21, que ses prédécesseurs avaient combattue bec et ongles. « Moi, je ne touche pas à 21. Il y a comme un genre d’équilibre ou de paix sociale autour de ça. C’est là », a-t-il dit. Wow. Et encore : « On a passé à autre chose puis on va débattre d’autre chose. » Re-wow. Donc, le PLQ, héraut des libertés individuelles, dont religieuses, renonce à défendre le droit des enseignantes musulmanes à porter le voile dans le cadre de leurs fonctions. Ça, c’est nouveau. Si Philippe Couillard était mort (il ne l’est pas), il se retournerait dans sa tombe.

Mais pas si vite, Philippe, car c’est ici que Pablo-le-contorsionniste fait son numéro. La « clause dérogatoire » s’applique à la Loi sur la laïcité de l’État. Ce recours a été renouvelé en mai 2024 pour cinq ans, c’est-à-dire jusqu’en mai 2029. Mais si M. Rodriguez devient premier ministre en octobre 2026, il changera la loi pour en retirer la disposition de dérogation. Idem pour la loi 96 sur la langue française.

Donc, « ça irait en cour, puis, ensuite, la cour décidera ». Ensuite ? La cour ne va-t-elle pas invalider la loi ? a demandé un scribe. « C’est possible, c’est possible. Puis, à ce moment-là, on décidera… Par la suite, on pourrait décider de reconduire la clause nonobstant ou non ou bien on… en fonction de ce qui sera déterminé par la cour. Mais, à ce moment-là, je ne peux pas prédire ce qu’elle dira. »

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C’est beau, la contorsion. Le chef libéral fait semblant de ne pas savoir ce qui arriverait si la « clause nonobstant » ne protégeait pas la loi 21. Or, la Cour supérieure du Québec s’est déjà prononcée sur le sujet en 2021, écrivant que la loi « empiète lourdement sur les droits à la liberté de conscience et de religion ». Le juge Marc-André Blanchard avait même écrit que l’interdiction des signes religieux atteignait « l’âme ou l’essence même » de la personne touchée. Si ce n’était de la disposition de dérogation, il aurait lancé la loi caquiste aux poubelles juridiques de l’histoire.

Et que ferait M. Rodriguez s’il obligeait une autre cour à répéter ce qui a été dit en 2021 ? « On pourra décider de reconduire la clause ou non. » C’est ici que les applaudissements fusent.

Tout se passe comme si M. Rodriguez souhaitait devenir coach de l’équipe de hockey de la laicité. « J’adore l’équipe, l’équilibre est parfait, je ne veux rien changer » nous dit-il. Sauf une chose: dès son arrivée, il va enlever le gardien de but. Y aura-t-il des rondelles dans notre but ? « c’est possible, c’est possible ». Si oui, va-t-il rétablir le gardien ? Peut-être que oui, peut-être que non. Mais ses patrons (ses électeurs anglophones) sont férocement opposés à l’existence des gardiens de but.

Une fois que, disons, la Cour suprême confirmerait que la loi 21 contrevient à la version canadienne des droits de la personne (je rappelle que les cours européennes disent l’inverse), le premier ministre Rodriguez convaincrait le PLQ de voter en faveur de l’utilisation de la disposition de dérogation pour enlever aux enseignantes musulmanes les voiles qu’elles auraient eu le droit de porter dans l’attente de la décision de la cour ? C’est tordant.

L’après-midi même, c’est le premier ministre Mark Carney qui a fait son numéro. En déposant le mémoire du Procureur général du Canada devant la Cour suprême, il a réussi à la fois à valider et à attaquer la disposition de dérogation.

Il l’a validée en abandonnant l’idée de son prédécesseur Justin Trudeau de contester son utilisation à des fins préventives. C’est un recul capital, vécu tel par tous les opposants à la loi 21, car les juristes trudeauistes estimaient que c’était là le meilleur argument à leur disposition pour faire échec à la Loi ainsi qu’à toute autre tentative d’autres provinces (ou d’un éventuel premier ministre Pierre Poilievre) de contourner la Charte canadienne des droits et libertés.

Il suffisait de convaincre la Cour que ses juges, il y a quarante ans dans l’arrêt Ford, n’avaient pas eu tort de déclarer que la clause permettait une utilisation préventive (car elle ne l’interdit pas), mais que le Charte étant « un arbre vivant », selon une expression trudeauiste fameuse, de nouvelles branches et de nouvelles feuilles avaient poussées, et recouvert cette clause qu’on ne saurait plus voir.  

Mais M. Carney ne pouvait politiquement abandonner cet argument sans en trouver un autre. Je dis bien « politiquement ». Car, juridiquement, rien n’interdisait à Ottawa de dire que la clause était simple et claire dans la Constitution, qu’elle avait eu raison il y a 40 ans de l’affirmer, et qu’il ne fallait toucher à rien. Politiquement, donc, toute la gauche libérale et néodémocrate, toute l’intelligentsia bien-pensante de Toronto ainsi qu’une bonne partie du caucus et des membres du Conseil des ministres estiment qu’il faut à tout prix empêcher le Québec d’entacher l’âme canadienne en violant allègrement les droits.

Les avocats fédéraux ont donc inventé un nouvel argument, très faible, selon lequel l’utilisation de la disposition pouvait à la longue nier irrévocablement un droit, ce qu’il faut éviter, au cas par cas.

Je prévois depuis longtemps que la Cour suprême ne donnera pas aux nationalistes et aux indépendantistes québécois l’argument massue de l’invalidation de la disposition de dérogation et de la Loi sur la laïcité de l’État. Elle exclura probablement les commissions scolaires anglophones de son application en s’appuyant sur un autre article de la Charte canadienne des droits et libertés. Cette décision sera annoncée après l’élection éventuelle, en octobre 2026, du Parti québécois.

Le ressac ne sera donc pas celui qu’on attendait. La gauche canadienne, y compris libérale et néodémocrate, sera furieuse contre la Cour suprême, car elle aura rendu légaux la xénophobie et le racisme québécois (à leurs yeux, on s’entend). Le seul remède à cet affront sera de proposer un amendement constitutionnel pour baliser ou, mieux, abolir la disposition de dérogation. Il sera divertissant de voir MM. Carney et Rodriguez trouver de nouvelles contorsions pour survivre à cette tempête.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

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Pénurie de courage linguistique au PLQ

J’ai une marotte. Je ne peux m’empêcher d’écouter ce que nos politiciens disent aux anglo-québécois. C’est très révélateur. D’abord on peut les prendre en flagrant délit de contredire les positions qu’ils prennent en français. J’avais ainsi découvert que, dans l’opposition, François Legault, avait identifié à la radio de la CBC le grand problème de l’intégration des immigrants. On exige trop qu’ils connaissent le français avant de venir, avait-il dit. Il a changé d’avis depuis, remarquez. Il arrivait à Manon Massé de dire devant un micro anglo que la langue de Shakespeare pourrait être une langue officielle dans sa vision du Québec. Puis, elle s’en excusait.

Les cinq candidats à la direction du Parti libéral du Québec ont consacré deux heures, ce dimanche, à débattre, en anglais. Je les ai écoutés pour vous. Mes attentes étaient basses. Optimiste impénitent, je me demandais toutefois si l’un d’entre eux aurait le courage de dire une seule chose qui ne relèverait pas de la flagornerie envers notre minorité historique.

Ma carte de bingo affichait en son centre l’expression « le français est en déclin au Québec ». Après tout, c’est la conviction maintes fois réitérée du nouveau premier ministre du Canada. C’est surtout ce qu’on retient du dernier recensement et des travaux du Commissaire québécois à la langue française. Je ne cite qu’un élément: selon les chiffres fédéraux, entre 2016 et 2021, 4,6% des jeunes montréalais francophones sont devenus des jeunes montréalais anglophones. Ils ont été assimilés. Tiens, un autre élément, pour la route: pendant la même période, la proportion d’unilingues anglophones au Québec a progressé de 15%.

Je ne vous garde pas plus longtemps en haleine. Je n’ai pas crié bingo. Aucun des candidats n’a eu le cran — ou est-ce même la conviction — d’oser évoquer, même de biais, même timidement, qu’il pouvait y avoir un déclin du français, voire une zone d’ombre, quelle qu’elle soit. Pour mémoire, aux dernières nouvelles, 68% des francophones sont convaincus que le français est menacé au Québec (25% pensent le contraire, 7% ne savent pas). Cette majorité francophone n’a manifestement pas de porte-parole parmi les candidats libéraux en lice.

Pourtant, j’ai eu un bref moment d’espoir. L’homme d’affaires Marc Bélanger s’est avancé sur une glace mince en évoquant les rencontres où, au centre-ville de Montréal, 26 francophones doivent parler anglais car il y a un unilingue anglophone dans la pièce. « This is unacceptable » a-t-il tonné, en anglais. J’attendais qu’il ajoute que, premier ministre, il ferait en sorte que tous les diplômés anglo-québécois aient une connaissance opérationnelle du français pour que cesse, une fois pour toutes, cet inacceptable impérialisme linguistique de la minorité. Nenni. Il avait une autre solution en tête: la technologie, l’intelligence artificielle. Bref, il fallait accommoder ce pauvre unilingue anglo, pas l’intimer d’apprendre la langue officielle du lieu.

On en était là, au College John Abbott, ce dimanche. En fait, c’était pire. Les seules mesures linguistiques que les candidats libéraux souhaitent adopter sont favorables à l’anglais. Fini le plafonnement des inscriptions aux Cégeps anglophones. Grâce au PLQ, ils pourront demain croître bien au-delà des besoins de leur communauté et procéder à l’anglicisation, désormais abondamment documentée, des non francophones. Ils en ressortent significativement plus enclins à travailler en anglais et à utiliser l’anglais dans l’espace public. Finie, évidemment, la protection offerte à la loi 96 par la clause dérogatoire. Les libéraux permettront aux tribunaux fédéraux de s’adonner à leur passe-temps favori : émasculer les lois linguistiques québécoises. Finies aussi la régulation du nombre d’étudiants étrangers anglophones au Québec, dont l’explosion a versé au centre-ville de Montréal, depuis dix ans, l’équivalent de la population de trois Westmount.

Sous l’un ou l’autre de ces chefs libéraux, les universités anglophones retrouveront l’âge d’or que leur avait organisé Philippe Couillard. Les candidats souhaitent-ils aussi lever l’obligation faite aux universités de franciser 80% de leurs étudiants venus d’ailleurs ? L’occasion leur a été donnée par l’animatrice du débat de préciser leur pensée à ce sujet. D’affirmer, même, qu’ils sont d’accord avec le principe, sinon avec le seuil ou les délais. Ils ont choisi de laisser l’impression qu’ils allaient faire table rase de cette bizarre obsession d’enseigner le français aux étudiants qui choisissent d’étudier à Montréal. Nous n’avons pas su non plus s’ils allaient faire sauter l’application dans les Cégeps anglos d’une proposition issue du PLQ de Dominique Anglade faisant passer de deux à cinq le nombre de cours de français ou en français. Ce sera pour une autre fois.

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Qu’en est-il de l’immigration, dont l’explosion ces dernières années a fait bondir de 40% le nombre de salariés utilisant principalement l’anglais au travail, selon le Commissaire à la langue française ? Et qui, pour ceux qui ne s’intéressent pas aux questions linguistiques, a provoqué une crise du logement sans précédent et lourdement exacerbé les pénuries en santé et en éducation ?

Les aspirants-futurs premiers ministres libéraux ont tous la même réponse, qui ne manque pas d’originalité dans le contexte : il faut beaucoup plus d’immigrants ! L’ex-président du Conseil du patronat Karl Blackburn a même reproché à l’ex-ministre et lieutenant québécois de Justin Trudeau, Pablo Rodriguez, d’avoir « tourné le dos aux entreprises » en fermant d’un millimètre le robinet des temporaires l’an dernier. (Rodriguez fut aussi accusé de n’avoir rien fait pour protéger les universités anglos contre la torture linguistique et économique infligée par le gouvernement caquiste. Il s’en est défendu.)

Nous sommes donc en présence d’un groupe de candidats dont l’ascension au gouvernement garantirait l’accélération du déclin du français au Québec – et de la crise du logement. Le démantèlement des éléments de la loi 96 qui ont un léger mordant ferait une partie du travail. L’ouverture des vannes de l’immigration anglicisante ferait le reste. La seule question en suspens est de savoir si ces cinq candidats sont : a) sincèrement convaincus que le français se porte à merveille; b) savent que le déclin est en marche mais font semblant que ce problème n’existe pas, pour attirer le vote des militants anglos et franco-jovialistes; ou c) sont volontairement en mission pour affaiblir davantage encore le français et diriger ensuite une nation où les francophones seront quantité politique négligeable.

Je vous laisse choisir.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

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Identité canadienne, après l’éclipse

Les écrivains du Canada anglais, surtout depuis la Seconde Guerre mondiale, se sont donné le mandat de définir l’évanescente identité canadienne. Comment nommer l’essence de ce pays neuf, qui a mis 100 ans à se donner un drapeau, un hymne national et un passeport tant son existence semblait engoncée dans la grandeur de l’empire ? Les universitaires s’y sont mis ; Pierre Elliott Trudeau a donné un élan nouveau à l’affaire avec une constitution et une charte.

Il était question de droits, de survivance et de grands espaces. De deux peuples fondateurs. Non, pas deux. Trois, car il y en avait avant. Enfin, pas trois, mais plein d’autres, car ils forment chacun une nation. Non, oubliez ça. En fait, deux, plein d’autres qui étaient là avant nous, et plein d’autres qui sont venus et ne sont pas moins nous que nous. Enfin, c’est une « communauté de communautés », a dit l’un. Pas du tout, a répondu l’autre, car « le tout est plus important que la somme des parties ».

Certes. Mais pouvez-vous être plus précis ? « Nous ne sommes pas des Américains », a répété Trudeau fils le mois dernier à la télé de nos voisins, reprenant un air connu. Les Japonais non plus, remarquez, et cela ne suffit pas à les définir. Il y avait bien l’assurance maladie qui nous distinguait, mais depuis l’Obamacare, la différence s’estompe, sans disparaître. Notre identité ne peut pas tenir à un programme social, si flamboyant soit-il. Et la CBC, la moins écoutée des chaînes canadiennes — car sa programmation est insuffisamment états-unienne —, ne fait pas le poids.

Jean Chrétien fut le premier à jeter l’éponge et à utiliser dans un ou deux discours — probablement pas rédigés de sa main — la notion d’un pays « postnational ». C’est Justin qui a poussé le bouchon le plus loin, dans sa désormais célèbre entrevue au New York Times Magazine en 2015, en annonçant qu’il « n’y a pas d’identité fondamentale, pas de courant dominant au Canada ».

L’éclipse identitaire aura duré presque 10 ans. Car les chefs des deux grands partis canadiens, Pierre Poilievre et Mark Carney, ont chacun à leur façon annoncé le grand retour d’une identité fondamentale, d’un courant dominant.

Poilievre a dégainé le premier, dans son discours de refondation de ses thèmes électoraux, le 15 février, sous le slogan « Canada d’abord ». Il fut question de pipelines et de baisses d’impôt, mais pas seulement. Il a annoncé la fin de « la guerre contre notre histoire », en particulier la guerre contre le fondateur du pays, John A. Macdonald, qui a eu le grand mérite d’être conservateur. Son successeur, s’il est élu, veut « renforcer les sanctions contre ceux qui détruisent ou dégradent nos symboles ». Il annonce aussi le retour des héros et des symboles canadiens sur les pages de notre passeport, évincés comme on le sait par l’équipe postnationale de Justin.

Il peste, avec raison, contre l’introduction par le désormais ancien régime de cérémonies d’assermentation à la citoyenneté à distance. Non seulement il rétablira l’obligation de se présenter en personne, mais il ajoutera un passage au serment. Le voici : « Je témoigne ma gratitude à ceux qui ont travaillé, se sont sacrifiés et ont donné leur vie pour défendre la liberté dont je me réjouis aujourd’hui et pour bâtir le pays que j’appelle maintenant mon chez-moi. Comme eux, je m’engage à remplir mes devoirs de citoyen canadien. »

Pour mémoire, car c’est difficile d’y croire, le serment actuel est : « Je jure que je serai fidèle et porterai sincère allégeance à Sa Majesté le roi Charles III, roi du Canada, à ses héritiers et successeurs ; que j’observerai fidèlement les lois du Canada, y compris la Constitution, qui reconnaît et confirme les droits ancestraux ou issus de traités des Premières Nations, des Inuits et des Métis, et que je remplirai loyalement mes obligations de citoyen canadien. »

Avouez que cette simple lecture fait douter de l’existence d’une identité canadienne, autre qu’indigène et royale.

Mark Carney n’a pas voulu être en reste. Dès son premier jour, il a créé un ministère de l’Identité canadienne. Pour un pays qui n’en avait officiellement aucune la veille, la chose est immense. Parmi ses premiers mots prononcés, notre nouveau chef de gouvernement a affirmé que « notre identité bilingue et la langue française enrichissent notre culture », car le Canada est « un pays construit sur le roc de trois peuples : indigène, français et britannique ». Le mot « multiculturalisme » ne fut pas prononcé. C’est à peine si fut mentionnée, au passage, la diversité. On sent donc une réelle volonté de se recentrer sur les fondamentaux. D’autant que Carney a de suite pris l’avion vers les trois pôles identitaires désignés : Paris, Londres et Iqaluit.

Mais à part nous annoncer que nous avons désormais une « identité bilingue », en quoi consiste celle-ci ? Il a choisi un Québécois, Steven Guilbeault, pour chapeauter le nouveau ministère, qui n’a pas dans son intitulé la responsabilité des langues officielles, mais qui y gagne au change, car il obtient la gestion des parcs du Canada. Le lien avec l’identité vous échappe ? Pas au premier ministre, qui explique que « la question de l’identité canadienne est beaucoup plus large que seulement les langues officielles. C’est beaucoup plus que notre héritage. Nous construisons l’identité canadienne, et c’est vraiment la clé ». Oui, car, dit-il, elle « inclut la nature ». Le ministre Guilbeault est chargé de « mettre ensemble toutes les responsabilités qui concernent la nature, les océans, la biodiversité, et de s’assurer que toutes ces choses sont protégées et promues ».

Résumons. Notre identité est bilingue, assise sur un roc, alliage de riches veines françaises, britanniques et indigènes, mais inclut la nature, les océans et la biodiversité. Cela fait un peu bouillabaisse, convenons-en. Mais on campe résolument dans l’anti-postmoderne, ce qui est archinouveau, non ? Reste à insérer le tout dans le serment.

On sent que Steven Guilbeault va bientôt s’ennuyer d’un dossier bien plus simple : rendre vert un pays producteur de pétrole.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

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51e État? C’est non! Sauf si…

Ah, elle est belle l’unité canadienne suscitée par l’affront trumpiste. Au lutrin de la course au leadership libéral, dimanche dernier, Jean Chrétien a blagué : « Je veux dire merci à Trump. Et je vais le proposer pour l’Ordre du Canada, parce qu’il a uni les Canadiens comme jamais auparavant. »

Le sondeur Angus Reid a mesuré l’ampleur de la colère suscitée chez les généralement polis et discrets Canadiens. Il constate que 90 % d’entre eux sont opposés à ce que, A mari usque ad mare, leurs Rocheuses, plaines, bancs de poissons et arpents de neige soient jamais annexés au melting pot états-unien.

Ce qui veut quand même dire qu’un Canadien sur dix est d’un autre avis. Sur 40 millions de citoyens, cela fait bien 4 millions de partants pour l’aventure américaine ! Seulement 8 % des Québécois sont du nombre, ce qui est davantage que chez nos voisins de l’Atlantique, qui ne sont que 3 % à être tentés.

Alors, qui sont les déserteurs potentiels ? Les Albertains ? Vous n’y êtes pas, ils ne sont que 10 %. C’est étonnant, je sais. Mais les Ontariens, eux, sont 14 % à succomber aux sirènes trumpistes, les Saskatchewanais, pas moins de 18 %. Aussi : les hommes (15 %) sont plus partants que les femmes (7 %), et les électeurs conservateurs (19 %), sont loin devant les autres. Les bloquistes ferment la marche à 2 %.

C’est intéressant, mais c’est loin de la zone critique. Cette chronique se terminerait ici en vous laissant dans un demi-sommeil canadien, si les sondeurs d’Angus and co. n’avaient pas poussé leurs ratours jusqu’à poser à leurs répondants conservateurs une question à peine hypothétique.

« Supposons que le Parti libéral emporte une majorité dans l’élection fédérale qui s’ouvre, voudriez-vous alors que votre province se joigne aux États-Unis ? » Tenez bien votre café. L’appui à l’annexion aux États-Unis, au sein de l’électorat conservateur, bondit à 33 % ! Un Canadien conservateur sur trois préfère être gouverné par Donald Trump que par Mark Carney. C’est beaucoup. Ce sont des Canadiens conditionnels. Attachés à leur pays seulement si leur parti favori est au pouvoir. Ce sont principalement des Canadiens conservateurs de l’engeance masculine, qui sont à 40 % des Américains dans l’âme ! Chez les mâles de 35 à 45 ans, le virus de rattachement au trumpisme atteint 48 % !

Le Québec est-il atteint ? You bet ! Dans la Belle Province, comme ailleurs, 33 % de nos Québécois conservateurs abandonneraient leur passeport canadien pour celui arborant l’aigle chauve.

Et l’Europe ?

Ah, mais comme le disait Sherlock, la pelote s’épaissit (ma traduction de the plot thickens), car un nombre encore plus grand d’électeurs sont tentés, non par l’aventure américaine, mais par l’européenne ! Une autre maison torontoise, Abacus Data, a demandé aux Canadiens s’ils souhaitent plutôt que le Canada devienne un État membre de l’Union européenne. En voilà une idée, qu’elle est bonne ! Cela ne suppose pas d’abandonner toute sa souveraineté, comme pour l’adhésion aux États-Unis. (Quoique, diraient les Brexiters, mais passons.) Alors, quelle est la température de cette fièvre européenne ? La mesure actuelle est de 46 %. Les opposants ne sont que 29 %, le reste, 25 %, sont incertains.

Bizarrement, les Québécois ne sont pas les plus européanistes des Canadiens, selon des données détaillées fournies au Devoir. Nos voisins ontariens le sont à 50 %, ceux de l’Atlantique, à 49 %. Et cela décline jusqu’aux moins disposés, à 39 % : nous ! Est-ce parce que nous les fréquentons davantage que nous sommes moins enthousiastes ? Mystère.

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Donc, nous sommes en présence d’un conservateur canadien sur trois disposé à abandonner sa souveraineté canadienne pour passer aux États-Unis en cas d’élection de Mark Carney, et de plus d’un Canadien sur deux (en répartissant les indécis) disposé à jeter l’ancre, et une partie de sa souveraineté, dans les eaux territoriales européennes. Abacus ne leur a pas demandé s’ils voulaient adopter l’euro plutôt que le dollar canadien. Heureusement, ce serait une catastrophe monétaire.

Les deux sondages sont distincts, donc on ne peut vérifier si la volonté américaine et la volonté européenne se chevauchent ou se distinguent. Est-ce que les hommes, qui viennent de Mars, comme chacun sait, sont plus attirés par le guerrier américain, et les femmes, venant de Vénus, plus envoûtées par le charme des vieux pays ?

Sommes-nous en présence, à droite, d’un vague à l’âme canadien qui cherche à se réfugier chez plus fort que soi, n’importe où, ou plutôt face à une fracture dans une population dont un groupe tire à « hue-tas-unis » et la moitié de la population à « dia-bruxelles » ?

On peut lire ces chiffres autrement. Il y a les collabos, volontaires pour entrer dans le cercle de l’intimidateur, et les résistants, cherchant en Europe une camaraderie antiaméricaine.

Ces résultats témoignent en tout cas à la fois d’un réel et compréhensible désarroi, donc d’une recherche de solution structurante, et d’une fragilité de l’identité canadienne face à la menace d’annexion.

Ces mesures sont prises alors que les effets de la guerre commerciale ne se sont encore fait sentir sur presque aucun emploi, presque aucun prix en magasin. À quels niveaux se situeront, lorsque cela fera vraiment mal, l’instinct de soumission et l’instinct de résistance ? Les paris sont ouverts. Et attendez un peu, cher Jean Chrétien, pour la cérémonie de remise de l’Ordre du Canada. Elle deviendra peut-être sans objet.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Entrevue d’outre-tombe avec Stéphane Venne

Venne et Renée Claude, sous l’oeil de Boubou.

Notre vie est faite d’un maelstrom d’activités, de rencontres, de crises et de rires. Malgré tous nos efforts, chaque récit qu’on en fait est incomplet. Il manque la bande sonore. On ne peut raconter correctement une vie sans inclure la musique, les chansons, les rythmes qui l’ont accompagnée.

Pour les gens éveillés à la vie publique québécoise dans les années 1970, il s’agissait d’un hymne continu à la jeunesse, à la liberté, à l’amour et à la joie. Jacques Michel nous disait qu’un « nouveau jour va se lever », car « le temps des muselières se meurt dans la fourrière ». Robert Charlebois nous poussait à « se grouiller le cul » entre deux joints. Harmonium avisait les aînés : « On a mis quelqu’un au monde, on devrait peut-être l’écouter. »

Parmi ces géants, Stéphane Venne figure au premier plan. Sa chanson Le début d’un temps nouveau, incarnée par l’irrésistible Renée Claude, s’était imposée comme le chant indépendantiste par excellence. Cela faisait rager un peu René Lévesque. « Ce n’est pas vrai », maugréait-il au sujet de cette phrase : « Les hommes ne travaillent presque plus. » Ajoutons que la précédente, « les femmes font l’amour librement », ne lui déplaisait point.

Comment rendre aujourd’hui à Stéphane Venne pleinement hommage ? J’ai pensé que le mieux était de lui donner la parole. Les réponses qui viennent sont toutes de lui, plus précisément de ses chansons. Les questions sont moins bien écrites. Elles sont de moi.

*****

Jean-François Lisée : Cher Stéphane Venne, maintenant que vous avez quitté votre enveloppe corporelle, comment vous sentez-vous ?

Stéphane Venne : Le temps est bon, le ciel est bleu, nous n’avons rien à faire, rien que d’être heureux.

J.-F.L. : Mais encore ?

S.V. : Nous voilà devenus des oiseaux / Dans les cumulus du tango / Ceux du ciel et ceux du cerveau.

Et ma vie, l’autre vie / Je la sens comme une onde / Je la sens, je la suis dans le monde.

J.-F.L. : Vous avez choisi l’aide médicale à mourir, mais n’avez-vous pas dit que « la vie est courte, c’est pas la peine de l’abréger davantage » ?

S.V. : C’est vrai, mais j’ai aussi dit : « Toute la vie, c’est toute la vie, mais pas une heure de plus. »

J.-F.L. : C’est quand même une décision difficile à prendre. Qu’est-ce qui vous a fait franchir le pas ?

S.V. : J’étais sans vie / Et sans voie / Sans espérance et sans joie / Presque rendu au bout de mon temps / Mais voici que se sont ouverts les grands bras de la lumière / Et voilà que je pars vers l’univers.

J.-F.L. : Avez-vous eu le temps de faire le tour de l’au-delà ?

S.V. : C’est pas fini, c’est rien qu’un début / Le vrai soleil on l’a pas encore vu / Et jusqu’aujourd’hui, on n’a rien vécu / La grande extase, on l’a pas encore eue / Mais c’est le plus beau des commencements.

J.-F.L. : Est-ce que vous suivez, de là-haut, les derniers événements, l’arrivée du nouveau président américain ?

S.V. : J’voudrais crier, mais la voix me manque.

J.-F.L. : Sur terre, vous étiez politiquement engagé. Quelle sagesse tirez-vous de votre expérience de vie ?

S.V. : Tout le temps qu’on passe à se battre est foutu à jamais / Viens, mon amour, viens, faisons la paix / Nous pourrons guérir nos égratignures après.

J.-F.L. : Vous semblez résigné.

S.V. : Tu trouveras la paix dans ton cœur / Et pas ailleurs, et pas ailleurs / La seule vraie tranquillité / Le grand repos, l’immobilité.

J.-F.L. : L’immobilité ? Ce n’est pas ce que vous disiez, notamment au sujet de l’indépendance du Québec. Vous prôniez plutôt l’action, la mobilisation, non ? Que dites-vous à vos amis indépendantistes aujourd’hui ?

S.V. : Ce sont tous des braves gens / Ils n’ont plus qu’une idée / C’est de défaire leurs valises / Et déposer leurs paquets / La terre promise, ils l’ont bien méritée.

J.-F.L. : Justement, avec Donald Trump, ça se complique un peu, non ?

S.V. : La terre est à l’année zéro.

J.-F.L. : Vous ne répondez pas vraiment, ça se complique, n’est-ce pas ?

S.V. : J’ai jamais dit qu’c’est faux quand c’est vrai.

J.-F.L. : Vous n’étiez pas un peu optimiste quand vous avez écrit, en 1976, au sujet de l’indépendance, qu’« à partir d’aujourd’hui, demain nous appartient » ?

S.V. : Vous ne citez pas la phrase suivante, que René Lévesque m’avait dictée : « Si vraiment on y tient. » Tout est là.

J.-F.L. : Croyez-vous que les Québécois y tiendront vraiment demain ?

S.V. : Quant à l’avenir, je n’sais rien / Je ne lis pas dans la main / Mais si je puis lire un peu dans la couleur de tes yeux.

J.-F.L. : Heu… vous me parlez à moi, là ?

S.V. : Non, excusez-moi, je suis avec Renée Claude, sous le charme. Elle salue vos lecteurs.

J.-F.L. : Si je comprends bien, vous me répondez en chansons.

S.V. : Chanter c’est comme parler, mais c’est plus beau.

J.-F.L. : Alors, en ces temps glauques, donnez-nous quand même un peu d’espoir, en terminant, voulez-vous ?

S.V. : Les enfants de l’avenir vont savoir comment faire une paix qui dure / Les enfants de l’avenir se feront des chansons de couleurs / Les enfants de l’avenir vont savoir naviguer au feu planétaire / Les enfants de l’avenir se feront l’amour sur la lumière.

J.-F.L. : Merci. Vraiment. Pour tout.

*****

Les réponses sont tirées des chansons Le début d’un temps nouveauLe temps est bonEt c’est pas finiAttention la vie est courteLe ciel est à moiLe monde à l’enversTu trouveras la paix dans ton cœurLa terre promiseThat’s it that’s allDemain nous appartientC’est notre fête aujourd’huiLe reel facileLes enfants de l’avenir, et de conversations tenues avec lui — de son vivant.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

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Fonds de tiroir

Vous me croirez si vous voulez mais il arrive, en politique, qu’on ne sache plus quoi dire. Non parce que nous sommes en panne d’idées. Mais parce que la conjoncture nous empêche de faire avancer nos premiers choix et nous contraignent à nous replier, non sur ce qui est préférable, mais sur ce qui est applicable.

C’est ainsi qu’existe dans la commode québécoise un tiroir, ou plutôt un fonds de tiroir, où on peut puiser en désespoir de cause des propositions de dernier recours. Des idées qui traînent dans le décor depuis des lustres (capsule linguistique: un lustre, c’est cinq ans; une lune, un mois). Des idées qui ne sont pas intrinsèquement mauvaises, mais qui ne s’imposent pas d’elles-mêmes comme prioritaires.

J’en vois quatre : le TGV Montréal-New York (ou Québec-Windsor), le revenu minimum garanti, le monorail Montréal-Québec, la constitution québécoise.

Nos amis libéraux adoreraient nous annoncer que, eux élus, ils vont changer la constitution du Canada pour y faire reconnaître l’existence de notre nation, notre souveraineté culturelle, notre autonomie sociale, dans l’honneur et l’enthousiasme. Malheureusement, la crédibilité de cette promesse a connu sa date de péremption il y a plus ou moins trente ans. La commission politique du Parti libéral s’est repliée sur un projet de constitution québécoise. Par dépit, oui, mais aussi pour une raison admirable. Comment envoyer un signal aux francophones qui, à plus de 90%, boudent le PLQ ? Dominique Anglade (vous vous souvenez ? elle était cheffe, oui, il y a moins d’un lustre) avait eu la curieuse idée de proposer 28 mesures pour renforcer le français. Tout allait bien jusqu’à ce que l’électorat anglophone du parti, et ses médias, menacent de l’abandonner. Alors, que reste-t-il, si on veut parler d’identité québécoise ? Il y a bien le projet, mort-né sous le gouvernement de Philippe Couillard, d’adopter une politique faisant de l’interculturalisme, plutôt que le multiculturalisme, le canevas du vivre-ensemble. Je sais que je vais peiner mon ami Gérard Bouchard en réitérant ici que seuls les spécialistes peuvent saisir la différence. (Charles Taylor l’avait froissé en affirmant que l’interculturalisme c’était « le multiculturalisme en français ».)

Cet assaisonnement identitaire manquant un peu de punch, les auteurs l’ont enrobé dans la constitution. Je ne suis pas contre. Je me suis déjà prononcé en faveur. Le problème est que lorsque le PLQ écrit une constitution, cela ne tourne pas toujours bien. En 1995, un comité interne avait imaginé un texte proposant que le Québec y soit déclaré officiellement bilingue. Le document avait coulé. Il était à ce point dommageable que le chef libéral de l’époque, Daniel Johnson, m’avait subtilement accusé de l’avoir moi-même écrit pour l’enquiquiner. « Lisez, lisez, lisez » avait-il déclaré dans un discours au sujet de ce texte. (J’attends toujours les excuses.)

Il est généralement convenu qu’une constitution québécoise enchâsserait nos deux lois phares, la Charte québécoise des droits et libertés et la Charte de la langue française. Les libéraux, c’est connu, veulent soustraire certaines dispositions à la Charte de la langue, parmi celles introduites par la CAQ en adoptant la loi 96. Les prétendants au trône libéral se bousculaient aux micros cette fin de semaine pour indiquer quelles sections ils comptaient dépecer à la première occasion. Denis Coderre était le plus gourmand. Il faut « scrapper la loi 96 », a-t-il dit. (J’ai beau chercher dans mes dictionnaires, scrapper ne semble pas être un mot français; mais, un coup parti !) Faire d’un projet de constitution la pièce maîtresse d’une grande réunion du parti avait donc comme effet secondaire (imprévu?) de remettre en vitrine la volonté libérale de faire reculer la loi actuelle. Message envoyé aux francophones : avec le PLQ, la défense du français va faiblir, on vous le garantit ! Attendons les prochains sondages…

Je vous prévois que la main de la CAQ se plongera sous peu dans le fond de tiroir pour y chercher, aussi, le projet de constitution. Si on se place dans une perspective où le Québec va bientôt quitter le Canada, c’est superflu. Mais si on prévoit, comme le fait la CAQ, un séjour indéfini dans la nation de nos voisins, la constitution peut servir à blinder nos positions défensives.

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Le cas de figure parfait est celui de la loi sur la laïcité. Son auteur, le ministre Simon Jolin-Barrette, avait bien pris garde d’insérer dans la Charte québécoise des droits de nouvelles dispositions qui indiquaient aux juges que la laïcité en était un principe directeur. L’idéal aurait été de pouvoir dire que la loi 21 ne contrevenait pas à la Charte québécoise, donc à notre version des droits, mais seulement à la Charte canadienne, donc à leur version. Mais Jolin-Barrette a eu raison de se méfier et d’invoquer quand même la clause dérogatoire de la québécoise. Car le seul juge fédéral à s’être penché sur la question, Marc-André Blanchard de la Cour supérieure, a superbement ignoré l’existence même de ces nouvelles dispositions pour dire tout le mal qu’il pensait de l’affront aux droits et canadiens, et québécois, que constituait l’ignoble loi 21. Les juges fédéraux ont en effet pris le parti d’interpréter la charte québécoise à travers la lunette de la charte canadienne.

Le remède à ce militantisme trudeauiste des juges fédéraux ne réside donc que partiellement dans l’enchâssement de notre charte dans une constitution québécoise. Il faudrait de plus que Québec créée son propre « Conseil constitutionnel », formé, disons, de trois juristes de renom. Lors de l’adoption de lois propres à prendre les juges fédéraux à rebrousse-poil, Québec pourrait demander à ce conseil un avis sur la constitutionnalité québécoise de sa mesure, dans le cas où il souhaiterait ne pas recourir à la clause dérogatoire. Si le conseil bénit la loi, son avis deviendra un argument supplémentaire à présenter à la Cour suprême sur le respect de notre propre charte, en droit québécois. La cour canadienne aura toujours le dernier mot, quoiqu’on en dise. Est-ce presque rien, ou mieux que rien ? En tout cas, voilà où on en est, pour une nation qui s’entête, pour des lustres et des lustres, à vivre dans un tiroir.

(Une version un peu plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

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Le défroqué de la laïcité

François Legault avait une décision lourde de sens à prendre cette semaine. Son parti allait-il garder le flambeau de la laïcité, dans la foulée de l’adoption il y a cinq ans de la loi sur ce sujet, ou allait-il signifier aux Québécois que sa soif de laïcisation était étanchée et qu’il n’irait pas plus loin ?

L’occasion est belle. Le Québec de 2024 continue à financer une cinquantaine d’écoles primaires et secondaires qui offrent, entre les mathématiques et le français, des cours où la religion — une religion, la bonne, évidemment — est inculquée aux enfants. Les traités internationaux protègent le droit des parents d’envoyer leurs enfants dans une école religieuse. Rien n’oblige cependant les États à les financer. Elles ne peuvent cependant ouvrir, au Québec, que si elles obtiennent une homologation, démontrant qu’elles offrent correctement le curriculum normal, avec des professeurs qualifiés, en plus de leur enseignement religieux. C’est pourquoi des écoles hassidiques à Montréal, ou une école catholique intégriste à Lévis, par exemple, font l’objet d’enquêtes et, parfois, de sanctions.

Dans la foulée du scandale de l’école Bedford, une école publique, donc laïque, qui, pendant sept ans, fut la cible d’entrisme religieux, le Parti québécois a présenté une motion offrant de franchir un nouveau pas dans la sécularisation de la nation : mettre fin aux subventions aux écoles privées religieuses. Que dit le ministère québécois de l’Éducation sur l’ampleur du phénomène ? Rien du tout. Il n’en tient pas le compte. Le dernier relevé crédible fut produit l’an dernier par la journaliste radio-canadienne Laurence Niosi : c’est à hauteur de 60 % que sont financées, selon son décompte, 27 écoles catholiques, 14 écoles juives, 4 écoles musulmanes, 2 écoles protestantes évangéliques, 2 écoles arméniennes et 1 école grecque orthodoxe. Pour un coût de 161 millions de dollars par an.

On savait Québec solidaire partant, depuis sa création, pour cette étape de la laïcisation. Le Parti libéral du Québec, lui, était réticent. Mais il a saisi l’occasion et a déclaré jeudi : « On est rendus là. » Il y aurait du Marwah Rizqy dans cette évolution que je ne serais pas surpris. Restait la Coalition avenir Québec (CAQ). Pensez-vous un instant qu’en leur for intérieur, Bernard Drainville et Jean-François Roberge, pour ne nommer qu’eux, souhaitent retarder le groupe ? À l’interne, à la CAQ, une source explique qu’on en a déjà assez sur le dos avec les cas comme ceux de Bedford, qu’on n’a pas un vrai portrait de la situation de ces autres écoles, qu’on ne veut pas ouvrir le débat plus large sur l’école à trois vitesses et que, si elles enseignent correctement le curriculum, pourquoi en vouloir aux écoles religieuses visées par la motion ?

Euh, parce qu’on est rendus là ? La CAQ n’avait qu’à se dire d’accord avec le principe : à l’avenir, les fonds publics ne seront pas utilisés pour des écoles inculquant une religion. Ensuite, un gouvernement réellement intéressé par la laïcité aurait : 1) réclamé de son ministère un état des lieux ; 2) écrit un projet de loi prévoyant les modalités ; 3) proposé, par exemple, un échéancier de retrait des subventions sur trois, cinq ou huit ans ; 4) décidé s’il permettait l’enseignement religieux en programme parascolaire, facturé aux parents, mais au sein de l’école, comme c’est le cas dans des écoles juives.

La commission parlementaire aurait ensuite entendu les différents acteurs du dossier et fait les arbitrages appropriés. On se serait rapidement rendu compte que l’existence même du projet de loi conduirait plusieurs des écoles visées à modifier leur statut pour devenir pleinement laïques et ainsi garder leurs subventions.

Cette réouverture de la Loi sur la laïcité et de la Loi sur l’instruction publique aurait permis au Parti québécois de ramener ses amendements refusés au moment de l’adoption du projet de loi 21 : étendre l’interdiction des signes religieux à toute l’école, y compris au service de garde et au personnel (avec droit acquis, évidemment) ; l’étendre aux écoles privées subventionnées, désormais toutes non religieuses.

Mais qu’a fait, plutôt, le gouvernement de la CAQ ? D’abord, Bernard Drainville est allé dire à Tout le monde en parle qu’il existait un « compromis historique » au sujet des écoles religieuses subventionnées. Si ce compromis existait dimanche soir, ce qui est douteux, il s’était évanoui jeudi matin. Ensuite, le premier ministre François Legault, répondant au front commun des trois partis d’opposition en la matière, a choisi en période de questions de répondre ceci : « Je prends note que le Parti libéral du Québec, Québec solidaire et le Parti québécois veulent couper, veulent couper le financement au collège Brébeuf, au collège Notre-Dame, au collège de Montréal, au collège Jésus-Marie, au collège Regina Assumpta, au Petit Séminaire de Québec, au collège de Lévis. »

Tous ces établissements sont évidemment laïques et ils ne seraient pas touchés par l’initiative des partis. Nous sommes donc contraints de poser un jugement sur la réponse erronée du premier ministre. De deux choses l’une : ou bien, en la matière, il est incompétent, ou bien il fait semblant de l’être. Aucune de ces réponses ne le grandit.

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L’étoile laïque de la CAQ pâlit alors même que la demande de laïcité au Québec est en hausse. Les mois qui viennent peuvent aggraver le problème. Car plus on en apprendra sur le nombre d’écoles publiques qui, comme celle de Bedford, ont subi de l’entrisme religieux, plus on posera cette question : qui était responsable de l’enseignement au Québec ces dernières années ?

Si seulement la CAQ pouvait blâmer le laxisme des satanées commissions scolaires. Elle les a abolies pour les remplacer par les centres de services scolaires, désignant directement leurs directeurs généraux et même les tuteurs du CSS de Montréal, où le problème est le plus aigu. Ce qui nous ramène à cette question : en matière d’application concrète de la laïcité dans les écoles publiques, la CAQ fut-elle incompétente ou fit-elle semblant de l’être ?

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Difficultés temporaires

Depuis un an déjà, notre premier ministre implore Ottawa de réduire de 50 % le nombre d’immigrants temporaires sur le territoire québécois. Il y a les demandeurs d’asile, dont il demande la relocalisation. Mais il y a aussi les travailleurs temporaires qui sont en trop grand nombre, surtout chez les bas salariés, nous dit-il.

Je suis plus prompt que la moyenne à appuyer, sur mon téléphone, sur le bouton « 1 800 LA-FAUTE-À-OTTAWA ». Certes, la bande à Trudeau a enfourché une harde de licornes pour faire gonfler la population de son pays postnational. Mais le respect des faits conduit à un constat troublant : le gouvernement Legault lui a mis le pied à l’étrier.

Suivons la chronologie.

Avant 2018. Le Québec gère le Programme des travailleurs étrangers temporaires, le PTET. Mais Ottawa a créé un nouveau volet plus flexible, le Programme de mobilité internationale, le PMI. C’est contraire à l’esprit de l’entente Canada-Québec sur l’immigration. Québec ne bronche pas.

Octobre 2018. La Coalition avenir Québec est élue en promettant de réduire le nombre d’immigrants permanents. La question des temporaires n’est pas abordée, même si le nombre d’entrées au Québec au moyen du PMI est passé en quatre ans de 38 000 à 58 000, donc davantage par an que le nombre de permanents.

Fin 2021-début 2022. Le nombre de travailleurs étrangers temporaires à bas salaire admis sous le PTET québécois a déjà doublé, passant à 4800 en 2021. Mais sous le PMI fédéral, on est à 74 000.

Mars 2022. Le ministre de l’Immigration, Jean Boulet, demande à l’économiste Pierre Fortin et au démographe Marc Termote de produire chacun un rapport sur la forte croissance de l’ensemble des immigrants temporaires au Québec.

1er avril 2022. Le ministre Boulet annonce avoir demandé — et obtenu — au gouvernement fédéral un élargissement important du nombre de métiers qui seront maintenant ouverts à l’embauche de travailleurs temporaires sous le PTET. Selon son communiqué, « ce sont 65 nouvelles professions qui s’ajouteront à la Liste des professions admissibles au traitement simplifié, laquelle n’a toujours compris que des professions spécialisées ». Il est aussi heureux d’annoncer que, grâce au PMI+, l’arrivée d’immigrants temporaires sera encore plus facile. La CAQ annonce donc un bar presque complètement ouvert pour les travailleurs étrangers temporaires à bas salaire.

Mai 2022. Le rapport de Marc Termote pointe le décollage important des entrées dues au PMI et note « les effets pervers de cet “emplâtre” temporaire, à savoir que cela contribue trop souvent à maintenir en vie des secteurs et des entreprises à faible productivité, condamnées à long terme à la disparition ». Le rapport de Pierre Fortin conclut à une « perte de contrôle » de la politique d’immigration du Québec, démontre que la pénurie de main-d’oeuvre ne peut être résorbée par l’immigration et, comme Termote, signale des dangers quant à l’anglicisation de Montréal.

Fin mai 2022. Malgré la réception de ces rapports, Québec maintient l’entrée en vigueur de l’élargissement du PTET et du PMI aux bas salariés.

Fin 2022. Le nombre de travailleurs à bas salaire entrés grâce au PTET modifié par la CAQ est multiplié par cinq, passant à 23 000 en 2022. Le nombre de ceux entrés grâce au PMI atteint 80 000. Québec a le pouvoir de resserrer les critères du PTET sans demander l’aval d’Ottawa ; il ne le fait pas.

21 novembre 2023. La ministre Christine Fréchette annonce la mise en ligne d’une plateforme numérique pour que « les démarches des employeurs qui souhaitent recruter des travailleurs étrangers pour répondre à la pénurie de main-d’oeuvre [soient] accélérées ». Il s’agit d’une « amélioration importante qui offrira une plus grande flexibilité et une efficacité accrue », dit-on.

Fin 2023. Le nombre de bas salariés du PTET est passé à 25 500. Le nombre de personnes arrivées grâce au PMI frise les 108 000 personnes.

21 mars 2024. Le ministre fédéral de l’Immigration annonce qu’il agira pour réduire le nombre de travailleurs temporaires au Canada afin de le faire passer de 6,2 % de la population actuelle à 5 % de la population dans trois ans. Puisque la population du Canada augmente d’au moins 2 % par an, cela pourrait signifier une augmentation du nombre de temporaires. Des mesures annoncées en août et en septembre ont un impact minime (et non chiffré) sur le nombre de permis actuels et à venir.

Juin 2024. François Legault demande au fédéral une baisse de 50 % de « l’immigration temporaire » contrôlée par Ottawa au Québec.

20 août 2024. Le gouvernement Legault annonce un moratoire de six mois sur les nouvelles demandes et les renouvellements de travailleurs temporaires à bas salaire du PTET sur l’île de Montréal.

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Voici ce qu’on peut reprocher au gouvernement Legault et à ses ministres successifs de l’Immigration :

  1. ne pas avoir compris dès leur arrivée, à la fin de 2018, l’impact majeur du PMI et ne pas avoir réclamé le rapatriement de ce programme ;
  2. avoir aggravé le problème au printemps 2022 en élargissant les critères québécois d’entrée des travailleurs étrangers temporaires et en élargissant même la portée et l’efficacité du programme fédéral ;
  3. n’avoir nullement modifié les critères québécois de sélection après avoir obtenu, en mai 2022, des rapports alarmants sur l’impact des temporaires, alors même que se déroulait devant eux une croissance majeure du nombre de travailleurs étrangers ;
  4. avoir attendu deux ans avant d’agir sur le programme dont ils avaient la gestion et avant de réclamer au fédéral d’agir sur le sien.

François Legault avait promis de mieux gérer l’immigration et d’y arriver dans le cadre fédéral. Force est de constater que, loin d’avoir réussi à « en prendre moins », son gouvernement a activement exacerbé la situation pendant plusieurs années, avant de réaliser, penaud, dans quel pétrin il avait contribué à plonger le Québec.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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