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Ce serait une bonne chose, une constitution québécoise. Si seulement quelqu’un — le Canada — n’y avait pas pensé avant nous. Et lorsqu’on lit les documents déposés cette semaine par le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, on constate combien cette désagréable constitution préexistante est l’abcès de fixation de l’ensemble de l’exercice.
Se donner une loi fondamentale est d’ordinaire un moment d’affirmation de soi, de son existence, de ses valeurs et de ses choix. Mais nous ne sommes pas « d’ordinaire » au Québec. Nous ne sommes pas extraordinaires non plus. Enfin, pas toujours. Mais nous sommes « hors ordinaire ».
Je ne serais pas surpris que l’Ordre des contorsionnistes dépose sous peu plusieurs plaintes pour « pratique illégale de la contorsion » contre plusieurs de nos politiciens. La semaine qui vient de se terminer lui a procuré plusieurs cas de flagrant délit.
Mercredi matin, Pablo Rodriguez s’est présenté en point de presse à Québec sans rien avoir à annoncer sauf que, contrairement à la Coalition avenir Québec, ses députés allaient « travailler ». Comblant le vide ainsi créé, les journalistes ont voulu lui faire préciser sa pensée face à un thème clivant, la Loi sur la laïcité de l’État québécois.
On a ainsi appris que le Parti libéral du Québec (PLQ) sous Pablo Rodriguez était désormais favorable à la loi 21, que ses prédécesseurs avaient combattue bec et ongles. « Moi, je ne touche pas à 21. Il y a comme un genre d’équilibre ou de paix sociale autour de ça. C’est là », a-t-il dit. Wow. Et encore : « On a passé à autre chose puis on va débattre d’autre chose. » Re-wow. Donc, le PLQ, héraut des libertés individuelles, dont religieuses, renonce à défendre le droit des enseignantes musulmanes à porter le voile dans le cadre de leurs fonctions. Ça, c’est nouveau. Si Philippe Couillard était mort (il ne l’est pas), il se retournerait dans sa tombe.
Mais pas si vite, Philippe, car c’est ici que Pablo-le-contorsionniste fait son numéro. La « clause dérogatoire » s’applique à la Loi sur la laïcité de l’État. Ce recours a été renouvelé en mai 2024 pour cinq ans, c’est-à-dire jusqu’en mai 2029. Mais si M. Rodriguez devient premier ministre en octobre 2026, il changera la loi pour en retirer la disposition de dérogation. Idem pour la loi 96 sur la langue française.
Donc, « ça irait en cour, puis, ensuite, la cour décidera ». Ensuite ? La cour ne va-t-elle pas invalider la loi ? a demandé un scribe. « C’est possible, c’est possible. Puis, à ce moment-là, on décidera… Par la suite, on pourrait décider de reconduire la clause nonobstant ou non ou bien on… en fonction de ce qui sera déterminé par la cour. Mais, à ce moment-là, je ne peux pas prédire ce qu’elle dira. »
C’est beau, la contorsion. Le chef libéral fait semblant de ne pas savoir ce qui arriverait si la « clause nonobstant » ne protégeait pas la loi 21. Or, la Cour supérieure du Québec s’est déjà prononcée sur le sujet en 2021, écrivant que la loi « empiète lourdement sur les droits à la liberté de conscience et de religion ». Le juge Marc-André Blanchard avait même écrit que l’interdiction des signes religieux atteignait « l’âme ou l’essence même » de la personne touchée. Si ce n’était de la disposition de dérogation, il aurait lancé la loi caquiste aux poubelles juridiques de l’histoire.
Et que ferait M. Rodriguez s’il obligeait une autre cour à répéter ce qui a été dit en 2021 ? « On pourra décider de reconduire la clause ou non. » C’est ici que les applaudissements fusent.
Tout se passe comme si M. Rodriguez souhaitait devenir coach de l’équipe de hockey de la laicité. « J’adore l’équipe, l’équilibre est parfait, je ne veux rien changer » nous dit-il. Sauf une chose: dès son arrivée, il va enlever le gardien de but. Y aura-t-il des rondelles dans notre but ? « c’est possible, c’est possible ». Si oui, va-t-il rétablir le gardien ? Peut-être que oui, peut-être que non. Mais ses patrons (ses électeurs anglophones) sont férocement opposés à l’existence des gardiens de but.
Une fois que, disons, la Cour suprême confirmerait que la loi 21 contrevient à la version canadienne des droits de la personne (je rappelle que les cours européennes disent l’inverse), le premier ministre Rodriguez convaincrait le PLQ de voter en faveur de l’utilisation de la disposition de dérogation pour enlever aux enseignantes musulmanes les voiles qu’elles auraient eu le droit de porter dans l’attente de la décision de la cour ? C’est tordant.
L’après-midi même, c’est le premier ministre Mark Carney qui a fait son numéro. En déposant le mémoire du Procureur général du Canada devant la Cour suprême, il a réussi à la fois à valider et à attaquer la disposition de dérogation.
Il l’a validée en abandonnant l’idée de son prédécesseur Justin Trudeau de contester son utilisation à des fins préventives. C’est un recul capital, vécu tel par tous les opposants à la loi 21, car les juristes trudeauistes estimaient que c’était là le meilleur argument à leur disposition pour faire échec à la Loi ainsi qu’à toute autre tentative d’autres provinces (ou d’un éventuel premier ministre Pierre Poilievre) de contourner la Charte canadienne des droits et libertés.
Il suffisait de convaincre la Cour que ses juges, il y a quarante ans dans l’arrêt Ford, n’avaient pas eu tort de déclarer que la clause permettait une utilisation préventive (car elle ne l’interdit pas), mais que le Charte étant « un arbre vivant », selon une expression trudeauiste fameuse, de nouvelles branches et de nouvelles feuilles avaient poussées, et recouvert cette clause qu’on ne saurait plus voir.
Mais M. Carney ne pouvait politiquement abandonner cet argument sans en trouver un autre. Je dis bien « politiquement ». Car, juridiquement, rien n’interdisait à Ottawa de dire que la clause était simple et claire dans la Constitution, qu’elle avait eu raison il y a 40 ans de l’affirmer, et qu’il ne fallait toucher à rien. Politiquement, donc, toute la gauche libérale et néodémocrate, toute l’intelligentsia bien-pensante de Toronto ainsi qu’une bonne partie du caucus et des membres du Conseil des ministres estiment qu’il faut à tout prix empêcher le Québec d’entacher l’âme canadienne en violant allègrement les droits.
Les avocats fédéraux ont donc inventé un nouvel argument, très faible, selon lequel l’utilisation de la disposition pouvait à la longue nier irrévocablement un droit, ce qu’il faut éviter, au cas par cas.
Je prévois depuis longtemps que la Cour suprême ne donnera pas aux nationalistes et aux indépendantistes québécois l’argument massue de l’invalidation de la disposition de dérogation et de la Loi sur la laïcité de l’État. Elle exclura probablement les commissions scolaires anglophones de son application en s’appuyant sur un autre article de la Charte canadienne des droits et libertés. Cette décision sera annoncée après l’élection éventuelle, en octobre 2026, du Parti québécois.
Le ressac ne sera donc pas celui qu’on attendait. La gauche canadienne, y compris libérale et néodémocrate, sera furieuse contre la Cour suprême, car elle aura rendu légaux la xénophobie et le racisme québécois (à leurs yeux, on s’entend). Le seul remède à cet affront sera de proposer un amendement constitutionnel pour baliser ou, mieux, abolir la disposition de dérogation. Il sera divertissant de voir MM. Carney et Rodriguez trouver de nouvelles contorsions pour survivre à cette tempête.
(Une version légèrement plus courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)
À la fin des années 1980, un journaliste politique et un politologue français, ahuris par le nombre de gaffes commises par les partis de gauche et de droite, publièrent un livre à la fois humoristique et éclairant. Que le meilleur perde. Éloge de la défaite en politique postulait que, contrairement à ce qu’on avait toujours cru, les élus préféraient, de loin, rester dans l’opposition plutôt que d’être au pouvoir.
Cela semble farfelu et le statut de député d’opposition peut apparaître futile et frustrant, mais, lorsqu’on y pense, il n’en est pas moins vrai que la charge de travail est beaucoup plus légère (sauf pour le chef), les vacances plus fréquentes et plus longues. Et puisqu’il est plus aisé de démolir que de construire, la tâche est plus aisée, la responsabilité moins lourde. En plus, c’est assez bien payé, et on passe souvent à la télé.
Frédéric Bon et Michel Antoine Burnier, c’est leur nom, ont donc remonté le temps pour analyser sous cet angle les décisions et les déclarations des uns et des autres. Pour peu qu’on pratique la suspension consentie de l’incrédulité, il apparaît vraisemblable que chaque chef de parti au pouvoir a commis suffisamment de bourdes pour perdre ses élections et que chaque chef d’opposition, menacé par les sondages d’accéder au pouvoir, a manigancé un impair, une fuite malheureuse, suscité une division interne, propre à le faire rester dans l’opposition. Remarquez : ça ne marche pas toujours. Et il faut savoir doser. Faire semblant qu’on n’a pas fait exprès.
C’est avec cet état d’esprit (tordu) que je vous invite maintenant à apprécier le brio avec lequel François Legault a remanié son cabinet. Je ne dis pas qu’il veut perdre la prochaine élection — vous me direz, c’est déjà fait —, mais il enfreint les codes pour atteindre, sans que cela paraisse aux yeux des analystes, ses véritables cibles.
Prenez Jonatan Julien (oui, de grâce, prenez-le !). Son déplacement confine au chef-d’œuvre politique. En sept ans sur les banquettes ministérielles, ce monsieur, dont la tâche était de présider à la construction des infrastructures (le saviez-vous ?), a observé béatement l’inexplicable explosion de leurs coûts, que le premier ministre estime désormais insupportables. Certains pensent méchamment que M. Julien n’est pas le pogo le plus dégelé du cabinet. Mais chacun le sait favorable au troisième lien, dont il est désormais responsable à son ministère des Transports et de la Mobilité durable.
Admirez l’astuce : à Québec, où 60 % des électeurs sont favorables au tunnel, les électeurs crédules seront rassérénés par la nomination de ce partisan qu’aucun argument défavorable n’ébranlera. À l’extérieur de Québec, tous ceux qui sont opposés au projet pharaonique pourront aussi dormir tranquilles : ce ministre n’a pas la compétence voulue pour faire cheminer sérieusement un projet de cette ampleur.
Le cas de Bernard Drainville est aussi remarquable. Tout le monde clame, depuis mercredi, qu’il est le pire choix possible pour l’Environnement. Sa déclaration « Lâchez-moi avec les GES » lui colle à la peau comme une gangrène incurable. Et qui peut oublier les larmes qui ont inondé ses joues lorsque son patron a abandonné, le temps d’une élection partielle, le troisième lien ?
Si vous estimez cette nomination calamiteuse, c’est que vous êtes un lecteur d’Alexandre Shields et que vous vous préoccupez d’environnement. Sachez que vous n’êtes absolument pas visé par cette opération. François Legault sait que vous ne voterez pas pour lui. Il veut cependant attirer les Québécois, de plus en plus nombreux, qui ont jeté l’éponge sur le réchauffement climatique et qui croient urgent de ne plus s’en occuper. Voyez : Équiterre a publié lundi un sondage Léger qui démontre que davantage de Québécois (48 %) souhaitent de nouveaux pipelines que ceux (38 %) qui n’en veulent pas. Le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Bernard Drainville, est fait sur mesure pour le premier groupe, que courtise Éric « Mon char, mon choix » Duhaime, dont le parti dépasse désormais en intentions de vote celui de Legault. (Je propose quand même ce changement dans l’intitulé du ministère : Lutte contre l’environnement.)
Tournons-nous vers la nomination de France-Élaine Duranceau au Conseil du trésor. Les analystes non rompus au machiavélisme jugeront qu’elle n’a pas l’expérience ministérielle voulue pour relever un tel défi. Ils diront aussi que le premier ministre a commis une bourde dans son discours d’assermentationen reprenant à la blague le nom de « Cruella » utilisé par un caricaturiste pour désigner Mme Duranceau. Tout est au contraire calculé et pesé.
François Legault a fait de son épreuve de force avec les médecins le moment clé de la fin de son mandat. Il veut leur faire dire « mon oncle ». Il en rêve depuis qu’il a été forcé, lui, de prononcer ces mots lors d’un bras de fer précédent, alors qu’il était ministre de la Santé en 2002. Il a correctement compris que sa tactique, jusqu’ici, ne donnait aucun fruit. C’est parce que les syndicats médicaux croyaient trouver chez la négociatrice en chef, Sonia LeBel, une personne de bon sens. En nommant une « Cruella » cheffe des négociations, Legault envoie le signal contraire : « Nous serons sans pitié, elle et moi. »
J’ai gardé le plus drôle pour la fin. J’avoue que le sens caché, là, dépasse mes capacités de décodage. Ian Lafrenière a été désigné ministre de la quadrature du cercle. Je m’explique. Responsable des relations avec les Autochtones, il devait dénouer avec tact et souplesse des conflits souvent inextricables entre Autochtones et Blancs, et parfois entre Autochtones. Une barricade est si vite érigée, comme en ce moment par les Attikameks près de La Tuque. Ils sont en rogne — comme tout le monde, y compris l’industrie — contre la réforme forestière caquiste.
Jusqu’à mercredi matin, lorsque le ton montait entre militants et policiers, la tâche de Lafrenière consistait à hisser le drapeau blanc et à passer le calumet de paix. Depuis mercredi après-midi, il est désormais, en plus, ministre de la police. Donc au prochain affrontement, il aura toujours le drapeau et le calumet, mais également un sifflet pour signifier aux forces policières de foncer. J’espère qu’il y aura des caméras.
J’avoue, l’incrédulité fut ma première réaction lorsque j’ai lu dans La Presse qu’un sondage CROP annonçait la résurrection de la souveraineté chez les jeunes Québécois. Et pas qu’un peu : 56 % y seraient favorables, nous a-t-on dit. Vous savez que c’est beaucoup ? Cela équivaut à 70 % des jeunes francophones de 18 à 34 ans. Vous rendez-vous compte ? 70 % ?
Bon, ils étaient un peu moins partants quand on leur demandait s’ils cocheraient Oui à un référendum immédiat, l’enthousiasme glissait à 47%, ce qui fait tout de même 59% de francophones. Une majorité, disons, claire.
Avant de m’épivarder de bonheur sur les internets, j’ai sagement attendu que Jean-Marc Léger produise son propre coup de sonde, publié par l’empire Québecor le 19 août. Les 18-34 sont, là, moins massivement mobilisés que chez CROP, à 42%, ce qui donne tout de même 53% chez les francophones. L’important est la tendance. En août de l’an dernier, ils n’étaient que 25% (31 % de francos) et en août 2023, 31% (39% de francos). Voyez ? Ça varie. Mais on ne peut nier que, si ça varie, ça varie nettement à la hausse. Les échantillons sont petits, moins de 300 personnes. Si seulement quelqu’un nous faisait un bon sondage de 1000 jeunes, on en aurait le cœur net. Et on pourrait savoir si la fièvre indépendantiste est plus forte chez les 18-24 que chez les 25-34. Et les 16-18, qu’en pensent-ils ? C’est crucial, car certains vont voter en 2026 et, de plus, les jeunes du Parti québécois veulent ramener l’âge électoral (et référendaire) à 16 ans.
Voilà pour le quantitatif, mais le qualitatif ? Le populaire youtoubeur Mounir Kaddouri (alias Maire de Laval) a produit cet été pour le magazine Urbania un reportage vidéo où il plonge dans cette renaissance.
La principale pièce à conviction s’appelle Kinji00, un rappeur de 17 ans, né au Portugal, et dont les productions tik tok ont été vues, en un an, quatre millions de fois. Il a plus de 500 000 abonnés.
« Y’a un nouveau wave souverainiste et je suis le CEO » dit-il dans un des hits de sa mixtape. (Attention : usage fréquent de franglais imminent) . En l’écoutant, on apprend plein de choses. Avant, par exemple, du temps des vieux, l’indépendance était plus intellectuelle. « Nous on a simplifié un peu. »
Dans sa chanson peut-être la plus connue, Fleur-de-Lys, on entend que « Jean Chrétien, le tabarnac, a volé ma fleur-de-lys ». C’est simplifié, donc. Chrétien était très porté par la feuille d’érable – il avait promis d’en faire flotter un million, surtout au Québec–, et il est vrai que la vue de trop de drapeaux québécois en un même lieu l’indisposait.
Plus niché est la chanson où une jeune femme est une fake hoe, car elle a fait croire à son mec qu’elle aimait le Québec seulement pour le riz. Traduction : Fake hoe est, littéralement, une fausse prostituée, mais il ne faut pas prendre l’expression littéralement, car cela s’applique à tous les genres, la putasserie étant équitablement distribuée. Elle voulait riz, c’est-à-dire charmer. J’en conclus que si la trend est que pour riz il faut se déclarer souverainiste, il y a des forces à l’œuvre dans notre jeunesse que les outils de la science politique peineront à mesurer.
Kaddouri nous révèle aussi que sur les réseaux où les boomers se font rares, les Oui gagnent la bataille des mèmes, à la fois sur l’indépendance et, contrairement à ce que nous disent des chiffres récents, sur une réappropriation de la culture québécoise. Saviez-vous que des filles y font des fit checks sur du Jean Leloup ? Il s’agit de se filmer dans une nouvelle tenue en marchant ou dansant, sur une musique choisie.
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Un spécialiste des mèmes, Vincent Houde du site Fruiter, nous apprend que le nombre de mème et de mini-clips en tout genre a explosé ces dernières années sur des sujets liés au Québec, sa culture et sa souveraineté. « C’est une tendance d’être souverainiste, explique-t-il. Les jeunes vont la suivre parce que c’est drôle, parce que c’est le fun, parce qu’ils ont leurs amis qui commencent à suivre ça, alors ils vont le faire eux-autres aussi ».
Une séquence qui a beaucoup circulé cet été montrait une jeune femme, Florence Joly. affirmant avec force : « quand j’étais plus petite on m’intimidait pour être québécoise, on riait de moi pour être québécoise, maintenant je suis tellement fière d’être québécoise. » Ce qui peut exprimer un retour de balancier contre la tendance que j’avais documenté en ces pages l’an dernier sur le mépris parfois affiché dans les écoles contre la québécitude, notamment, mais pas seulement, par des élèves issus de l’immigration.
Ce qui nous amène au diagnostic. Puisque ce mouvement de renaissance semble avéré comment l’expliquer ? J’avance deux hypothèses. D’abord chaque génération veut se distinguer de la précédente. Je ne parle pas seulement des vieux, mais de la génération précédente de jeunes. Les militants de la génération précédente étaient wokes, et voyaient l’identité québécoise de manière suspecte. Leurs successeurs font l’inverse.
Un des jeunes interrogé par Kaddouri en témoigne. Quand il a commencé à se dire indépendantiste, il y a quelques années, « C’était un peu comme un peu comme en mode coming out, genre : « Je suis indépendantiste ». Il fallait que tu le dises. C’est redevenu nice comme ce l’était dans le temps de nos parents […]. C’est le futur.»
Ma seconde hypothèse tient à la difficulté de s’engager dans une cause qui a des chances de succès. On a récemment pris conscience que le changement climatique aura lieu, quoi qu’on fasse chez nous. Que peu importe le nombre de manifestations qu’on puisse organiser, la guerre à Gaza continue. Le détraquement possible de l’IA nous échappe.
L’indépendance du Québec n’est pas une chose simple à réaliser, on le sait. Au moins, elle ne dépend que de nous, chez nous. Il y a même un horizon à court terme : une élection l’an prochain, un référendum ensuite.
« C’est mon antidote au cynisme, dit Camille Goyette-Gingras, présidente, à 31 ans, des Oui Québec. J’ai l’impression de prendre le contrôle de ma destinée. »
L’important, dit Kijii00, c’est de « bien spread le message ». Homme de coalition, vous ne m’entendrez pas corriger leur français, l’essentiel est que nous marchions tous dans la même direction. Comme le disait mon patron Jacques Parizeau, « pour la souveraineté, la maison est prête à tous les sacrifices. » Un préavis, cependant : je ne porterai pas de macaron « Québec franglais ».
(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publié dans Le Devoir.)
J’ai une marotte. Je ne peux m’empêcher d’écouter ce que nos politiciens disent aux anglo-québécois. C’est très révélateur. D’abord on peut les prendre en flagrant délit de contredire les positions qu’ils prennent en français. J’avais ainsi découvert que, dans l’opposition, François Legault, avait identifié à la radio de la CBC le grand problème de l’intégration des immigrants. On exige trop qu’ils connaissent le français avant de venir, avait-il dit. Il a changé d’avis depuis, remarquez. Il arrivait à Manon Massé de dire devant un micro anglo que la langue de Shakespeare pourrait être une langue officielle dans sa vision du Québec. Puis, elle s’en excusait.
Les cinq candidats à la direction du Parti libéral du Québec ont consacré deux heures, ce dimanche, à débattre, en anglais. Je les ai écoutés pour vous. Mes attentes étaient basses. Optimiste impénitent, je me demandais toutefois si l’un d’entre eux aurait le courage de dire une seule chose qui ne relèverait pas de la flagornerie envers notre minorité historique.
Ma carte de bingo affichait en son centre l’expression « le français est en déclin au Québec ». Après tout, c’est la conviction maintes fois réitérée du nouveau premier ministre du Canada. C’est surtout ce qu’on retient du dernier recensement et des travaux du Commissaire québécois à la langue française. Je ne cite qu’un élément: selon les chiffres fédéraux, entre 2016 et 2021, 4,6% des jeunes montréalais francophones sont devenus des jeunes montréalais anglophones. Ils ont été assimilés. Tiens, un autre élément, pour la route: pendant la même période, la proportion d’unilingues anglophones au Québec a progressé de 15%.
Je ne vous garde pas plus longtemps en haleine. Je n’ai pas crié bingo. Aucun des candidats n’a eu le cran — ou est-ce même la conviction — d’oser évoquer, même de biais, même timidement, qu’il pouvait y avoir un déclin du français, voire une zone d’ombre, quelle qu’elle soit. Pour mémoire, aux dernières nouvelles, 68% des francophones sont convaincus que le français est menacé au Québec (25% pensent le contraire, 7% ne savent pas). Cette majorité francophone n’a manifestement pas de porte-parole parmi les candidats libéraux en lice.
Pourtant, j’ai eu un bref moment d’espoir. L’homme d’affaires Marc Bélanger s’est avancé sur une glace mince en évoquant les rencontres où, au centre-ville de Montréal, 26 francophones doivent parler anglais car il y a un unilingue anglophone dans la pièce. « This is unacceptable » a-t-il tonné, en anglais. J’attendais qu’il ajoute que, premier ministre, il ferait en sorte que tous les diplômés anglo-québécois aient une connaissance opérationnelle du français pour que cesse, une fois pour toutes, cet inacceptable impérialisme linguistique de la minorité. Nenni. Il avait une autre solution en tête: la technologie, l’intelligence artificielle. Bref, il fallait accommoder ce pauvre unilingue anglo, pas l’intimer d’apprendre la langue officielle du lieu.
On en était là, au College John Abbott, ce dimanche. En fait, c’était pire. Les seules mesures linguistiques que les candidats libéraux souhaitent adopter sont favorables à l’anglais. Fini le plafonnement des inscriptions aux Cégeps anglophones. Grâce au PLQ, ils pourront demain croître bien au-delà des besoins de leur communauté et procéder à l’anglicisation, désormais abondamment documentée, des non francophones. Ils en ressortent significativement plus enclins à travailler en anglais et à utiliser l’anglais dans l’espace public. Finie, évidemment, la protection offerte à la loi 96 par la clause dérogatoire. Les libéraux permettront aux tribunaux fédéraux de s’adonner à leur passe-temps favori : émasculer les lois linguistiques québécoises. Finies aussi la régulation du nombre d’étudiants étrangers anglophones au Québec, dont l’explosion a versé au centre-ville de Montréal, depuis dix ans, l’équivalent de la population de trois Westmount.
Sous l’un ou l’autre de ces chefs libéraux, les universités anglophones retrouveront l’âge d’or que leur avait organisé Philippe Couillard. Les candidats souhaitent-ils aussi lever l’obligation faite aux universités de franciser 80% de leurs étudiants venus d’ailleurs ? L’occasion leur a été donnée par l’animatrice du débat de préciser leur pensée à ce sujet. D’affirmer, même, qu’ils sont d’accord avec le principe, sinon avec le seuil ou les délais. Ils ont choisi de laisser l’impression qu’ils allaient faire table rase de cette bizarre obsession d’enseigner le français aux étudiants qui choisissent d’étudier à Montréal. Nous n’avons pas su non plus s’ils allaient faire sauter l’application dans les Cégeps anglos d’une proposition issue du PLQ de Dominique Anglade faisant passer de deux à cinq le nombre de cours de français ou en français. Ce sera pour une autre fois.
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Qu’en est-il de l’immigration, dont l’explosion ces dernières années a fait bondir de 40% le nombre de salariés utilisant principalement l’anglais au travail, selon le Commissaire à la langue française ? Et qui, pour ceux qui ne s’intéressent pas aux questions linguistiques, a provoqué une crise du logement sans précédent et lourdement exacerbé les pénuries en santé et en éducation ?
Les aspirants-futurs premiers ministres libéraux ont tous la même réponse, qui ne manque pas d’originalité dans le contexte : il faut beaucoup plus d’immigrants ! L’ex-président du Conseil du patronat Karl Blackburn a même reproché à l’ex-ministre et lieutenant québécois de Justin Trudeau, Pablo Rodriguez, d’avoir « tourné le dos aux entreprises » en fermant d’un millimètre le robinet des temporaires l’an dernier. (Rodriguez fut aussi accusé de n’avoir rien fait pour protéger les universités anglos contre la torture linguistique et économique infligée par le gouvernement caquiste. Il s’en est défendu.)
Nous sommes donc en présence d’un groupe de candidats dont l’ascension au gouvernement garantirait l’accélération du déclin du français au Québec – et de la crise du logement. Le démantèlement des éléments de la loi 96 qui ont un léger mordant ferait une partie du travail. L’ouverture des vannes de l’immigration anglicisante ferait le reste. La seule question en suspens est de savoir si ces cinq candidats sont : a) sincèrement convaincus que le français se porte à merveille; b) savent que le déclin est en marche mais font semblant que ce problème n’existe pas, pour attirer le vote des militants anglos et franco-jovialistes; ou c) sont volontairement en mission pour affaiblir davantage encore le français et diriger ensuite une nation où les francophones seront quantité politique négligeable.
Je vous laisse choisir.
(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)
Avertissement : cette chronique n’est pas un appel au vote. Elle n’offre que des constats. Mais ceux de mes lecteurs qui souhaitent maximiser les chances que le Canada reste uni devraient voter pour Pierre Poilievre. Et ceux de mes lecteurs qui souhaitent maximiser le risque de fragmentation du Canada devraient voter pour Mark Carney.
Ce n’est évidemment pas dans le programme du chef libéral de présider au départ d’une ou de plusieurs provinces canadiennes. Cependant, les partisans de l’indépendance de l’Alberta, et plus généralement des provinces des prairies, voient en l’élection de Carney la principale condition gagnante de la réalisation de leur projet.
L’affaire ne serait qu’anecdotique s’ils n’avaient pas trouvé en la première ministre albertaine une femme d’une farouche détermination qui a entrepris de tout mettre en œuvre pour provoquer, a-t-elle écrit, « une crise d’unité nationale sans précédent ».
Je vous ai avisés dans une chronique antérieure de la liste de demandes qu’elle a envoyée aux deux partis fédéraux qui, en comparaison, rend celle livrée cette année par François Legault on ne peut plus pâlotte. Danielle Smith donne six mois au futur premier ministre canadien pour se rendre à ses exigences (en résumé : bar ouvert pour le pétrole), sinon… elle « jugera » de l’humeur des Albertains. Non sans les avoir crinqués dans l’intervalle avec une commission de consultation appelée Next Steps, avec une promesse de référendum, et avec la prédiction qu’envers l’Ouest, « Carney est pire que Trudeau ».
Hier comme aujourd’hui, une majorité massive d’Albertains souhaite rester canadienne. Mais alors que, sous le dernier premier ministre conservateur, issu de l’Alberta, Stephen Harper, seulement 10 % des citoyens de la province pétrolière souhaitaient voir leur drapeau flotter aux Nations unies, aujourd’hui, dans l’hypothèse de l’élection de Carney, un tiers est partant. L’idée est donc sortie de la marge.
Le vieux sage albertain Preston Manning, ex-fondateur du Reform Party dont la devise était « The West Wants In » — l’Ouest veut être présent dans les décisions, s’est transformé en partisan du « Wexit » — aucune traduction nécessaire. Dans un texte publié dans le Globe and Mail la semaine dernière, il a lancé un avertissement aux électeurs du centre du pays (il parle de nous et des Ontariens) et de l’Atlantique. Nous devons « reconnaître qu’un vote pour les libéraux de Carney équivaut à un vote pour la sécession de l’Ouest ».
Il s’explique : « Si les préoccupations ou les actions de l’Ouest canadien vous importent peu, ignorez ce conseil non sollicité. Mais comprenez que la séparation du moteur économique de l’Ouest canadien, basé sur les ressources, aura sur le reste du Canada des conséquences économiques et sociales désastreuses ». Bref, il nous enjoint de rejeter Carney, non pour le seul bien de l’Alberta, mais pour nous éviter les conséquences désastreuses que le départ de la poule aux œufs pétroliers infligerait.
Manning prévoit d’ailleurs que d’autres provinces de l’Ouest quitteraient la fédération, en cas de départ de l’Alberta. Un député du Nouveau Parti démocratique (NPD) a voulu en avoir le cœur net en posant directement cette semaine la question à Scott Moe, premier ministre de la Saskatchewan. Sans succès. Moe refuse d’exclure clairement un avenir indépendant à sa province. Les questions d’aliénation de l’Ouest et d’indépendance sont sérieuses, dit-il. Mais encore ? « Si c’est la voie qu’ils continuent à suivre [les politiques environnementales libérales], et si cette politique non consentie nuit à la façon dont nous créons de la richesse, des emplois et des opportunités dans cette province, alors nous allons avoir un problème important dans le futur. »
La machine à problèmes
Un problème, c’est vite dit. Je connais des souverainistes québécois qui leur diraient, à Smith et à Moe, qu’il faut de méchants problèmes pour convaincre 50 % d’une population plus une personne de dire adieu au Canada. Smith a eu une idée riche : s’associer au Québec pour multiplier les problèmes avec Ottawa. J’aimerais rencontrer le conseiller albertain qui s’est donné la peine de lire les 108 pages du rapport publié en novembre par le Comité consultatif sur les enjeux constitutionnels du Québec au sein de la fédération canadienne.
Avant même que le gouvernement Legault ne se prononce sur ses recommandations, Danielle Smith les a trouvées excellentes, et a proposé dans une lettre à son homologue québécois que les deux provinces appuient de concert sur l’accélérateur des revendications autonomistes. Accorder aux lois provinciales sur la propriété la préséance sur les lois fédérales, avoir son mot à dire dans la nomination des juges (Simon Jolin-Barrette a bougé là-dessus cette semaine), réduire le pouvoir fédéral de dépenser, désigner soi-même son lieutenant-gouverneur, participer directement aux négociations internationales et soumettre leur application à une ratification des provinces, la liste est longue.
Cela embêterait un gouvernement Poilievre, c’est certain, car ces réformes excèdent de loin la flexibilité provincialiste conservatrice. Il s’agirait plus assurément d’une série de drapeaux rouges agités devant un gouvernement libéral peu enclin à démanteler l’œuvre de Trudeau père.
Il est tout à fait possible que l’ensemble de la manœuvre soit une entreprise classique d’augmentation du rapport de force de l’Alberta pour arracher davantage d’autonomie au sein de la fédération et faire déboucher ses projets de pipeline. Mais je pense subodorer qu’il y a davantage. On a vu Danielle Smith évoluer comme un poisson dans l’eau de la droite républicaine, y compris à Mar-a-Lago, dans un rassemblement MAGA (Make America Great Again) en Floride et sur les ondes trumpistes. Il est aisé de conclure qu’elle s’imagine demain gouverneure du 51e État américain. Puis, pourquoi pas, première sénatrice de l’Alberta à Washington. Elle n’a que 54 ans après tout.
Que signifierait, pour les indépendantistes québécois, le scénario d’une Alberta quittant le Canada ? Rien de moins qu’une aubaine. D’abord, le départ de la province baliserait la voie de sortie de la fédération, en traversant toutes les étapes nécessaires : reconnaissance de la question et du résultat référendaires par le Parlement fédéral, négociation d’une juste répartition de la dette et des actifs, ratification canadienne de son départ. En cas de succès — mais en ce cas seulement —, les Québécois anxieux seraient rassurés. Non seulement une indépendance négociée est possible, se diraient-ils, mais elle vient d’arriver. Si la Saskatchewan puis le Manitoba prenaient la même procédure à sa suite, ce serait encore mieux.
Et puisqu’on s’aventure assez loin sur le chemin des possibles, quittons la zone du vraisemblable pour badiner un peu. Si, après l’Ouest, l’Atlantique et l’Ontario décidaient de quitter le Canada, le Québec se retrouverait… tout seul. Nous obtiendrions l’indépendance par défaut, tous les autres s’étant séparés de nous. Nous pourrions alors reprendre le Ô Canada, que nous avions inventé pour parler de nous. Reprendre aussi la feuille d’érable, qui nous appartient. Même le mot « Canada », utilisé à l’origine pour parler de notre coin de continent, deviendrait disponible. C’est un mot iroquois ou wendat qui signifie « village ». On pourrait le leur redonner, tout simplement.
Les temps sont durs pour l’espérance. Surtout à gauche. (Car l’espoir fleurit pour les trumpistes, merci beaucoup.) L’histoire se présente aux progressistes que nous sommes comme une espèce de montagne russe, alternant les périodes de progrès et de reculs. Tantôt les peuples imposent la démocratie, les femmes et les gais l’égalité, les réformistes une meilleure distribution des richesses, les écologistes une prise de conscience de la fragilité de la planète. Puis, réactionnaires et autocrates reprennent le dessus et détricotent tout ou partie du progrès réalisé.
On veut bien dire, avec Martin Luther King, que l’arc de l’histoire est long mais qu’il tend vers la justice, ajouter avec Barak Obama que c’est plus vrai encore lorsqu’on en saisit l’extrémité pour l’aider à pointer dans la bonne direction. Mais la différence avec les cycles précédents est que notre budget carbone collectif est limité et que la catastrophe nous pend au bout du nez. Nous n’avons pas beaucoup de décennies restantes pour jouer du yoyo avec le progrès humain.
« Peut-être que ça aura été ça, le genre humain, finalement » expliquait à son public Catherine Dorion, mercredi, à la première montréalaise de son spectacle Science politique 101. (Je cite de mémoire. C’était fort bien écrit.) Nous avons inventé la poésie, la musique, tant d’autres choses. Mais la politique, non, ça n’a pas marché. « On n’a pas trouvé le bon filon » pour que ça se termine bien, notre aventure. Peut-il faut-il simplement s’y faire, tirer le trait, profiter du temps qui reste, avec ceux qu’on aime.
Il y avait un peu de ça, jeudi, dans la déclaration d’adieu de Gabriel Nadeau-Dubois. Après 15 ans d’engagement politique quasi-ininterrompu, le trentenaire tire, pour l’avenir prévisible, sa révérence.
Il s’est dit usé, une façon de se dire en panne. Dans la préparation de l’annonce de son départ, rien ne l’angoissait davantage, a-t-il candidement avoué, « que cette décision personnelle soit interprétée comme un abandon. Je veux être très clair, ce n’est pas un abandon. Je quitte seulement un titre, une fonction. Tout le reste est intact. Mes valeurs, mes convictions. »
Ça sentait fort le Sigmund Freud. Car il s’agit précisément d’un abandon. Et il le sait tellement qu’il tente de se convaincre du contraire. En pleine tempête, au mitan de son mandat de co-porte-parole (obtenu avec 90% du vote en 2023), il quitte le navire. Imaginons le capitaine du Titanic annonçant, à un kilomètre de l’iceberg, qu’il ne quitte que ses fonctions. « Mes convictions sont intactes », dirait-il, plutôt que « les femmes et les enfants d’abord ».
La barque solidaire coule, tout le monde le voit. Si l’élection avait lieu aujourd’hui, nous disent les pronostiqueurs, la moitié de l’équipage serait engloutie. Le moral est à plat au point que les matelots n’ont même pas tenté, dans Terrebonne, de maintenir leur résultat électoral antérieur de 12% du vote. Mais qu’avaient-ils d’autre à faire, exactement ? Ils ont même déserté leur pauvre candidate, forcée d’avaler le recul à 5 %, sans le soutien d’un seul des députés de la formation, ou de leur co-porte-parole Ruba Ghazal. Ailleurs en ville, François Legault et quelques ministres étaient solidaires de leur jeune candidat battu; Marc Tanguay et quelques candidats à la direction partageaient avec leur propre candidate déçue l’amère coupe du recul électoral. Les seuls en panne de solidarité furent les solidaires.
Gabriel Nadeau-Dubois était celui qui, l’an dernier, affirmait à ses militants que la relance du parti de gauche vers de nouveaux progrès passait par une sérieuse remise en question de son orientation. Sous la menace de « réfléchir à son avenir » il les enjoignait d’adopter sans broncher tous les renoncements que contenait sa « déclaration de Saguenay ». Ils l’ont écouté. Ils l’ont adopté. Il fallait ensuite, avait-il tonné, nettoyer le programme lui-même de ses archaïsmes marxisants puis renforcer l’autorité réelle des co-porte-paroles. Voilà comment on construit un parti de gouvernement.
Pourquoi le capitaine qui avait navigué avec succès ce cap exigeant en 2024, qui avait donc plié le parti à sa volonté, déserte-t-il aujourd’hui ? La famille. Oui, oui, je vois. C’est dur à gérer, deux enfants en bas âge, mais plus encore quand votre vie professionnelle fonce dans un cul-de-sac. Vous n’avez pas le pied léger et le sourire aux lèvres.
La vérité est que GND a tiré la juste conclusion que le virage qu’il a imposé à son parti ne pourrait se traduire par de nouveaux gains. Est-ce parce qu’il juge que le pari du pragmatisme ne peut simplement pas être porté par une troupe qui ne l’est pas, ou pas assez, et où les affaires Dorion, Lessard-Therrien, Bouazzi, gâchent irrémédiablement la sauce ? Ou parce que, quoi qu’il fasse, un réel désenchantement entoure désormais le parti des Françoise David et Amir Khadir, que le momentum a changé de camp pour de bon. Peut-être, toutes ces réponses.
Pour le spectacle de Catherine Dorion – où le nom de GND n’est pas prononcé – je m’étais fait accompagner par deux de mes proches, jusqu’ici électeurs de QS. Après avoir évoqué la possibilité que nous soyons irrémédiablement condamnés à la régression, Dorion – qui habite la scène comme un poisson, l’eau – ne ménage aucun effort pour rallumer, en deuxième partie, la lueur de l’espoir. Sans vouloir rien divulgâcher, je me sens autorisé à vous dire que se joindre à Québec solidaire, ou même voter pour lui, ne fait pas partie des pistes proposées.
Il s’agit plus simplement d’être, chacun, fidèle à ses convictions et d’agir en conséquence. Elle nous fait même prêter un serment en ce sens, debout. C’est pratique : puisque c’est la finale, nous sommes dans la bonne position pour lui offrir une ovation debout. Sinon, nous serions nous levés ? Mes deux accompagnateurs, je ne crois pas. Catastrophés par le sens trumpiste que prend l’histoire, ils m’ont confié ne pas avoir trouvé dans la recette Dorion de quoi les extraire de la déprime ambiante. Il y a bien la recette GND : quitter ses fonctions dans QS tout en maintenant ses convictions intactes.
Ou peut-être y a-t-il celle qu’ont choisie les électeurs de Terrebonne.
Deux autres observations au sujet du spectacle de Dorion. J’avoue ici que j’ai un biais pour les rebelles, quels qu’ils soient. Dans la sphère québécoise du commentariat, je détonne en ayant écrit, et dit, essentiellement du bien de Catherine Dorion. Vous pouvez le constater ici (L’étoile filante de Catherine Dorion) et ici (Les rebelles et le pouvoir). J’ai adoré son livre, Les têtes brûlées, et je suis allé le dire devant plusieurs micros — y compris chez Richard Martineau — et assez longuement aux Mordus de politique. Madame Dorion en est consciente, puisque je suis allé le lui dire personnellement lors d’un Salon du livre. Pendant son spectacle, elle offre un montage assez rigolo des réactions négatives des commentateurs à son ouvrage. Elle réussit à m’y faire apparaître, en isolant un segment des Mordus ou je soulignais qu’elle « travaillait assez peu ». Je précisais: comme législatrice. Cela a sauté au montage et m’a présenté aux spectateurs comme aussi acide envers elle qu’un Mario Dumont ou qu’un Dimitri Soudas. La seule conclusion que j’en tire est celle-ci: si vous ne souhaitez pas être cité hors contexte,n’allez pas en politique.
Un moment fort du spectacle est celui où Dorion explique que son premier geste d’élu fut d’être forcée de prèter serment à la monarchie. Donc de mentir. Son parti lui explique qu’on n’a pas le choix, pour ne pas se faire accuser de faire des « enfantillages ». Elle mime alors le fait d’être jetée par terre et de recevoir des coups.
Évidemment, aucun élu n’est désormais forcé de se dédire ainsi. C’est pourquoi elle a l’élégance de dire: « Heureusement, peu après, le chef d’un autre parti a eu le cran de s’opposer à cette hypocrisie et l’a fait disparaître. Ce qui est bien la preuve que le changement est possible, quand on fait preuve de volonté. »
Non, je vous tire la pipe. Elle n’a rien dit de tel. La scénette du serment, et l’absence de référence à son abolition, plane dans la salle comme un curieux manque. Manque de franchise ? Manque de générosité ? Manque de solidarité ? Je vous laisse juge.
(Une version un peu différente et plus courte de ce texte fut publié dans Le Devoir.)
Vous me croirez si vous voulez mais il arrive, en politique, qu’on ne sache plus quoi dire. Non parce que nous sommes en panne d’idées. Mais parce que la conjoncture nous empêche de faire avancer nos premiers choix et nous contraignent à nous replier, non sur ce qui est préférable, mais sur ce qui est applicable.
C’est ainsi qu’existe dans la commode québécoise un tiroir, ou plutôt un fonds de tiroir, où on peut puiser en désespoir de cause des propositions de dernier recours. Des idées qui traînent dans le décor depuis des lustres (capsule linguistique: un lustre, c’est cinq ans; une lune, un mois). Des idées qui ne sont pas intrinsèquement mauvaises, mais qui ne s’imposent pas d’elles-mêmes comme prioritaires.
J’en vois quatre : le TGV Montréal-New York (ou Québec-Windsor), le revenu minimum garanti, le monorail Montréal-Québec, la constitution québécoise.
Nos amis libéraux adoreraient nous annoncer que, eux élus, ils vont changer la constitution du Canada pour y faire reconnaître l’existence de notre nation, notre souveraineté culturelle, notre autonomie sociale, dans l’honneur et l’enthousiasme. Malheureusement, la crédibilité de cette promesse a connu sa date de péremption il y a plus ou moins trente ans. La commission politique du Parti libéral s’est repliée sur un projet de constitution québécoise. Par dépit, oui, mais aussi pour une raison admirable. Comment envoyer un signal aux francophones qui, à plus de 90%, boudent le PLQ ? Dominique Anglade (vous vous souvenez ? elle était cheffe, oui, il y a moins d’un lustre) avait eu la curieuse idée de proposer 28 mesures pour renforcer le français. Tout allait bien jusqu’à ce que l’électorat anglophone du parti, et ses médias, menacent de l’abandonner. Alors, que reste-t-il, si on veut parler d’identité québécoise ? Il y a bien le projet, mort-né sous le gouvernement de Philippe Couillard, d’adopter une politique faisant de l’interculturalisme, plutôt que le multiculturalisme, le canevas du vivre-ensemble. Je sais que je vais peiner mon ami Gérard Bouchard en réitérant ici que seuls les spécialistes peuvent saisir la différence. (Charles Taylor l’avait froissé en affirmant que l’interculturalisme c’était « le multiculturalisme en français ».)
Cet assaisonnement identitaire manquant un peu de punch, les auteurs l’ont enrobé dans la constitution. Je ne suis pas contre. Je me suis déjà prononcé en faveur. Le problème est que lorsque le PLQ écrit une constitution, cela ne tourne pas toujours bien. En 1995, un comité interne avait imaginé un texte proposant que le Québec y soit déclaré officiellement bilingue. Le document avait coulé. Il était à ce point dommageable que le chef libéral de l’époque, Daniel Johnson, m’avait subtilement accusé de l’avoir moi-même écrit pour l’enquiquiner. « Lisez, lisez, lisez » avait-il déclaré dans un discours au sujet de ce texte. (J’attends toujours les excuses.)
Il est généralement convenu qu’une constitution québécoise enchâsserait nos deux lois phares, la Charte québécoise des droits et libertés et la Charte de la langue française. Les libéraux, c’est connu, veulent soustraire certaines dispositions à la Charte de la langue, parmi celles introduites par la CAQ en adoptant la loi 96. Les prétendants au trône libéral se bousculaient aux micros cette fin de semaine pour indiquer quelles sections ils comptaient dépecer à la première occasion. Denis Coderre était le plus gourmand. Il faut « scrapper la loi 96 », a-t-il dit. (J’ai beau chercher dans mes dictionnaires, scrapper ne semble pas être un mot français; mais, un coup parti !) Faire d’un projet de constitution la pièce maîtresse d’une grande réunion du parti avait donc comme effet secondaire (imprévu?) de remettre en vitrine la volonté libérale de faire reculer la loi actuelle. Message envoyé aux francophones : avec le PLQ, la défense du français va faiblir, on vous le garantit ! Attendons les prochains sondages…
Je vous prévois que la main de la CAQ se plongera sous peu dans le fond de tiroir pour y chercher, aussi, le projet de constitution. Si on se place dans une perspective où le Québec va bientôt quitter le Canada, c’est superflu. Mais si on prévoit, comme le fait la CAQ, un séjour indéfini dans la nation de nos voisins, la constitution peut servir à blinder nos positions défensives.
Le cas de figure parfait est celui de la loi sur la laïcité. Son auteur, le ministre Simon Jolin-Barrette, avait bien pris garde d’insérer dans la Charte québécoise des droits de nouvelles dispositions qui indiquaient aux juges que la laïcité en était un principe directeur. L’idéal aurait été de pouvoir dire que la loi 21 ne contrevenait pas à la Charte québécoise, donc à notre version des droits, mais seulement à la Charte canadienne, donc à leur version. Mais Jolin-Barrette a eu raison de se méfier et d’invoquer quand même la clause dérogatoire de la québécoise. Car le seul juge fédéral à s’être penché sur la question, Marc-André Blanchard de la Cour supérieure, a superbement ignoré l’existence même de ces nouvelles dispositions pour dire tout le mal qu’il pensait de l’affront aux droits et canadiens, et québécois, que constituait l’ignoble loi 21. Les juges fédéraux ont en effet pris le parti d’interpréter la charte québécoise à travers la lunette de la charte canadienne.
Le remède à ce militantisme trudeauiste des juges fédéraux ne réside donc que partiellement dans l’enchâssement de notre charte dans une constitution québécoise. Il faudrait de plus que Québec créée son propre « Conseil constitutionnel », formé, disons, de trois juristes de renom. Lors de l’adoption de lois propres à prendre les juges fédéraux à rebrousse-poil, Québec pourrait demander à ce conseil un avis sur la constitutionnalité québécoise de sa mesure, dans le cas où il souhaiterait ne pas recourir à la clause dérogatoire. Si le conseil bénit la loi, son avis deviendra un argument supplémentaire à présenter à la Cour suprême sur le respect de notre propre charte, en droit québécois. La cour canadienne aura toujours le dernier mot, quoiqu’on en dise. Est-ce presque rien, ou mieux que rien ? En tout cas, voilà où on en est, pour une nation qui s’entête, pour des lustres et des lustres, à vivre dans un tiroir.
(Une version un peu plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)
François Legault avait une décision lourde de sens à prendre cette semaine. Son parti allait-il garder le flambeau de la laïcité, dans la foulée de l’adoption il y a cinq ans de la loi sur ce sujet, ou allait-il signifier aux Québécois que sa soif de laïcisation était étanchée et qu’il n’irait pas plus loin ?
L’occasion est belle. Le Québec de 2024 continue à financer une cinquantaine d’écoles primaires et secondaires qui offrent, entre les mathématiques et le français, des cours où la religion — une religion, la bonne, évidemment — est inculquée aux enfants. Les traités internationaux protègent le droit des parents d’envoyer leurs enfants dans une école religieuse. Rien n’oblige cependant les États à les financer. Elles ne peuvent cependant ouvrir, au Québec, que si elles obtiennent une homologation, démontrant qu’elles offrent correctement le curriculum normal, avec des professeurs qualifiés, en plus de leur enseignement religieux. C’est pourquoi des écoles hassidiques à Montréal, ou une école catholique intégriste à Lévis, par exemple, font l’objet d’enquêtes et, parfois, de sanctions.
Dans la foulée du scandale de l’école Bedford, une école publique, donc laïque, qui, pendant sept ans, fut la cible d’entrisme religieux, le Parti québécois a présenté une motion offrant de franchir un nouveau pas dans la sécularisation de la nation : mettre fin aux subventions aux écoles privées religieuses. Que dit le ministère québécois de l’Éducation sur l’ampleur du phénomène ? Rien du tout. Il n’en tient pas le compte. Le dernier relevé crédible fut produit l’an dernier par la journaliste radio-canadienne Laurence Niosi : c’est à hauteur de 60 % que sont financées, selon son décompte, 27 écoles catholiques, 14 écoles juives, 4 écoles musulmanes, 2 écoles protestantes évangéliques, 2 écoles arméniennes et 1 école grecque orthodoxe. Pour un coût de 161 millions de dollars par an.
On savait Québec solidaire partant, depuis sa création, pour cette étape de la laïcisation. Le Parti libéral du Québec, lui, était réticent. Mais il a saisi l’occasion et a déclaré jeudi : « On est rendus là. » Il y aurait du Marwah Rizqy dans cette évolution que je ne serais pas surpris. Restait la Coalition avenir Québec (CAQ). Pensez-vous un instant qu’en leur for intérieur, Bernard Drainville et Jean-François Roberge, pour ne nommer qu’eux, souhaitent retarder le groupe ? À l’interne, à la CAQ, une source explique qu’on en a déjà assez sur le dos avec les cas comme ceux de Bedford, qu’on n’a pas un vrai portrait de la situation de ces autres écoles, qu’on ne veut pas ouvrir le débat plus large sur l’école à trois vitesses et que, si elles enseignent correctement le curriculum, pourquoi en vouloir aux écoles religieuses visées par la motion ?
Euh, parce qu’on est rendus là ? La CAQ n’avait qu’à se dire d’accord avec le principe : à l’avenir, les fonds publics ne seront pas utilisés pour des écoles inculquant une religion. Ensuite, un gouvernement réellement intéressé par la laïcité aurait : 1) réclamé de son ministère un état des lieux ; 2) écrit un projet de loi prévoyant les modalités ; 3) proposé, par exemple, un échéancier de retrait des subventions sur trois, cinq ou huit ans ; 4) décidé s’il permettait l’enseignement religieux en programme parascolaire, facturé aux parents, mais au sein de l’école, comme c’est le cas dans des écoles juives.
La commission parlementaire aurait ensuite entendu les différents acteurs du dossier et fait les arbitrages appropriés. On se serait rapidement rendu compte que l’existence même du projet de loi conduirait plusieurs des écoles visées à modifier leur statut pour devenir pleinement laïques et ainsi garder leurs subventions.
Cette réouverture de la Loi sur la laïcité et de la Loi sur l’instruction publique aurait permis au Parti québécois de ramener ses amendements refusés au moment de l’adoption du projet de loi 21 : étendre l’interdiction des signes religieux à toute l’école, y compris au service de garde et au personnel (avec droit acquis, évidemment) ; l’étendre aux écoles privées subventionnées, désormais toutes non religieuses.
Mais qu’a fait, plutôt, le gouvernement de la CAQ ? D’abord, Bernard Drainville est allé dire à Tout le monde en parle qu’il existait un « compromis historique » au sujet des écoles religieuses subventionnées. Si ce compromis existait dimanche soir, ce qui est douteux, il s’était évanoui jeudi matin. Ensuite, le premier ministre François Legault, répondant au front commun des trois partis d’opposition en la matière, a choisi en période de questions de répondre ceci : « Je prends note que le Parti libéral du Québec, Québec solidaire et le Parti québécois veulent couper, veulent couper le financement au collège Brébeuf, au collège Notre-Dame, au collège de Montréal, au collège Jésus-Marie, au collège Regina Assumpta, au Petit Séminaire de Québec, au collège de Lévis. »
Tous ces établissements sont évidemment laïques et ils ne seraient pas touchés par l’initiative des partis. Nous sommes donc contraints de poser un jugement sur la réponse erronée du premier ministre. De deux choses l’une : ou bien, en la matière, il est incompétent, ou bien il fait semblant de l’être. Aucune de ces réponses ne le grandit.
L’étoile laïque de la CAQ pâlit alors même que la demande de laïcité au Québec est en hausse. Les mois qui viennent peuvent aggraver le problème. Car plus on en apprendra sur le nombre d’écoles publiques qui, comme celle de Bedford, ont subi de l’entrisme religieux, plus on posera cette question : qui était responsable de l’enseignement au Québec ces dernières années ?
Si seulement la CAQ pouvait blâmer le laxisme des satanées commissions scolaires. Elle les a abolies pour les remplacer par les centres de services scolaires, désignant directement leurs directeurs généraux et même les tuteurs du CSS de Montréal, où le problème est le plus aigu. Ce qui nous ramène à cette question : en matière d’application concrète de la laïcité dans les écoles publiques, la CAQ fut-elle incompétente ou fit-elle semblant de l’être ?
J’ai cherché très attentivement dans le document Finances d’un Québec indépendant. Un regard critique, je n’ai trouvé nulle part de référence au Biafra. Même pas dans les notes de bas de page. Ça m’a réjoui. Le Biafra est une province du Nigeria qui tentait de faire sécession pendant les années 1960. Sans succès. Dans cette époque lointaine, et pendant une partie des années 1970, les opposants à l’indépendance du Québec brandissaient l’exemple du Biafra pour évoquer dans nos consciences l’image d’un Québec indépendant où des enfants, torse et jambes nus, aux ventres ballonnés par la malnutrition, seraient réduits à mendier dans les rues en terre battue de leurs villages, comme on en voyait à la télé. Avec le facteur aggravant qu’ils devraient le faire, chez nous, à -40 degrés en février.
Plutôt que d’affirmer qu’un Québec indépendant deviendrait, ipso facto, un pays du tiers-monde, les auteurs du document, deux économistes, Robert Gagné et Louis Lévesque, et deux militants libéraux, Alain Paquet et André Pratte, ouvrent leur épître avec cette admission bienvenue : « Nous ne contestons pas le fait qu’un Québec indépendant puisse être économiquement et fiscalement “viable”. » Vous avez bien lu, économiquement et fiscalement.
Ils nous expliquent ensuite pourquoi, selon eux, l’indépendance ne permettrait pas « aux Québécois de vivre mieux ». Vient la question : « Sinon, pourquoi se lancer dans une telle aventure ? » Euh. Pour être maîtres chez nous ? Pour sortir d’un pays où nous sommes marginalisés, régulièrement méprisés, insultés ? Pour sortir d’un régime qui nous impose une immigration anglicisante, qui gonfle notre endettement ? Pour ne plus avoir sur la conscience de subventionner grassement, par nos impôts, une industrie pétrolière en train de cramer la planète ? (Comme l’espace me manque ici, je tiens une liste de raisons plus longue à leur disposition.)
Mais, j’insiste, même en discutant indépendance avec des comptables, le document témoigne d’un extraordinaire progrès. Nulle part, il ne reprend un argument qui avait fait recette au temps de René Lévesque et selon lequel le dollar d’un Québec souverain — appelé avec mépris « la piasse à Lévesque » — perdrait 25 % de valeur. Comme le dollar canadien a perdu 33 % de sa valeur dans l’intervalle, l’argument a, certes, été considérablement dévalué.
Le document nous avertit que la fusion de notre part de la fonction publique fédérale avec la fonction publique québécoise va provoquer des pertes d’emploi telles (qu’ils ne chiffrent pas) que cela pourrait avoir un impact à la baisse sur le PIB. Les auteurs ne semblent pas informés que nous sommes, pour l’avenir prévisible, en pénurie de main-d’oeuvre et que ces salariés pourront être absorbés dans un marché du travail assoiffé. Mais je les invite à répéter sur toutes les tribunes que la bureaucratie d’un Québec souverain sera ainsi amputée de dizaines de milliers de fonctionnaires, cela attirera vers le Oui beaucoup d’électeurs de droite.
Importer des chômeurs
Merci aussi de ne plus brandir le spectre d’une brusque montée du chômage. Oui, les auteurs insistent sur l’incertitude qui refroidira les investisseurs, mais on est loin de la surenchère vécue pendant la campagne référendaire de 1995. D’abord, le chef libéral Daniel Johnson avait affirmé que l’indépendance allait faire perdre au Québec 100 000 emplois. La semaine suivante, le ministre fédéral des Finances, Paul Martin, affirmait qu’« un million d’emplois seraient à risque ». Ce qui a fait dire à mon patron, Jacques Parizeau : « Il y a une semaine, les gens du Non estimaient les pertes d’emplois à moins de 100 000. Aujourd’hui c’est un million. La semaine prochaine, ce sera quoi ? Dix millions ? Il n’y a que 3 200 000 emplois au Québec. Il faudra importer des chômeurs ! » (J’avoue, je suis fier de lui avoir soufflé cette réplique.)
Il est vrai que, depuis, Jean Charest, comme Robert Bourassa avant lui, avait admis qu’un Québec souverain serait économiquement viable. (Charest disait aussi que ce serait l’équivalent de tomber dans « un trou noir ».) Je me réjouis cependant que l’ami Pratte et son groupe n’aient pas répété les sornettes formulées par le dernier premier ministre libéral, Philippe Couillard. Il affirmait sans rire il y a sept ans que l’indépendance nécessiterait « de sacrifier nos programmes sociaux, de nous trouver en état de pauvreté ».
Pour les auteurs de ce nouveau document (que Paul St-Pierre Plamondon désigne cruellement « la Pratte patrouille » — mais il faut l’excuser, il a des enfants en bas âge), des tourments affligeront certainement le futur État québécois, mais ils sont d’un autre ordre. Par exemple, « le Québec serait un joueur marginal dans le domaine de la conquête spatiale ». Je ne sais pas pour vous, mais moi, je suis prêt à faire ce deuil. Je note que nous ne ferons plus, non plus, partie d’un des principaux États pétroliers au monde. Je suis déjà réconcilié avec cet arrachement. Adieu aussi au Sénat, à la gouverneure générale, au roi ! Y avez-vous pensé ? En écrivant ces mots, mon clavier retient un sanglot.
Notre dette, surtout, disent-ils, nous coûtera plus cher, pour toutes sortes de raisons. Là, j’ai la tristesse d’informer les collègues du Non qu’ils n’ont tout simplement pas compris ce qui allait se passer. Ils s’imaginent que le Québec souverain va rapatrier, à Québec, sa part de la dette canadienne et qu’il va ensuite la gérer, avec un taux d’intérêt plus élevé. Mais il n’en est pas question !
Moi-même un peu étourdi à ce sujet dans mon jeune temps, je me suis fait instruire par Jacques Parizeau. La dette canadienne a été créée par le Canada, qui en est le seul garant. Nous aurons un intérêt politique à négocier avec Ottawa la part du fardeau de la dette qui nous revient — la crédibilité financière du nouvel État québécois en dépendra. Mais cela fera en sorte que pendant des décennies, nous enverrons des chèques à Ottawa pour payer les intérêts et le remboursement progressif de notre part, jusqu’à ce que le dernier sou soit payé. Pendant ce temps, le taux d’intérêt en vigueur sera celui, plus avantageux, commandé par le Canada sur les marchés.
Dans la négociation qui conduira à déterminer notre part de cette dette, notre rapport de force tiendra au fait qu’Ottawa, seul responsable juridique de la dette, sera demandeur. L’incertitude créée par l’absence d’un accord pèsera sur le dollar et l’économie canadienne au grand complet, d’où la pression des marchés pour qu’Ottawa règle le plus rapidement possible. Nous serons également pressés, mais moins que lui. (Aussi, les auteurs n’ont pas compris que les fonds de retraite canadiens envers ses employés et ses vétérans resteront à la charge du Canada jusqu’à l’épuisement des obligations qu’il a contractées envers ces individus. On ne s’en mêlera pas.)
On ne s’entendra jamais complètement sur les bienfaits et les coûts présumés d’un futur Québec souverain. Dans ses premières années, il s’agira évidemment d’un grand chantier. Les partisans du Non choisissent de n’y voir qu’un paquet de troubles et de risques variés qui nous arrachent à notre zone canadienne de confort. Ce sont au final des Tanguy. Je préfère, comme mes amis indépendantistes, y voir le début d’une fascinante nouvelle période de notre vie collective, pleine de défis à relever. On attribue au leader français Léon Blum, venant de prendre le pouvoir avec le Front populaire en 1936, cette phrase qui épouse parfaitement notre sentiment et notre optimisme : « Enfin, les difficultés commencent ! »
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