Lire: Les mésaventures mondiales de Justin Trudeau

Rarement un nouveau chef de gouvernement n’a-t-il été accueilli avec autant de retentissement.

Justin Trudeau, pendant ses premiers mois au pouvoir, a le statut d’une vedette internationale.

Le magazine français Le Point titre: « Trudeau, l’anti-Trump ». Le magazine américain Rolling Stone demande « Pourquoi ne peut-il pas être notre président ? »

À une de ses premières sorties, à Manille, une foule de jeunes femmes se pressent contre lui et un journal local le sacre « leader le plus sexy du sommet. »

Avec Emmanuel Macron, aussi nouvellement élu, il semble symboliser une nouvelle génération d’optimisme. Et dans une spectaculaire réception à la Maison-Blanche, Barak Obama l’encense et lui tend le flambeau du progressisme international.

Son allure, sa chevelure, oui, mais aussi le message rafraîchissant d’ouverture lui ouvre les portes: « Si vous cherchez un pays qui possède la diversité, la résilience, l’optimisme et la conviance et qui ne fera pas que gérer le changement, mais en tirera avantage, c’est le moment ou jamais de vous tourner vers le Canada » dit-il à Davos en janvier 2016.

Qu’a fait Justin Trudeau de cette remarquable entrée en scène ? Comment a-t-il transformé ce puissant avantage réputationnel en initiatives concrètes, démontrant que, comme il le disait, « le Canada est de retour » après une décennie Harper de désengagement international du pays ?

Dans ma précédente recension de livre, j’ai montré comment Jean Chrétien avait, dès son premier mandat, laissé une réelle trace internationale, comme Mulroney l’avait fait avant lui.

La lecture de « Un selfie avec Justin Trudeau — Regard critique sur la diplomatie du premier ministre » nous force à constater que Trudeau-fils a gaspillé l’élan que lui donnait sa spectaculaire entrée en scène.

Certes, un an après son élection, l’irascible Trump remplaçait l’amical Obama et allait forcer Trudeau et son équipe à se mettre en mode gestion de crise. Mais le candidat Trudeau avait monté les attentes ailleurs que dans sa relation avec Washington.

L’ouvrage est écrit par le spécialiste des affaires internationales Jocelyn Coulon.  (Transparence totale: Jocelyn a travaillé avec moi au CÉRIUM.) Proche des libéraux fédéraux, Jocelyn avait été candidat déçu lors de l’élection fédérale de 2007. Mais en février 2016, le nouveau ministre de Trudeau aux affaires étrangères, Stéphane Dion, l’embauche comme conseiller politique.

L’aventure durera un an, car Trudeau vire Dion après l’élection de Trump pour lui préférer Chrystia Freeland. Mais cette année suffit pour que Coulon décrive le fossé qui sépare les attentes internationales créées par Trudeau et la petitesse des résultats.

L’ouvrage est utile à plusieurs égards, et au-delà de l’intérêt soulevé par les incompatibilités entre Trudeau maître de l’image et Dion maître des dossiers.

Coulon met en contexte chacune des relations essentielles du Canada. Il révèle comment Ottawa sous Trudeau a raté la réentrée du Canada dans les opérations de paix — qui était pourtant sa marque de commerce depuis Lester Pearson. Comment les relations du pays avec la Russie, un voisin dérangeant mais incontournable, sont complètement viciées par une politique guidée par la diaspora ukrainienne. Leur combat a de la valeur, mais ne peut, explique Coulon, déterminer la totalité de l’intérêt national canadien face aux Russes.

Coulon explique d’ailleurs très bien comment la volonté des partis fédéraux, libéral comme conservateur, de faire des gains politiques chez les communautés culturelles locales — issues d’Ukraine, d’Inde, du Pakistan — ont une influence délétère sur nos relations avec ces pays.

On se souvient de l’humiliation vécue par le Canada lorsque l’ONU lui a refusé un siège au Conseil de sécurité en 2008 et combien Stephen Harper en a pâti. Trudeau a relancé cette quête pour l’obtenir en 2021.

Non seulement le Canada sous Justin n’a-t-il pas posé les gestes attendus de lui par la communauté internationale, mais Trudeau a échoué deux fois à un test important: présenter un discours de chef d’État international devant l’Assemblée générale de l’Onu, consacrant l’essentiel de son discours de 2016 aux problèmes de la classe moyenne canadienne, et celui de 2017 à sa volonté de réconciliation avec les autochtones.

Les membres de l’Assemblée n’ont (presque) pas su ce que le Canada pensait des grands enjeux internationaux. Ils n’ont surtout entendu aucune proposition nouvelle mettant le Canada au premier plan.

Coulon explique pourquoi, sauf virage important, le Canada se dirige vers une nouvelle humiliation, une nouvelle défaite dans sa quête d’un siège au Conseil de sécurité.

Justin Trudeau devait incarner le retour de l’engagement international du Canada, il n’a rien incarné du tout.

Disponible en librairie

 


Ma nouvelle balado est en ligne


Cette semaine, j’examine une réelle bizarrerie:

Les Québécois veulent la laïcité mais, selon de nouvelles données très récentes, ils sont à plusieurs égards moins racistes que les Canadiens !

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(Psst: ne le dite pas aux trudeauistes !)


Écoutez des extraits des balados précédentes:

Pourquoi le Québec devrait taxer l’Alberta


Laïcité: Pourquoi le Canada va dire Non !


Pourquoi j’ai honte de Charles Taylor


Découvrez aussi mes balados Lisée202 sur l’histoire du Québec

Disponibles:

Kennedy et le Québec. Pourquoi, de tous les présidents, il connaissait le mieux le nationalisme québécois.

Aussi: Aux sources de la grande chicane politique québécoises.

et  Le problème avec nos héros.

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Marteau-piqueur et lois fédérales

Comment faire sauter une loi fédérale...

Comment faire sauter une loi fédérale…

En détruisant une dalle posée par Postes Canada, le maire Denis Coderre a posé… un geste de souveraineté !

En effet, le maire de Montréal a décidé que la loi fédérale qui donne à Postes Canada le pouvoir de couler du ciment où bon lui semble sur le territoire québécois et contre le vœu des élus locaux devait voler en morceaux. C’est tout de même quelque chose, de la part d’un des anciens lieutenants de Jean Chrétien.

Mieux encore, l’Union des municipalités applaudit !

Malaise du côté du gouvernement Couillard, où le ministre Pierre Moreau a joué les Capitaines Canada contre Coderre:  « ce n’est pas un exemple à donner. Ce n’est pas la façon de marquer le point » a dit celui qui est membre d’un gouvernement qui n’arrive pas à marquer un seul point face au gouvernement fédéral.

L’affaire de la dalle de Postes Canada est utile pour rappeler aux Québécois qu’ils ne sont pas, chez eux, tout à fait chez eux. Des lois fédérales donnent priorité aux organisations fédérales et au CN et au CP sur les considérations locales. Ottawa peut détruire le registre des armes à feu même contre les conseils de sa propre Cour suprême. Et l’Office national de l’énergie pourrait décider de nous imposer un pipeline.

L’affaire illustre aussi l’absolue incapacité du gouvernement Couillard de défendre le Québec. Pourquoi Pierre Moreau, qui doit porter la voix des municipalités, n’avait pas convaincu Postes Canada de mieux se tenir ? C’est qu’il n’a aucun pouvoir, tout fédéraliste qu’il soit, sur les gens qui nous gouvernent vraiment, à Ottawa.

Il y a bien une solution. L’indépendance.

Encore la schizophrénie canadienne de Philippe Couillard,

Ce samedi à Québec, le premier ministre Couillard a plongé tête baissée dans la piscine constitutionnelle. «À l’aube du 150e anniversaire du Canada, les Québécois souhaitent que le pacte qui lui a donné naissance soit réaffirmé» a-t-il dit devant un Stephen Harper impassible.

Que voulait-il dire ? Ses conseillers ont ainsi traduit sa pensée, selon ce qu’en a rapporté La Presse:

Dans l’entourage de M. Couillard, on confirme que cette «réaffirmation» fait référence à la signature par le Québec de l’acte constitutionnel de 1982. On indique aussi que c’est la première fois que le M. Couillard exposait cette volonté devant le premier ministre du Canada.

Signer la constitution d’ici 3 ans ? M. Couillard n’a pas vérifié avant de plonger, mais la piscine est vide. Le bureau de Stephen Harper a immédiatement indiqué aux journalistes qu’il n’était pas question de reparler de constitution.

C’était samedi. Qu’a-t-il dit dimanche ? Le contraire !

La constitution ? a-t-il dit, « ce n’est pas une priorité quotidienne du tout ». D’ailleurs il était très fâché. Selon La Presse Canadienne, M. Couillard s’est même « indigné de l’interprétation que les observateurs et adversaires ont voulu donner à ses propos. »

En effet. Tous ces rustres qui ont pu croire que le premier ministre fédéraliste du Québec souhaitait que sa province soit enfin signataire de la loi fondamentale du Canada devraient aller à l’asile ! C’est quand même effarant qu’on puisse songer que, pour son 150e anniversaire, le Canada veuille réparer une erreur historique envers un de ses peuples fondateurs !

La sortie-catastrophe du chef libéral québécois n’est que le dernier épisode d’une triste saga, entreprise plus tôt cette année, pendant la campagne électorale. J’en avais fait état dans ce billet, que je vous présente en rappel:

La schizophrénie canadienne de Philippe Couillard (16 mars 2014)

Je ne vous souhaite pas d’être dans la tête de Philippe Couillard par les temps qui courent. Une guerre civile semble déclenchée entre son hémisphère droit et son hémisphère gauche. Ou plutôt, entre son hémisphère canadien et son hémisphère, euh, comment dire?, ben, l’autre !

Je n’invente rien. En 48 heures, nous avons assisté à une disjonction synaptique majeure:

Vendredi en Abitibi:

« Dans les premiers jours de notre gouvernement, on va parcourir le pays pour rencontrer les provinces, les territoires canadiens, le gouvernement fédéral, en indiquant à chaque fois notre espoir que le caractère spécifique du Québec soit reconnu dans la Constitution ».

Puis il ajoute, solennel:

« C’est le devoir d’un premier ministre. »

On sent ici la volonté du chef de faire avancer ce dossier en priorité « dans les premiers jours » et l’évoquant « à chaque fois ». Une bonne chose car lors de sa campagne au leadership du PLQ il avait affirmé vouloir signer la constitution du Canada (que le Québec n’a jamais acceptée) d’ici 2017. C’est court, ça. Dans trois ans. Alors il faut s’y mettre. C’est son devoir.

Samedi à Sept-Iles:

Sur la constitution, « Il n’y a aucune urgence »
Ah bon ?
 » Lorsque je vais parcourir le Québec, le Canada, le monde, dans les premières semaines de mon mandat de premier ministre, ça va être avant tout pour parler d’économie et d’emploi. »
Ok, mais, hier, il a dit qu’il parlerait du statut du Québec chaque fois, il n’a pas oublié ?
 » Si d’autres veulent nous parler de leur intérêt d’ouvrir cette question, on répondra à leurs questions. »
Oui mais, si personne ne pose de question, vous n’en parlerez pas ? Comment faire alors pour signer la constitution d’ici trois ans ?
« Au bout de quatre ans » répond-il, si « vous me demandez de choisir entre 250 000 jobs et la Constitution, rapidement je tasse la Constitution »
Et le devoir ?
« le chien l’a mangé » (non, il a pas dit ça. c’est — à peine — pour rire)


Élucider le « Mystère Couillard »

Que s’est-il passé dans la tête du neurochirurgien pour que ce qui était prioritaire le vendredi puisse être tassé sans ménagement le samedi ?

Plusieurs réponses sont possibles:

1) Un conseiller l’a convaincu qu’il était impossible de réformer la constitution canadienne;
2) Il a changé d’avis;
3) Il s’est rendu compte que s’il voulait parler de la place du Québec dans le Canada, il serait obligé de définir cette place;
4) Il a reçu un appel de Justin Trudeau lui disant que s’il soulevait cette question, son père reviendrait à la vie pour le gifler publiquement.

Moi je dis: aucune de ces réponses.

J’en offre une autre: l’incompétence de Philippe Couillard sur ces questions.

L’ensemble de ses déclarations sur la question du Québec dans le Canada depuis un an témoigne d’une incompréhension du dossier, de son degré de difficulté, de son importance.

Pour un fédéraliste canadien comme Couillard, il est évidemment invraisemblable que ce pays qu’il chérit ait adopté, il y a 30 ans, une constitution contre les vœux du Québec et que rien ne soit fait pour réparer ce désastre.

Mais il faut du courage, dans le Canada de 2014, pour soulever cette question. Les derniers sondages montrent que plus de 80% des Canadiens hors-Québec sont complètement réfractaires à reconnaître l’existence du Québec comme nation dans la constitution. Les élites politiques savent qu’il n’y a rien à gagner, pour eux, de s’engager sur ce terrain.

Mais je connais plusieurs fédéralistes québécois conséquents qui se cherchent un héraut de la cause, d’abord parce qu’ils ont mal à leur Canada et voudraient que leur pays reconnaisse l’existence de la nation québécoise dans son texte fondamental, ensuite parce qu’ils jugent que l’absence de la signature du Québec sur le document est tellement une « vraie affaire » qu’elle alimente constamment la flamme souverainiste — qu’ils voudraient éteindre.

C’est ce qu’a déclaré l’ex ministre de Trudeau et sénateur libéral Francis Fox, en quittant son siège de sénateur en décembre 2011:

«L’absence du Québec comme signataire de notre Constitution constitue le symbole d’un clivage profond dans l’esprit de plusieurs dont la portée ne saurait nous échapper. Depuis bientôt trente ans, cette situation colore le paysage politique de notre pays et est invoquée par plusieurs pour freiner la mise en place d’assises nationales encore plus solides»

L’effet Couillard sur l’affaire constitutionnelle

En changeant de position aussi fréquemment sur cette question, Philippe Couillard fait plusieurs choses:

Il attire l’attention des Québécois sur l’injustice commise il y a 30 ans et admet que cette vraie affaire ne peut se résoudre qu’en demandant la permission des autres. C’est un cas patent de l’impuissance d’une province dans le Canada. Le coût de la non-indépendance.

Ensuite, il attire l’attention sur sa propre inconstance. Un jour il se présente en matamore qui va plaider avec les autres, le lendemain il n’est plus que le larbin qui voudra bien répondre aux questions sur l’injustice commise, mais seulement si les puissants daignent lui poser la question.

Troisièmement, il démontre aux fédéralistes québécois sincères qu’ils ne peuvent un seul instant se fier sur lui pour les représenter.

Finalement, il signale aux autres membres de la fédération qu’un futur premier ministre Philippe Couillard est indécis, inconstant et, par conséquent, insignifiant sur la question des droits du Québec dans la fédération.

Ils doivent l’attendre avec impatience.

Si Maxime Bernier faisait son travail…

À quoi servent les députés conservateurs élus par les Québécois ? À défendre les intérêts du Québec dans la belle fédération canadienne ? À faire en sorte que les investissements fédéraux soient équitablement répartis dans toutes les provinces ? À se battre aussi fort que leurs collègues du reste du pays pour promouvoir leur province d’origine ?

Si vous avez répondu oui à ces questions, vous n’êtes pas attentifs à leur travail.

Le ministre conservateur Maxime Bernier a traité cette semaine les Québécois de « quêteux ».

«C’est toujours la même politique de quémandage, déplore le ministre d’État à la Petite entreprise. Même si les montants en provenance d’Ottawa augmentent, ce n’est jamais assez. On en veut toujours plus, sinon c’est la preuve que le fédéralisme n’est pas rentable.»

En janvier dernier, son collègue Denis Lebel avait aussi fait la leçon aux Québécois au sujet de la péréquation. Tout cela tombe bien, le ministre fédéral des finances vient de dire à son homologue québécois qu’il n’aura pas de sou de plus du fédéral dans l’avenir prévisible.

Nous sommes dans une situation où la majorité des Canadiens hors-Québec considèrent le Québec comme un enfant gâté, jamais content (ils sont 72% à le penser, selon un Léger de 2012). Pire, comme un boulet (43% contre 39%).

Que font les représentants du Québec à Ottawa ? Ils leurs disent qu’ils ont raison de le penser. Ils leur disent que le Québec est un enfant gâté, un boulet.

Et pourtant…

Et pourtant les chiffres disent le contraire. Lorsqu’on calcule la totalité des transferts fédéraux vers les provinces, comme le fait Stéphane Gobeil dans ce tableau, le Québec reçoit moins que la moyenne:

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Mais cela n’est qu’une partie de la réalité. L’autre, c’est l’investissement massif fédéral dans les industries de nos voisins, alors que rien de tel n’a eu lieu chez nous.

Petit rappel des faits:

Pour le nucléaire ontarien: Le groupe de recherche Energy Probe a calculé que l’investissement fédéral dans le nucléaire, essentiellement ontarien, s’élevait à 20 milliards $, ce qui a généré pour 75 milliards$ de la dette fédérale actuelle…

Pour le pétrole albertain: Le service de recherche de la Bibliothèque du Parlement fédéral, à partir des rapports du commissaire à l’environnement, a calculé qu’Ottawa avait versé seulement entre 1970 et 1999, 40 milliards en subventions et crédits d’impôts divers à l’industrie pétrolière, gazière et du charbon, des industries jusqu’ici inexistantes au Québec.

Pour Terre-Neuve: Les Terre-Neuviens ont obtenu d’Ottawa que leur richesse pétrolière créée par Hibernia ne soit pas prise en compte dans le calcul de la péréquation. Bref, même si Terre-Neuve s’enrichissait, il fallait faire comme si elle ne s’enrichissait pas, et continue à recevoir de la péréquation — payée, il faut le rappeler, pour 20% par les contribuables québécois. En 15 ans, Terre-Neuve a reçu 4,6 milliards « comme si » elle n’avait pas de pétrole — dont 1,15 du Québec.

Pour Halifax et Vancouver: Ottawa a décidé en 2011 d’octroyer les contrats de construction de 28 grands bateaux — dont des navires de combat — totalisant 33 milliards $ aux chantiers Irving, à Halifax, et Seaspan, à Vancouver.

Pour l’Ontario, encore: En 2010, un investissement de 6,6 milliards de dollars pour le sauvetage de l’industrie automobile ontarienne. En 2014, un autre demi-milliard.

Il n’y a simplement aucun exemple d’investissement canadien de cette ampleur au Québec ces dernières décennies. AUCUN. (Enfin, si on oublie Mirabel, qui a fait plus pour nuire à Montréal en une décision que toute autre politique québécoise, si néfaste put-elle être !)

L’économie québécoise serait différente si un investissement de ce genre avait été fait chez nous. Et il est bon de retenir que 20% des sommes investies ailleurs (ou non perçues grâce à des crédits d’impôts pétroliers) ont été assumées par les contribuables québécois. Franchement, on aurait préféré avoir cet investissement plutôt que de recevoir de la péréquation.

Si nos ministres faisaient leur travail

Nous sommes donc dans cette situation paradoxale où les personnes que nous élisons et que nous payons pour nous représenter à Ottawa — Bernier, Lebel — plutôt que de nous défendre contre les accusations mensongères à notre endroit, plutôt que de se battre pour que nous partagions les bienfaits économiques de la fédération, alimentent au contraire les préjugés canadiens contre le Québec.

Il est vrai que l’exemple vient de loin. Du fondateur du Canada moderne, Pierre Trudeau:

« Nous sommes en voie de devenir un dégueulasse peuple de maîtres-chanteurs. » C’est ainsi que Pierre Trudeau décrivait les Québécois dans son tout premier article de Cité Libre, en 1950, en début de carrière.

En 1992, en fin de carrière, Trudeau reprenait le passage de Cité Libre, puis ajoutait : « Les choses ont bien changé depuis ce temps, mais pour le pire. »

Le puits canadien empoisonné

Cette idée du quêteux québécois est maintenant parfaitement intégrée dans la pensée canadienne anglaise. Elle est désormais intériorisée par NOS ministres québécois à Ottawa. Tellement qu’ils ne lèvent pas le petit doigt pour mener les combats pour lesquels ils occupent leurs fonctions, qu’il s’agisse du Pont Champlain, des Fonds de Travailleurs auquel Ottawa coupe les ailes, de la Commission nationale des valeurs mobilières qui nuirait à Montréal, du Registre des armes à feu, de tant d’autres dossiers encore. (Pour une liste partielle, voir ici.)

Pourquoi ? Parce que les préjugés anti-québécois au Canada, alimentés par les déclarations de nos propres ministres, sont tellement forts qu’il est désormais politiquement risqué d’offrir au Québec sa juste part des interventions fédérales.

Les conservateurs de Stephen Harper n’ont pas besoin du Québec pour être réélus majoritaires en 2015, c’est entendu. Mais le mal est plus répandu. Les deux chefs fédéraux députés du Québec — Thomas Mulcair pour le NPD et Justin Trudeau pour le PLC — savent que tout engagement tangible et chiffrable favorable au Québec nuira à leur chance d’élection dans le reste du Canada.

Une position fédéraliste conséquente proposerait de renverser cette tendance destructrice de la place du Québec dans le Canada, de sa dévalorisation constante. Mais les fédéralistes québécois à Ottawa font le contraire. Pour des raisons politiques (les chances électorales de leur parti au Canada), idéologiques (opposition aux choix économiques et sociaux québécois, ou à ses choix identitaires), la plupart des fédéralistes québécois enfoncent l’image du Québec dans l’imaginaire canadien et nuisent ainsi à ce que le Québec y obtienne le respect qui devrait lui être du.

On dira ce qu’on voudra du débat sur la charte des valeurs. Une chose est sûre. Les trois partis fédéraux, NPD, Conservateurs et Libéraux, étaient unanimes: si jamais l’Assemblée québécoise l’adoptait, ils auraient tous contesté sa légitimité et sa légalité.

L’idée de respecter la volonté d’une nation québécoise au sein du Canada de définir autrement ses règles du vivre ensemble ne leur a pas traversé l’esprit.

Au Canada, le Québec n’est pas respecté. Notamment parce que les élus québécois à Ottawa (sauf ceux du Bloc, bien sûr), ne le trouvent pas respectable.

Pays rêvé, pays réel, pays détaché

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Here we go again…

Le scénariste Daniel Thibault a le sens de la formule. Un de ses gazouillis post-électoraux se lisait comme suit: « Quand le PQ est élu, on n’ergote pas tant sur la mort du rêve fédéraliste, me semble. »

En effet. Mais quand le PQ est battu, c’est la mort du séparatisme. Ça doit être vrai: on la prédit tous les dix ans. Cette fois, selon Maclean’s qui a aussi le sens de la formule, il s’agit d’un « effondrement épique ». D’autres, plus prudents, dont notre nouveau Premier ministre, avertissent que cette idée ne mourra jamais.

Ils ont tous raison. L’idée d’indépendance, au printemps 2014, est bien vivante, mais son principal porteur a subi une terrible défaite. Il nous appartient, nous indépendantistes, de déterminer, non la vie, inexpugnable, de l’idée, mais sa vitalité.

La séparation qui ne dit pas son nom

Lorsqu’on a dit ça, on est loin d’avoir tout dit. Il s’écrit des choses dans la presse anglophone sur l’état des relations entre les Québécois et leur beau grand pays qu’on aimerait lire dans la presse francophone.

Je sais que, selon le principe linguistique maintenant célèbre de Philippe Couillard, chaque ouvrier d’usine québécois devrait savoir l’anglais au cas où un acheteur étranger lui posait une question. Mais entre deux visites, il peut user de son bilinguisme pour lire ce qui suit. (N’ayez crainte, je vais traduire pour ceux d’entre vous qui ne travaillez pas sur le plancher de l’usine).

D’abord, le fédéraliste le plus lucide au Québec, l’éditorialiste André Pratte, dit régulièrement des vérités aux lecteurs du Globe and Mail. Il l’a fait encore ce jeudi.

Separatism may not be a threat in the near future. But beware of the sleeping dragon. And in the meantime, we should be careful about the mutual indifference that has come to characterize the relationship between Quebec and the Rest of Canada. That indifference could surreptitiously lead to a de facto separation.

Traduction: Le séparatisme peut n’être pas une menace dans l’avenir proche. Mais craignez le dragon qui dort. Et dans l’intervalle, nous devrions être attentif à l’indifférence réciproque qui caractérise désormais la relation entre le Québec et le Reste du Canada. Cette indifférence pourrait, subrepticement, mener à une séparation de facto.

Mais où va-t-il chercher ça ? À plusieurs sources.

C’est ce qu’avait dit en avril 2012 l’ex-chef libéral fédéral Michael Ignatieff dans une entrevue à la BBC. À cette différence près qu’il jugeait que cela n’arriverait pas à l’avenir, mais que c’était déjà le cas: « Maintenant, dans les faits, nous sommes presque deux pays séparés » a-t-il dit.

André et moi sommes des lecteurs réciproques attentifs, donc il m’a lu sur l’inconfort et l’indifférence Québec/Canada, sur l’éloignement et sur les chemins du divorce.

Mais il y a beaucoup mieux que les élucubrations d’un séparatiste comme moi. Il y a l’opinion d’un grand sondeur canadien anglais, le président d’Ekos Frank Graves. Aussi dans le Globe and Mail de jeudi (une pièce de collection), il disait ceci:

At the level of basic emotional engagement, francophone Quebeckers have already left Confederation. It is hard to imagine that a country is viable wherein one of the founding peoples has so little basic connection to that country.

Traduction: Au niveau de l’attachement émotif de base, les Québécois francophones ont déjà quitté la Confédération. Il est difficile d’imaginer qu’un pays est viable lorsqu’un de ses peuples fondateurs a si peu de liens de base avec ce pays.

Je répète: il a dit ça APRÈS « l’effondrement épique » de lundi. Et pourquoi est-il si sombre ? C’est qu’il a comparé, de 1998 à l’an dernier, le niveau d’attachement au Canada.

Hors-Québec, nos voisins se disent « très attachés » au Canada. Ils étaient 90% à le dire en 1998, 85% l’an dernier.

Les Québécois francophones n’étaient déjà en 1998 que 57% à se dire très attachés. Ils n’étaient plus l’an dernier que 31%.

« Les chiffres de 1998 indiquaient un problème, dit Graves. Les chiffres de l’an dernier indiquent que les inquiétudes sur le séparatisme québécois, dans un sens très réel, n’ont plus lieu d’être » ajoute-t-il, car « les Québécois francophones sont déjà partis ».

Tant de pays

François Legault disait vrai, au lendemain de l’élection, en affirmant que « le pays rêvé nuit au pays réel ». Comme le pays rêvé — la souveraineté — ne réunit pas suffisamment de voix, le pays réel — le Québec d’aujourd’hui — souffre de voir un mauvais gouvernement, les Libéraux, être élu.

D’abord il est intéressant de noter que François Legault utilise le mot « pays » pour décrire le Québec. Tout le monde a compris qu’il ne parlait pas du Canada.

Un indice de plus de la décanadianisation du Québec. Combien de temps un peuple détaché de son pays légal peut-il continuer à s’en accommoder ?

Car finalement, lorsqu’on a tout dit, la volonté des Québécois de rester dans le Canada se résume à cela: un accommodement raisonnable. Arrivera-t-il un moment où cet accommodement apparaîtra déraisonnable ?

À suivre…

The Economist: Canada « Uncool »? Québec « Cool »!

L’influent magazine britannique The Economist écrivait cet automne que le Canada devenait assurément, « Uncool ».

Soucieux de ne pas faire souffrir le Québec de cette mauvaise presse anti-canadienne, j’ai envoyé une brève lettre au magazine pour souligner notre différence.

Et en voici la traduction :

Gens du pays, c’est votre tour

SIR – Si The Economist estime que le Canada est moins « cool » (« Uncool Canada », The World In 2014), ne devrait-il pas estimer que le Québec, lui, est « cool »? Là où Ottawa promeut les sables bitumineux, Québec lance le premier marché du carbone du continent (avec la Californie) et fait de l’électrification des transports le cœur de sa politique industrielle. Là où Ottawa détruit son registre des armes à feu, Québec porte l’affaire devant les tribunaux afin de maintenir le registre en place, du moins sur son territoire. Là où Ottawa dépense davantage sur les prisons, Québec met en œuvre un système universel de garderie et l’équité salariale entre les hommes et les femmes. Là où Ottawa recule sur les questions autochtones, Québec multiplie ses propres ententes. Là où Ottawa réduit l’aide envoyée à l’étranger, Québec planifie mettre sur pied son propre organisme d’aide internationale.

Pour couronner le tout, le Québec a l’un des plus faibles déficits budgétaires parmi les membres de l’OCDE. Sur le plan des échanges commerciaux, le Québec est celui qui est à l’origine de l’accord commercial signé récemment par le Canada et l’Union européenne, et qui sert maintenant de modèle pour un accord entre l’Union européenne et les États-Unis.

Il est vrai qu’un parti indépendantiste, le Parti Québécois, assure actuellement la gouvernance. Mais avec tout ce qui vous estimez moins « cool » à propos du Canada et, inversement, ce que vous estimez « cool » à propos du Québec, peut-être comprendrez-vous pourquoi tant de Québécois préféreraient quitter la fédération canadienne.

Jean-François Lisée
Ministre des Relations internationales, de la Francophonie et du Commerce extérieur et ministre responsable de la région de Montréal

Le Canada, un « corps étranger » ? C’est pire que vous pensez!

Pour tout vous dire, ça m’est venu comme ça, l’expression voulant que le Canada apparaissait « de plus en plus comme un corps étranger » dans l’expérience québécoise.

Les journalistes tentaient de me faire tirer des conclusions de cause à effet entre l’appui des Québécois à notre proposition de Charte des valeurs et de la laïcité et le bond, de 33 % à 44 %, de l’intention de vote souverainiste entre deux récents sondages.

Je m’y suis refusé, affirmant comme c’est mon habitude que la volatilité de l’intention de vote souverainiste d’un sondage à l’autre n’est pas significative. J’estime beaucoup plus importante la tendance lourde qui fait en sorte que l’attachement des Québécois envers le Canada s’amenuise, notamment chez les jeunes Québécois. On est en présence d’une « décanadianisation » du Québec et, chez nos voisins, d’une « déquébécisation » du Canada.

Dans son édito du Devoir de samedi, Antoine Robitaille me reproche l’utilisation des mots « corps étranger » pour décrire l’action récente du Canada. Il estime qu’il s’agit d’une « provocation inutile pouvant occulter des réalités qui méritent d’être soulignées et critiquées ». Il ajoute qu’il ne faut pas faire la souveraineté « contre le Canada ».

J’en suis. La raison de faire la souveraineté est positive: devenir maître de son destin. Mais affirmer qu’elle ne doit être QUE positive serait, pour reprendre ses propres termes, « occulter une réalité ».

Quelle est-elle? Sans revenir au passé — crise d’octobre, imposition d’une constitution contre notre gré, pratiques antidémocratiques pendant les référendums de 1980, puis de 1995, scandale des commandites, etc. — la simple revue des dossiers courants est accablante pour notre voisin canadien:

1. Le pont Champlain est de responsabilité fédérale. Il vieillit prématurément. Mais le Canada refuse de nous le remplacer si nous ne payons pas pour la facture, en nous imposant un péage que la totalité des intervenants montréalais refuse et qui mettrait le bordel dans la circulation — déjà problématique — entre l’île et la Rive-Sud. Cette idée vient-elle du Québec? Non. Elle vient de l’extérieur.

2. Les Fonds de travailleurs participent à l’activité économique de la métropole et des régions du Québec d’une façon tangible et démontrée, mais Ottawa veut leur couper les ailes, contre la totalité des intervenants — patronaux, syndicaux et gouvernementaux — québécois. Cette idée vient-elle du Québec? Non. Elle vient de l’extérieur.

3. Ottawa a introduit une réforme de l’Assurance-emploi qui appauvrit les régions du Québec, déstructure les industries saisonnières. Le Québec tout entier — patrons, syndiqués, maires, partis nationaux — demande des correctifs importants, sans succès. Cette idée vient-elle du Québec? Non. Elle vient de l’extérieur.

4. Ottawa a décidé de détruire son registre des armes à feu. Le Québec doit se battre jusqu’en Cour suprême pour supplier le fédéral de lui laisser la part de données venant du Québec et payée par, pour cette part, les contribuables québécois. Ottawa refuse et tient à cette destruction massive. Cette idée vient-elle du Québec? Non. Elle vient de l’extérieur.

5. Après avoir financé à coups de milliards de dollars les industries albertaines et terre-neuviennes du pétrole et l’industrie nucléaire ontarienne sans jamais soutenir l’énergie propre québécoise (on ne lui demandait d’ailleurs pas), Ottawa vient de décider d’accorder une garantie de prêt à l’hydro-électricité terre-neuvienne, faisant ainsi une concurrence déloyale à notre société d’État. Cette idée vient-elle du Québec? Non. Elle vient de l’extérieur.

6. Ottawa est obsédé par l’idée de créer sa propre Commission nationale des valeurs mobilières, dont le siège serait à Toronto, affaiblissant ainsi Montréal comme ville financière. Même si la Cour suprême a semoncé le gouvernement Harper, il maintient sa volonté d’aller de l’avant, contre le voeu de tous les acteurs économiques québécois. Cette idée vient-elle du Québec? Non. Elle vient de l’extérieur.

7. En matière environnementale, le Canada a renié sa signature sur l’entente de Kyoto et est toujours considéré comme un des principaux empêcheurs internationaux de trouver un nouvel accord sur le réchauffement de la planète. Cette position vient-elle du Québec? Non. Elle vient de l’extérieur.

8. En matière d’aide internationale, Ottawa sabre dans ses budgets, favorise les groupes religieux de l’ouest du pays pour la part restante, faisant en sorte que les Organisations de coopération internationale québécoise, qui naguère avaient 25 % du financement, n’en ont plus que 10 %. Cette idée vient-elle du Québec? Non. Elle vient de l’extérieur.

9. Dans son combat constant contre la science, Ottawa a mis fin à la formule de recensement long de Statistique Canada, affaiblissant l’outil utilisé par les chercheurs du pays, y compris l’Institut de la statistique du Québec, pour guider les législateurs dans leur travail. Cette idée vient-elle du Québec? Non. Elle vient de l’extérieur.

10. Ottawa a récemment décidé d’intervenir dans une cause qui veut remettre en question la capacité pour les Québécois de déterminer leur avenir selon la règle internationalement reconnue du 50 % +1. Tous les partis politiques québécois ont critiqué la décision fédérale. Cette idée vient-elle du Québec? Non. Elle vient de l’extérieur.

À la lecture de cette liste du Top-10 des actions fédérales en territoire québécois en 2013, comment ne pas conclure que le Canada agit comme une force externe pour, à répétition, mettre des bâtons dans les roues du Québec?

Comment ne pas constater qu’Ottawa ne reflète pas ainsi, au niveau fédéral, des débats locaux québécois, mais se heurte de plein fouet à des consensus québécois?

Comment ne pas admettre que le pouvoir fédéral agit de plus en plus comme un corps étranger qui nuit à notre développement?

Du mépris, oui

Le libéral Pierre Moreau a voulu m’enguirlander en affirmant que mon expression n’était que mépris pour le Canada et pour les fédéralistes québécois et que je devrais m’en excuser. Antoine Robitaille croit aussi que j’ai pu offenser des oreilles fédéralistes québécoises.

Les faits sont pourtant têtus. Ils n’appellent ni à une rectitude politique qui escamoterait la réalité actuelle des relations Canada-Québec, ni à la langue de bois.

Il y a du mépris dans l’équation. C’est le mépris grandissant des décideurs fédéraux envers le Québec, ses consensus, ses intérêts. Refuser de le voir et de le dire serait refuser la transparence et l’honnêteté.

Que Pierre Moreau et une majorité de Québécois affirment aujourd’hui qu’ils préfèrent rester au Canada plutôt que d’en sortir est un fait, respectable. Les fédéralistes québécois ne sont pas, et personne n’a dit qu’ils étaient, un corps étranger.

Mais le Canada qu’ils aiment, aimaient, ou voudraient aimer, disparait sous nos yeux et sous leurs yeux. Ce serait les mépriser que de ne pas les amener à ce constat, aussi brutal que la réalité de l’action fédérale.

Sur beaucoup des 10 points soulevés, l’attitude fédérale ne tient pas au seul Harper, mais survivrait à son remplacement par un autre parti fédéral.

Décanadianisation – Déquébécisation

Le second argument à l’appui du caractère de plus en plus étranger du Canada au Québec tient à l’évolution de l’identité québécoise.

Depuis 2004, et pour la première fois de notre histoire, une majorité de Québécois, toutes langues confondues, s’estiment d’abord Québécois, plutôt que d’abord canadiens.

Pire, l’attachement au Canada est en régression forte, surtout chez les 18-24 ans. J’ai traité de ces questions en détail dans deux billets:

Mais voici les informations essentielles: un tableau sur l’évolution de l’identité des Québécois, composé des sondages CROP de 1998 à avril 2009 et des sondages Léger/Jedwab de janvier 2009, septembre et décembre 2010:

identité1

En rouge: les répondants qui se disent seulement Canadiens ou Canadiens d’abord.
En jaune, ceux qui se disent également Canadiens et Québécois.
En bleu: ceux qui se disent seulement Québécois ou Québécois d’abord.

Il y a aussi un effet-miroir: une tendance à la Déquébécisation du Canada. Un sondage Léger/Quebecor de mars 2012 donnait la mesure du ras-le-bol canadien face au Québec.

C’est net, 43% estiment que le Québec est « un fardeau » (contre 39%), y compris 39% des Ontariens et 57% des Albertains.

Pire, un impressionnant 61% estiment que le Canada « se porterait aussi bien ou mieux » si on déguerpissait ! (dont 69% en Alberta !)

C’est sans doute que 72% d’entre eux nous prennent pour d’éternels « insatisfaits »

C’est donc dire — et ne le prenez pas mal — que pour une part croissante de nos voisins, le Québec apparaît de plus en plus comme un corps étranger…

Slogans optiques canadiens à Londres

Lorsqu’un diplomate québécois à Londres m’a raconté la chose, je suis resté  dubitatif. J’ai demandé des preuves. Il en a fourni. Je les partage avec vous.

C’est une histoire de drapeaux.Or, comme le disait joliment le britannique Arthur Koestler, « les drapeaux sont des slogans optiques ».

Sur l’immeuble du Haut Commissariat Canadien à Londres (l’ambassade) on pouvait naguère voir le drapeau canadien, aux côtés des drapeaux de chacune des dix provinces canadiennes. Le slogan optique, donc, de la diversité canadienne.

L'immeuble canadien avant...

L’immeuble canadien avant…

Mais un redécorateur — ou un réécriveur de slogans optiques — canadien est passé par là, on ne sait pas quand (avis aux alertinternautes qui connaissent la date du changement) et cette cacophonie de drapeaux a été remplacée par une belle et unique tonalité… canadienne.

...et après !

…et après !

 

Lu à Toronto: « L’espèce québécoise » en voie de disparition ?

C’est fou ce qu’on peut lire sur le Québec dans la presse torontoise. Tellement qu’on ne s’émeut plus. (En tout cas, pas moi, depuis que j’ai été décrit comme un « vampire » par une columnist du Globe and Mail l’an dernier.)

Mais il arrive qu’un propos anti-québécois, venu d’une signature connue et à plusieurs égards respectée, arrive à nous tirer un sourire, tant l’outrance sur le Québec est maintenant permise dans les grands quotidiens, dits sérieux, canadiens.

La perle de la semaine va à Preston Manning, personnalité refondatrice de la droite canadienne des années 1990, à l’origine du Reform party — dont Stephen Harper était membre — puis de l’Alliance, dont la fusion avec l’ancien Parti progressiste-conservateur a conduit au parti qui dirige aujourd’hui le Canada.

Bien que fortement campé à droite, Manning est considéré comme un penseur de bon calibre, dont l’influence compte.

Trêve d’introduction, lisons sa prose du Globe and Mail du 14 novembre, d’abord en version originale (il parle du Québec):

“Cultural despair” [that affects Québec] may also shape the social mores of a society, with significant biological and demographic implications. One wonders to what extent the province’s low birth rate, its high abortion rate, its growing preference for non-procreational sexual unions and its increasing demand for government-sanctioned assisted suicide are manifestations of this phenomenon.

It is ironic that those who promote and defend such mores among Quebeckers are regarded as “progressive,” while a biologist presented with evidence of these characteristics among a non-human species would see them as regressive – leading not to the preservation but rather to the endangerment and potential extinction of the species in question.

Maintenant en traduction libre:

La « désespérance culturelle » [dont souffre le Québec] peut aussi moduler les pratiques sociales d’une société, entrainant d’importants effets biologiques et démographiques. On peut se demander dans quelle mesure le faible taux de naissance de la province, son haut taux de suicide, sa préférence croissante pour des unions sexuelles non consacrées à la reproduction et sa demande grandissante pour le suicide assisté sanctionné par l’État sont des manifestations de ce phénomène.

Il est ironique de constater que les gens qui défendent et promeuvent ces pratiques chez les Québécois sont vus comme des « progressistes », alors que si on présentait à un biologiste des preuves de ces comportements observés chez une espèce non humaine, ils les verraient comme régressives — menant non à la préservation, mais à la mise en danger et potentiellement à l’extinction de l’espèce en question.

Ça ne s’invente pas.

Je ne veux cependant pas vous laisser croire, chers lecteurs, qu’il ne s’écrit que des inepties sur le Québec dans la presse torontoise, y compris dans le Globe.

On y a trouvé, mi-septembre, un excellent papier expliquant comment la Charte québécoise trouvait à sa racine deux courants: le féminisme et le républicanisme français. À lire ici.

1er juillet: Pourquoi la fête est-elle si triste ?

Pour tout étranger établi au Québec, l’étonnement est annuel. La Fête nationale du Québec, le 24 juin, est un événement majeur.

La Fête du Canada, le premier juillet, est largement ignorée. Comment a-t-on pu en arriver à cette situation, impensable dans toute nation normalement constituée (je pèse mes mots) ?

C’est qu’il y a un vice de conception. Le premier juillet 1867, date de fondation du pays, fut un jour chômé et les autorités organisèrent plusieurs manifestations. Le haut clergé était très favorable à la confédération, se sachant maître des compétences léguées à la nouvelle province, notamment l’éducation, outil de son autoperpétuation.

Les Québécois, alors appelés Canayens – les autres étaient Les Anglais — se sentaient évidemment concernés. Dans l’intense débat du moment, les leaders du projet, dont le conservateur George-Étienne Cartier, avaient même promis de tenir un référendum sur le sujet. Mais ayant testé la méthode au Nouveau-Brunswick, et s’étant fait dire non, ils ont renoncé à tenir parole.

Des élections ont eu lieu d’août à septembre 1867, faisant office d’élection référendaire. Le Parti rouge — dont le PLQ est le lointain héritier — s’opposait à la confédération, préférant que le Québec reste une province autonome dans l’empire britannique — une souveraineté-partenariat avant la lettre.

Cette élection fut une des plus divertissantes de l’histoire politique. D’abord, ce qui était normal à l’époque, le vote n’était pas secret: les électeurs signaient leur nom dans un grand livre ouvert. Seuls les hommes de plus de 21 ans détenant une richesse minimale avaient le droit de vote, ce qui réduisait l’électorat à une fraction du nombre d’adultes.

Ensuite, le clergé a annoncé que voter pour le Parti rouge serait un « péché mortel », qui conduirait, pour l’éternité, aux flammes de l’enfer. Les prédécesseurs de Mgr Ouellet ont averti que les prêtres refuseraient même de donner l’absolution aux fautifs, assurant ainsi leur damnation. (L’historien Marcel Bellavance a montré qu’effectivement, moitié moins d’absolutions furent consenties aux Pâques suivantes qu’aux précédentes.) Par mesure préventive, des curés refusaient aussi l’absolution, en confession, aux ouailles qui avouaient lire les journaux de l’opposition.

Résultat : 40% des électeurs ne se sont pas présentés, refusant de commettre ce péché, réduisant d’autant le bassin électoral. D’autres techniques furent mises en œuvre :

L’escamotage : Pour être candidat, il fallait être présent, au jour et à l’heure dits, pour un « appel nominal » des candidatures. Pourquoi ne pas kidnapper le candidat adverse –on disait escamoter — le temps de la procédure ? Cela est arrivé dans trois comtés, au profit des conservateurs.

L’achat : Ailleurs, le candidat conservateur, parfois avec l’assistance du curé, proposait au candidat libéral une somme d’argent ou une nomination (les nominations devaient être approuvées par le clergé). En échange, le libéral retirait sa candidature au moment de l’appel nominal, ce qui avait pour effet de faire élire sur-le-champ le conservateur. Ce fut le cas dans deux comtés.

Le défranchisage : Les officiers chargés de l’appel nominal, souvent conservateurs, avaient le pouvoir de «défranchiser» une paroisse, c’est-à-dire d’y annuler l’élection, sous divers prétextes. Les quartiers libéraux du comté de L’Islet -la moitié des électeurs- furent ainsi «défranchisés», comme trois paroisses libérales de Kamouraska, donnant dans les deux cas une courte victoire aux conservateurs.

Dans cette élection, la plus frauduleuse de l’histoire du Québec, même au regard des standards de l’époque, 45 % des électeurs (donc une majorité de francophones, car les anglos votaient conservateur) ont quand même bravé les interdits pour voter contre la fédération. L’adhésion du Québec au Canada a donc été décidée par moins de 10 % des adultes, moins de 20 % des hommes adultes. Les Canayens de l’époque savaient et les historiens d’aujourd’hui savent, que s’il s’était agi d’un vote libre, l’électorat aurait très majoritairement refusé l’entrée au Canada.

Ces faits sont évidemment perdus dans la mémoire collective. Mais ils aident à comprendre pourquoi la date du premier juillet 1867 n’a jamais constitué, pour les francophones du Québec, un moment fort. Voilà pourquoi on ne s’est pas transmis, de génération en génération, le goût de célébrer… une fraude.

Et encore…

Certains accusent les « séparatistes » d’avoir voulu nuire au Canada en faisant du premier juillet, la date légale de la fin des baux, plutôt que le premier mai comme c’était le cas auparavant. En fait, le changement fut décidé par le ministre libéral de la justice, Jérôme Choquette, grand pourfendeur de séparatiste en 1971. La raison : ne pas perturber l’année scolaire des enfants affectés dans les déménagements.

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* Ce billet a d’abord été publié le 30 juin 2010