PSPP, judoka référendaire

À la longue, on serait en droit de conclure que le destin (le malin ?) s’amuse à nous jouer un mauvais tour : faire en sorte qu’une pluralité de Québécois souhaite porter au pouvoir une formation politique, tout en rejetant son projet principal. Ce n’est pas la première fois que ça se produit. Si le Parti québécois (PQ) emporte les élections d’octobre, ce sera la cinquième fois. Avouez que c’est louche.

L’avalée

Voilà, c’est fait. Valérie Plante a été avalée. La machine à peur activée en permanence par l’establishment anglophone, le Conseil du patronat et la Chambre de commerce chaque fois que le Québec veut affirmer son caractère francophone (ou ses valeurs laïques) a fini par engloutir la mairesse. Devenue elle-même rouage de l’engin, elle déclarait mercredi que la politique québécoise envers les universités anglophones était « une attaque directe contre Montréal ». Comment arrive-t-elle à faire s’équivaloir le sort de deux universités, McGill et Concordia, à « Montréal » ? C’est qu’elles « contribuent directement à la vitalité économique du coeur du centre-ville ». Alors, dit-elle, « pénaliser les universités anglophones, no thanks ! ».

Et comment conclut-elle que cette contribution va fléchir ? Parce qu’elle régurgite les chiffres de baisses de demande d’admission émises ces derniers jours par les deux universités. J’ai demandé le détail de ces chiffres et je remercie les deux institutions de me les avoir communiqués. Soit Valérie Plante ne les a pas, soit elle choisit de ne pas les comprendre. Car lorsqu’on se donne la peine, on constate que l’an prochain, la baisse du nombre d’inscrits sera de 0 %. L’impact sur la contribution économique des étudiants sera donc de 0 %.

Pourquoi ? Parce qu’il y a davantage de demandes d’admission que d’inscriptions. D’abord, parmi les demandeurs, beaucoup s’inscrivent à plus d’une université et, selon le nombre d’acceptations, vont ailleurs si ça leur chante. Ensuite, une fois ce tri fait, il n’y a pas assez de places pour accepter tous ceux qui veulent venir. McGill et Concordia ne choisissent que les meilleurs. Ces dernières années, McGill n’a finalement accueilli qu’entre 9 et 11 % de ceux qui ont fait des demandes d’admission.

Oui mais, si le nombre de demandeurs baisse, allons-nous devoir nous contenter d’étudiants moins brillants ? Pas selon le vice-recteur de McGill, Fabrice Labeau, qui est « heureux de pouvoir dire que, malgré le fait que le bassin est plus petit, c’est un bassin de candidats de très haute qualité ».

Bref, chère Valérie, la mesure n’aura aucun impact sur le nombre d’étudiants canadiens et étrangers à Montréal l’an prochain. Aucun. Ni en quantité ni en qualité. C’est peut-être parce que la hausse des droits de scolarité sera aussi de 0. Car McGill et Concordia ont choisi de verser en bourses aux étudiants l’équivalent de la hausse imposée par Québec.

Mais pourquoi diable sont-ils moins nombreux à vouloir venir ? Pour McGill, 9500 Canadiens hors Québec se disaient partants en 2023 contre 7500 en 2024 (seulement 1250 seront admis). À McGill comme à Concordia, on m’avise qu’il y a eu ces derniers mois confusion sur le niveau réel des droits de scolarité, mais aussi que les déclarations des uns et des autres ont pu faire sentir aux candidats qu’ils n’étaient pas bienvenus au Québec. Mets-en ! La presse torontoise et canadienne-anglaise n’a cessé de dire que le Québec voulait « détruire McGill » et était hostile à l’enseignement en anglais. Comment pouvait-elle être aussi hystérique ? Elle ne faisait que relayer les réactions apocalyptiques des porte-parole anglo-québécois. Auxquelles il faut ajouter aujourd’hui la déclaration de l’avalée.

Au vu des chiffres, je suis au contraire ahuri qu’autant de milliers de jeunes Anglo-canadiens acceptent de se risquer à arpenter les rues de Montréal malgré les avertissements reçus. 

Une mairesse qui veut vraiment que sa ville soit la « Métropole francophone des Amériques » applaudirait à deux mains la mesure réclamant que 80 % des étudiants hors Québec de ces universités doivent apprendre la langue officielle de sa ville pendant leur séjour. Cette exigence n’apparaîtra que l’an prochain et ce n’est qu’au début de 2025 qu’on pourra constater quelle est la proportion d’étudiants canadiens ou étrangers qui disent no thanks à notre langue. Mais pour en arriver à une situation où on aurait moins d’étudiants étrangers assis dans les classes de Concordia et de McGill à l’automne 2025, il faudrait que le nombre de candidats baisse de 80 %. Voyez-vous, Valérie, la marge qui nous reste avant d’affirmer que Montréal subit une attaque ?

Et voici, en terminant, une hypothèse qui nécessiterait de la part de la mairesse, et de Québec, une transplantation de colonne vertébrale. Un joyau architectural massif gît, vide, sur la montagne : la carcasse du Royal Victoria. À vue de nez, on pourrait y installer un millier de logements familiaux et intergénérationnels, une garderie et une école primaire, un resto et une petite épicerie.

Lorsqu’un appel de propositions a été fait, il y a quelques années, aucun promoteur immobilier n’a levé la main. Les coûts de reconversion étaient rédhibitoires. Le projet d’expansion de McGill a été retenu pour une partie des bâtiments. La Caisse de dépôt planche, pour le reste, sur un projet de résidences étudiantes qui pourraient accueillir 1000 jeunes. 

On ne connaîtra qu’au début de 2025 le modèle d’affaires de la Caisse, donc le nombre de centaines de millions de dollars qui sera demandé à l’État pour faire lever le projet. On sait cependant que Québec s’est engagé à verser 650 millions à McGill pour la réalisation du sien.

Ma question : si, au moment de l’appel d’offres, on avait dit aux promoteurs immobiliers qu’ils pouvaient compter sur une subvention d’au moins 650 millions pour construire un mini-quartier dans l’ancien hôpital, combien de mains se seraient levées ? J’ai fait un coup de sonde dans ce milieu. L’appétit aurait été gargantuesque.

Depuis que la décision a été prise de consacrer cet inestimable coin de montagne à McGill et, pour l’essentiel, à ses étudiants, la crise du logement a pris une proportion épique. La négociation entre l’État et McGill n’est pas terminée. Le projet de la Caisse est encore théorique. Rien n’interdirait, compte tenu de la crise, de faire demi-tour et de donner la priorité aux familles en quête de logement. Cela serait vu, par l’establishment, non comme une salutaire réorientation des priorités, mais comme une attaque contre les institutions anglophones. Dans quel camp serait Valérie Plante ?

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

La piastre à Parizeau

Dessin du Syndicat des fonctionnaires, lors d’une négociation en 1979.

Régis Labeaume est sorti du placard. Il est indépendantiste. Bon, on savait qu’il fut naguère candidat du Parti québécois à Québec. Mais le temps passe et les convictions fluctuent. Pas pour Régis. Dans sa chronique de La Presse, il met les choses au clair. Mais il a pris en grippe Paul St-Pierre Plamondon. Ce qui est son droit le plus strict. Régis a la dent dure généreuse. Il a entamé une chronique sur le Parti libéral du Québec en annonçant : « Je serai sans coeur, mal avenant et condescendant. » Promesse tenue. Geneviève Guilbault est une de ses têtes de Turc : GG, écrit-il, « ne se prend pas pour un 7-Up flat ». Ceux qui lient la crise du logement à la vague d’immigration, comme PSPP (et les banques canadiennes), écrivait-il le 22 janvier, créent des « métastases xénophobes » et nous préparent une campagne électorale où « ça va roter du vieux sûr ».

Dans son dernier texte, Labeaume rage que St-Pierre Plamondon ose évoquer la création d’une monnaie québécoise alors que René Lévesque en 1980 et Jacques Parizeau en 1995 tenaient à conserver la canadienne. Il imagine Parizeau « expliquer les mystères de la vie à l’inconvenant », ajoute-t-il, « les deux doigts dans le nez ». Ah, mais voici, cher Régis. Et si Parizeau avait, dans l’intervalle, changé d’avis ?

D’abord, qu’est-ce qui s’est produit depuis 1995 pour qu’on puisse raisonnablement pencher pour la monnaie québécoise ? Lorsque j’ai lancé ma course au leadership en 2015, j’avais l’intuition que nos circonvolutions sur le passeport commun, la double citoyenneté, le dollar commun nuisaient, plus qu’elles n’aidaient, à notre cause. Ces questions ont chacune du mérite, mais donnaient l’impression que nous étions des indépendantistes timorés, à temps partiel.

Généraliste, j’avais constaté combien l’euro était entré en crise et ne faisait le jeu que de la locomotive allemande au détriment des pays limitrophes, incapables d’user du levier monétaire pour protéger leur économie. Bruxelles (en fait Berlin) a serré les boulons. Les ministres des Finances de chaque pays membre doivent désormais soumettre leurs budgets à la Commission européenne. Voit-on demain le ministre des Finances d’un Québec souverain faire revoir son budget à Ottawa au nom de la monnaie commune ?

On a vu aussi comment des spéculateurs se sont déchaînés pour empêcher des États d’utiliser la monnaie d’un autre, ou d’aligner la leur au dollar américain. Dans ce nouveau contexte implacable, un Québec doté du dollar canadien serait une alléchante cible. Les spéculateurs dévalueraient ses obligations pour le forcer, dans la précipitation, à créer sa monnaie. Ne serait-il pas plus sûr de suivre l’exemple de la majorité des pays du monde — dont la plupart des économies sont moins fortes que la nôtre — et d’asseoir durablement notre monnaie sur notre propre force et notre propre diversité économique ?

Au début, le scepticisme des marchés sous-évaluerait notre devise, ouvrant une période faste pour nos exportations et notre tourisme. Il n’y aurait pas que des avantages. Il faudrait surpayer pour notre part d’intérêts sur la dette canadienne. Nos importations, dont le pétrole, seraient temporairement plus chères. Avec le temps, notre monnaie se stabiliserait à sa vraie valeur.

J’avais discuté de ces questions avec deux économistes québécois de renom que je ne peux pas nommer ici (je les invite à se manifester), mais qui avait, pour l’un, tiré ces conclusions, pour l’autre, estimé que, dans le nouveau contexte, les deux options s’équivalaient. Ainsi informé, je me suis empressé de tester cette hypothèse avec M. Parizeau. Si j’annonçais publiquement cette position, puis que mon ancien patron me faisait publiquement la leçon, disons, « les deux doigts dans le nez », je serais dans de beaux draps.

Soulagement ! Il était du même avis. Il évoqua un argument de calendrier. L’Irlande, m’expliqua-t-il, avait fait son indépendance en 1922 en gardant la livre anglaise mais avait annoncé qu’elle créerait, en 1928, sa propre monnaie. Ce qui fut fait. (Sa valeur, flottante, a suivi de facto celle de la livre anglaise jusqu’en 1979.)

Il s’en était aussi ouvert à Jean-Martin Aussant, de qui il était très proche. « Nous avons discuté en long et en large de ce dossier, Monsieur et moi, quand j’écrivais la plateforme d’Option nationale en 2011 », m’a raconté Jean-Martin. Comme avec moi, M. Parizeau insistait pour procéder par étapes. « Il suggérait simplement de conserver le dollar canadien à court terme afin d’assurer une certaine continuité des affaires pendant que le Québec se concentrerait au départ à restructurer sa machine gouvernementale » en absorbant les ministères et fonctionnaires fédéraux, se souvient Jean-Martin. « Mais il laissait très clairement la porte ouverte (grande ouverte) à un État souverain qui déciderait ensuite de se doter de sa propre banque centrale, donc de sa propre monnaie. »

M. Parizeau citait les Prix Nobel James Meade (qui fut son professeur à la London School of Economics) et Robert Mundell sur les optimal currency areas (zones monétaires optimales). Pour lui, le Canada n’en était pas une pour le Québec. C’est en effet après 1995, et surtout entre 2005 et 2015, que le dollar canadien fut dopé à l’or noir, provoquant une hausse artificielle des prix des produits québécois exportés, détruisant en cinq ans 55 000 de nos emplois manufacturiers, un désastre que l’existence d’une monnaie québécoise nous aurait épargné. Parizeau, féru de politique monétaire, en était parfaitement conscient.

Les taux d’intérêt ne se décident pas en vase clos et ceux du Canada et des États-Unis influeraient sur les nôtres. M. Parizeau expliquait que notre banque centrale pourrait décider de se coller aux taux de ses voisins lorsque ce serait bon pour le Québec, ou de prendre ses distances lorsque nécessaire. C’est ce qu’on appelle, au fond, cher Régis, l’indépendance.

Le dernier caquiste

Interrogé avant l’élection de 2022 sur l’énergie considérable déployée par le gouvernement de François Legault pour éliminer le Parti québécois (PQ) de la carte politique, un stratège caquiste  a expliqué, selon un témoin : « Il n’y a pas de place pour deux partis nationalistes au Québec. » 

La réponse m’avait paru dénuée de sens. Si on croit aux vertus du nationalisme, on ne peut qu’observer que des partis plus ou moins animés par cette conviction ont coexisté depuis les années 1970 et que leur interaction a servi à alimenter la revendication nationale plutôt que de l’affaiblir. En l’espèce, que des nationalistes veuillent programmer la disparition du PQ, porteur ultime de la revendication indépendantiste, me semblait plus grave encore. L’extinction du parti de Lévesque et de Parizeau équivalait à obstruer une voie de sortie qu’il faut nécessairement préserver, pour l’heure où les Québécois seraient (seront ?) disposés à l’emprunter. Lorsqu’ils auront perdu, pour reprendre le mot de Gérald Godin, leur « mégoût de l’aventure ».

Le retournement politique de la dernière année jette toutefois un éclairage nouveau sur l’observation du stratège caquiste. Il était peut-être suffisamment informé de la vulnérabilité électorale de son propre parti pour estimer qu’il n’y avait pas de place pour la Coalition avenir Québec (CAQ), si le PQ devait renaître.

Les deux derniers sondages, Pallas et Léger, lui donnent raison. Intégrés dans l’algorithme de pondération conçu par Philippe Fournier dans Qc125, ces résultats, une fois projetés sur la carte électorale, donneraient 57 sièges à un gouvernement péquiste minoritaire (il en faut 63 pour atteindre la majorité), 27 aux libéraux, qui conserveraient leur statut d’opposition officielle, 19 aux caquistes, puis 15 aux solidaires et 7 au parti d’Éric Duhaime.

Fournier décline ses résultats en attribuant des chances de succès à chaque parti dans chaque circonscription. Certaines des 125 circonscriptions affichent des résultats « pivots », où deux ou trois partis sont à quasi-égalité ; certaines sont désignées par le terme « enclins », où un parti est en avance ; d’autres enfin sont « solides », un des partis y étant assuré de gagner. Ce qui frappe dans la liste mise en ligne le 7 décembre est qu’on n’y trouve aucune circonscription « solide » pour la CAQ. Zéro. Voilà un parti dont les pieds sont faits d’une argile si friable qu’il pourrait passer d’une victoire éclatante l’an dernier, avec des scores de plus de 50 % des voix, à une vulnérabilité telle qu’il devrait surveiller ses arrières dans tous les recoins du territoire.

(Avertissement : les députés caquistes souhaitant passer une bonne journée devraient interrompre leur lecture maintenant.) Le problème avec cette prédiction est qu’elle sous-estime la chute caquiste. L’algorithme est prudent et ne fait qu’intégrer les données récentes aux plus anciennes, qui étaient, elles, plus favorables à la CAQ.

Lorsqu’on intègre les seuls résultats de Pallas et de Léger dans le simulateur (ce fut possible pendant quelques jours, avant que Fournier ne fasse sa mise à niveau), les résultats sont dévastateurs. Le PQ se hisse en territoire très nettement majoritaire. La CAQ, elle, tombe à un seul député.

On dit qu’il faut se méfier des sondages. C’est faux, au moins 19 fois sur 20. Il faut cependant se méfier des électeurs. Ils pratiquent parfois l’infidélité partisane avec fureur.

Il y a un an à peine, le même algorithme prédisait un sort identique au PQ. Le dernier d’entre eux aurait été Pascal Bérubé, résistant au sommet de l’ultime barricade péquiste, sise à Matane. Je l’ai déjà mentionné ici, je lui avais offert de l’aider à écrire son livre : Le dernier péquiste. J’ai donc voulu savoir qui serait le dernier caquiste. C’est cruel. Il s’agirait du député de L’Assomption. François Legault. Je ne suis pas certain qu’il accepterait ma proposition.

L’arc dramatique du récit serait pourtant puissant. Cela commencerait par Legault, ayant démissionné du PQ, seul chez lui à l’été 2009, imaginant la création d’un nouveau parti. Cela se terminerait par Legault, seul dans son petit bureau de député, dans un recoin du 3e étage de l’hôtel du Parlement, à l’automne 2026. On l’entendrait bougonner contre le système et son injustice. Car son parti aurait quand même remporté un suffrage sur cinq, pour n’obtenir qu’un siège sur 125. On imagine aisément le chapitre où il se remémorerait sa promesse de 2015 de mettre fin à cet inacceptable dérèglement démocratique : « Je souhaite moins de cynisme, avait-il dit, plus de confiance entre les citoyens et la classe politique. Ça passe par un mode de scrutin proportionnel mixte. » 

Se demanderait-il pourquoi, une fois au pouvoir, il a torpillé cette noble promesse ? Il se souviendrait qu’on lui avait dit que c’était pour mieux assurer le passage des péquistes de vie à trépas. Il se maudirait d’avoir ainsi préparé les conditions de son propre isolement. Car s’il avait tenu son engagement, il disposerait aujourd’hui d’une bonne douzaine de députés. Assez pour que son parti soit reconnu. Assez pour disposer en son sein d’un ou d’une élue prêt à prendre sa place, dans une course au leadership. Assez aussi pour faire cohabiter, au Québec, deux partis nationalistes.

Mais aujourd’hui, qui voudra diriger sa coquille vide ? Et si lui, le dernier caquiste, démissionnait comme c’est souvent le cas lorsqu’un premier ministre perd son élection, le PQ ravirait assurément ce dernier coin de terre caquiste, éteignant ainsi la flamme politique allumée par Legault, peut-être pour toujours. 

Il se demanderait aussi pourquoi diable il s’est engagé, en décembre 2023, à se représenter en 2026. Une promesse qu’il aurait dû rompre à temps, comme les autres, pour éviter le déshonneur et imputer à son successeur les raisons de la débâcle. « Sans Legault, auraient écrit les chroniqueurs, la CAQ ne pouvait survivre. » Mais aujourd’hui ils disent : « Même avec Legault, il agonise. Ou à cause de lui. »

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Désenchantés

Saviez-vous que dans Jean-Talon, lundi, un électeur de 104 ans a participé au vote ? Également deux résidents de 103 ans et cinq de 100 ans. Il y a aussi ceux qui ne se sont pas présentés. Ainsi, le taux de participation des inscrits de 106 ans fut de 0 %. (Il n’y en avait qu’un.) Pour les 62 centenaires présents sur la liste électorale, donc présumés en état de voter, le taux de participation fut d’un peu moins de 25 %, la moitié du taux général, élevé, de 56 % pour la partielle. Je parie toutefois qu’il s’agit d’un record, qui sera battu à chaque cycle électoral à venir. L’impact politique du vieillissement se déploie devant nous, s’avançant — ce qui est désormais un spectacle rare — à la vitesse d’un glacier.

Le taux de participation des nouveaux électeurs, ceux de 18 ans, fut très respectable : 49 %. Mais la tranche d’âge la plus présente dans l’urne lundi affichait 60 ans, à 76 % de participation, une part un tantinet supérieure à celle des 61 à 80 ans.

Le déséquilibre de participation de la pyramide d’âge est un invariant de notre vie politique. Plus étonnante est la décision d’une forte proportion d’électeurs aux cheveux gris de Jean-Talon de gifler leur coreligionnaire, François Legault, 66 ans, pour faire un triomphe à un jeunot, Paul St-Pierre Plamondon, 46 ans (mais on lui en donnerait 36, non ?). Comment l’expliquer ? Pour percer ce mystère, il faut se tourner, parmi les analystes disponibles, vers quelqu’un qu’on ne peut suspecter de biais anti-Coalition avenir Québec (CAQ).

Le bureau du premier ministre s’est beaucoup plaint, ces derniers mois, de la disparition des chroniqueurs pro-CAQ. Naguère, il y avait Bernard Drainville (Cogeco), Caroline St-Hilaire (TVA), Marie Grégoire (Radio-Can) et, mais on n’ose vraiment l’affirmer, Martine Biron (idem). Que sont-ils devenus ?

En leur absence, on peut se tourner vers quelqu’un qui était encore, il y a quelques mois à peine, membre du caucus de la CAQ. Une dame, Joëlle Boutin, désormais commentatrice à La joute sur LCN, et qui peut attester d’une connaissance fine de la circonscription de Jean-Talon. Fichtre ! Elle en fut députée pendant presque six ans. Voici comment elle analysait le comportement de ses ex-électeurs jeudi : « C’est l’écho d’un mécontentement de la grande région de Québec, pas seulement de Jean-Talon, et d’un sentiment de trahison. Les gens n’aiment pas ça, se faire prendre un peu pour des cons. »

Tout est dit. Mais ce sentiment est-il vraiment circonscrit à la seule région de Québec ? C’est ce qu’affirment les proches du premier ministre et ce qui semble motiver le remède qu’ils proposent : le retour du troisième lien. Or, un simple survol du sondage Léger de fin septembre, qui apparaît désormais comme un faible signe avant-coureur de la débâcle de la semaine dernière, permettait le diagnostic d’un mal plus généralisé. Si on le compare au sondage de décembre dernier, on constate, oui, que la CAQ est passée de 48 % à 23 % dans les intentions de vote dans la région de Québec. Chez tous les francophones ? De 48 % à 39 %. Dans les régions du Québec ? Pareil : de 48 % à 39 %.

Le Québec vit donc une période de désenchantement par rapport à François Legault et à son équipe. Lorsqu’on leur avait demandé, après les élections de l’an dernier, la principale raison qui avait motivé leur vote pro-CAQ, les électeurs avaient cité la « gestion de la pandémie » comme principale raison de leur contentement. Personne n’estimait que cette gestion avait été parfaite. Mais l’attitude sérieuse, réfléchie, pour l’essentiel transparente du premier ministre avait, disons-le, enchanté les Québécois.

Ici, la forme importe davantage que le fond. Et on sent, depuis un an, que M. Legault ne met plus les formes. Il brise ses promesses avec désinvolture, écorche sa propre crédibilité en répétant des arguments qu’il doit savoir faux, fait preuve de mépris envers ses adversaires. On ne peut lui reprocher d’être combatif. Mais on sent que tout ça le dérange : les questions, l’opposition, le rappel de ses promesses. La démocratie, quoi !

Rien ne semble l’irriter davantage que l’enchantement qui est en train de s’opérer autour de son désormais  principal adversaire : PSPP. Un signe : même s’il avait décidé de se faire contrit et humble, le soir de sa défaite dans Jean-Talon, Legault n’a pu s’empêcher de se présenter au lutrin sans attendre la fin du discours du chef vainqueur. Il avait des airs de « tasse-toi, petit morveux, tu as assez parlé, mononcle a quelque chose d’important à dire ».

C’est vrai que Plamondon était un peu long, mais n’avait-il pas mérité son temps de parole, lui qui n’a même pas droit à une question par jour à l’Assemblée ? L’irritation du premier ministre est d’autant plus ancrée que la vraie question qu’il souhaite poser au jeune chef est : « Il est pas mort, lui ? » Les stratèges caquistes avaient décidé qu’il n’y avait pas de place au Québec pour deux partis nationalistes. D’où leur tentative d’assassinat du Parti québécois. C’est raté.

Les électeurs en ont décidé autrement. Le scrutin de 2026 s’annonce comme une guerre entre deux partis nationalistes. Pour l’instant, la ligne de fracture entre les deux n’est pas le « nous continuons à nous contenter d’être une province » contre « on veut un pays ». Mais plutôt « nous continuons à vous prendre pour des cons » contre « on respecte votre intelligence ». La suite à la prochaine partielle. Ou à la prochaine pandémie.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Les griffes de PSPP

Pour sa première apparition à une heure de grande écoute, en plein débat des chefs, l’alors nouveau chef du Parti québécois (PQ) s’est tourné vers son rival de Québec solidaire pour lui dire tout le bien qu’il pensait de son programme environnemental. Il le trouvait presque aussi bon que le sien ! Dans beaucoup de chaumières, cette attitude a d’abord étonné, ensuite ravi. Nous sommes un peuple qui raffole des bonnes chicanes, mais davantage encore lorsqu’elles sont ponctuées de trêves.

L’homme dont on n’arrivait pas encore à prononcer le nom à rallonge, Paul St-Pierre Plamondon (je ne suis toujours pas certain de l’emplacement des traits d’union), nous avait fait le coup du bon gars.

Dans les jours qui suivaient, une femme qui ne faisait pas ses 70 ans traversait la rue pour m’apostropher. « Je voulais vous dire : le petit chef, là, je l’aime bien. » Vous m’en voyez ravi, madame. Elle n’avait pas fini : « J’ai toujours voté libéral. » Heureux changement, mais je suis un peu pressé. « J’ai plusieurs amies qui pensent comme moi. » Saluez-les de ma part !

La campagne électorale de septembre 2022 avait été pensée par la Coalition avenir Québec (CAQ) pour servir d’enterrement au PQ. François Legault avait même promis de « payer une ride » à Pascal Bérubé dans Matane-Matapédia. La bataille fut rude, faisant perdre à Bérubé 601 votes. Il ne lui en est resté que 20 057, donc 67 % du total. La CAQ a progressé et n’était plus, dans le rétroviseur de Bérubé, qu’à 15 000 voix de distance. N’empêche, le scénario prévoyant que le Matanais soit le seul rescapé de la chute était crédible.

J’avais promis à Pascal, à l’hiver 2022, au cas où il devienne le seul député restant, à l’aider à écrire un livre : Le dernier péquiste. Ce succès de librairie potentiel fut cependant contrarié par l’élection de deux autres députés, dont le chef, puis de la graduelle remontée de la pente des sondages.

PSPP (avec l’acronyme, voyez, le problème des traits d’union disparaît) nous a fait ensuite le coup du gars tenace, avec sa détermination à ne pas prêter serment au roi Charles. C’était bizarre. Il prétendait que, puisqu’il s’y était engagé pendant le débat des chefs devant des millions de personnes, il devait tenir parole. Une incongruité dans l’ère Legault, qui a tant fait pour normaliser le bris de promesses : il avait signé celle où il s’engageait à réformer le mode de scrutin, puis avait dit mettre son siège en jeu s’il ne livrait pas ses maternelles quatre ans. Il renia sa signature sur le scrutin, il ne démissionna pas devant l’échec du déploiement de sa promesse aux parents.

Un réchauffement pour le clou du spectacle : l’abandon de la réalisation « coûte que coûte » du troisième lien. Devant ce bas-fond de scène, l’acharnement du petit chef à faire exactement ce qu’il avait promis de faire détonnait. Puis, il nous a fait le coup du gars sensible. Dans l’attente du moment où il allait se présenter à la porte de l’Assemblée pour se faire dire qu’il ne pouvait y entrer, l’émotion lui mouilla les yeux. Devant la sergente qui lui expliquait que l’accès lui était interdit, il fut d’une politesse excessive, affirmant se plier à son ordre « avec grand plaisir », plutôt qu’à son grand regret.

Mais puisque 80 % des Québécois l’appuyaient sur le fond, il a aspiré une proportion telle de l’oxygène politique que les autres partis ont cédé à son caprice, dans l’espoir de tourner la page et de le renvoyer dans l’obscurité médiatique. Il n’allait pas s’y confiner, et leur a fait le coup du gars fatiguant en réclamant, le jour de la fête des Patriotes, la publication des dossiers secrets du référendum de 1995. Encore pour s’en débarrasser, ils ont dit oui. Ils n’apprennent pas.

Début 2022, seulement 3 % des Québécois pensaient que Plamondon (il y en a qui disent « Plam », pour faire court) serait, parmi les chefs, le meilleur premier ministre. Ils sont désormais 19 % à le penser, contre 38 % qui choisissent Legault. Mieux, lorsqu’on soustrait au taux d’opinions positives des chefs leur taux d’opinions négatives, le solde, appelé « taux d’appréciation », a mis en juin PSPP à 29 %, devant François Legault à 15 %. (Bérubé est à 27 % ! Toute une ride !)

Fort peut-être de cette position renforcée, PSPP nous a fait le coup du gars susceptible, juste avant la fête nationale, lorsque le Mouvement national du Québec a eu l’étrange idée de choisir, comme porte-parole de la fête, le seul chanteur québécois disponible ayant souhaité publiquement la mort du PQ et dit du mal de son chef. PSPP a montré ses griffes par un petit geste qui a fait grand bruit : faire boycotter par le PQ une cérémonie mineure. Une façon de faire savoir que lui et son parti ne sont pas de l’équipe qui tend l’autre joue, au contraire. Si on le cherche, on le trouve.

N’ayant pas perçu ce message, François Legault l’a cherché en tentant de détruire la réputation de son candidat dans Jean-Talon, Pascal Paradis. La vigueur de la réplique du chef péquiste, la publication de textos indiquant que la CAQ avait vraiment dit en privé, avant l’élection, que le troisième lien serait abandonné, confirme qu’il ne craint pas la bagarre et sait rendre coup pour coup.

Lorsque j’étais chef de ce parti et que mon taux d’approbation était anémique, une amie scénariste de séries télévisées avait trouvé mon problème. « Il faut qu’il t’arrive quelque chose. » Un personnage ne suscite l’intérêt et l’adhésion, m’expliqua-t-elle, que s’il traverse des épreuves, est mis en danger, relève ses défis. Alors on s’attache à lui et à son parcours, et on souhaite son succès. Alors que commence, avec la rentrée, sa deuxième saison, force est de constater qu’il arrive beaucoup de choses au pas si petit chef.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

L’inauguration

C’était une grande occasion. Il y avait du beau monde. Ils s’étaient mis chics. Le premier ministre du Canada, Trudeau, s’était déplacé. Celui du Québec, bien sûr. Des députés, des maires, plein plein de visages émerveillés. Avec des « oh » et des « ah » et des « c’est historique ». C’est vrai que les installations étaient modernes, spacieuses, dernier cri. On sentait qu’on avait pris un peu d’avance sur le temps. On avait vu grand.

Les gens du monde entier allaient venir, c’était sûr, et nous envier cette réalisation. On l’avait construite en un temps record, cinq ans. Oui, bon, on avait un peu dépassé le budget, mais c’est toujours comme ça, non ?

Cela se passait le 4 octobre 1975, à Mirabel. Si vous souhaitez retourner aujourd’hui sur les lieux de la cérémonie, vous ne le pouvez pas. Les installations ont été détruites, rasées. Les premiers ministres et les maires n’ont pas été invités pour inaugurer la démolition de l’aérogare, 30 ans plus tard.

Je ne pense pas que, dans 30 ans, on va démolir le REM. Même un mauvais mode de transport lourd construit au mauvais endroit pour de mauvaises raisons et de la mauvaise façon finit toujours par être utile, pour peu qu’on soit prêt à éponger ses déficits pour l’éternité.

Je n’étais pas dans le premier train du REM. Je pense que ceux qui, comme moi, avaient mis en doute la valeur du projet n’ont pas été invités, ce qui n’est que prudence. Mais je suis heureux que Philippe Couillard et Denis Coderre aient été parmi les joyeux voyageurs. Je me souviens très bien de leur réaction quand le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement avait déclaré l’évidence : le projet concocté par la Caisse de dépôt à la demande du gouvernement libéral offrait un des plus faibles rendements qu’on puisse trouver sur le plan du nombre de passagers soustraits à la voiture, donc de voitures soustraites à la circulation, de GES évités, compte tenu de la somme engloutie. On pouvait faire beaucoup mieux, pour moins cher.

« Le BAPE, c’est pas le pape ! » Ces six mots représentaient la totalité de la réponse du maire Coderre aux arguments des experts. Couillard fut à peine moins méprisant, même si plusieurs de ses ministères avaient soulevé de très vives objections.

Je suis content que François Legault ait aussi été du premier voyage, dans les magnifiques voitures qui sont une extraordinaire vitrine pour le savoir-faire technologique de… l’Inde ! Je me souviens fort bien que, chef de l’opposition péquiste, j’avais tenté de les convaincre, lui et Couillard, de ne pas voter une des lois habilitantes du REM si on n’avait pas la garantie que ses voitures seraient construites au Québec, qui se targuait à l’époque d’être une des chefs de file du matériel roulant. Couillard et Legault ne voyaient pas, à l’époque, le problème. D’ailleurs, le président de la Caisse, Michael Sabia, s’opposait à cette drôle d’idée péquiste. (Je me demande ce qu’il est devenu ?)

Le président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Michel Leblanc, était aussi dans la voiture de tête. Il avait beaucoup plaidé pour le REM, notamment pour l’absolue nécessité de doter les gens d’affaires du centre-ville et les touristes internationaux d’un lien sur rail direct avec l’aéroport de Dorval.

Aucune étude n’a jamais pu établir que ce lien serait rentable et plusieurs expériences étrangères démontrent que ces liens rapides sont généralement sous-utilisés. Les gens d’affaires et les touristes, semble-t-il, préfèrent le taxi et la limousine. Mais il ne sert désormais à rien de tenter même de faire ce calcul. Dans un de ses éternels agrandissements, l’aéroport avait logiquement déduit qu’un machin sur rails finirait par arriver dans sa cave, côté sud-est — là où se trouvent le centre-ville et la garde de Dorval — et avait aménagé un espace en conséquence.

Mais pour des raisons qui n’ont rien à voir avec cette desserte, la Caisse a décidé que les heureux touristes feraient un détour par le nord, et que l’aéroport devait s’en accommoder. Ce ne serait qu’un demi-milliard de plus, après tout. Sans compter que, le sol étant fragile à cet endroit, il fallait littéralement le congeler pour lui faire un trou et éviter l’effondrement.

Avec plusieurs experts du domaine, critiques du REM, j’avais proposé en 2018 un projet concurrent, « Le grand déblocage ». Ma présentation débutait par la description des 10 problèmes du REM, 10 façons qu’aurait le projet d’engorger la circulation autour du DIX30, de nuire au Train de l’Est et au Train de l’Ouest, de sursaturer la desserte de Deux-Montagnes (absorbée par M. Sabia, car elle était le seul tronçon rentable sur rails).

Sans compter le scandale absolu d’avoir prévu dans l’Ouest-de-l’Île des stations purement politiques (la « ligne rouge ») qu’aucune étude d’achalandage n’aurait jamais pu justifier. Je propose, pour la postérité, qu’on la désigne officiellement du nom de « Ligne Philippe Couillard ». Je n’ai jamais compris pourquoi les ministres rouges de l’Ouest avaient obtenu ce coûteux cadeau, alors que les ministres rouges de l’Est subissaient en silence le report de la ligne bleue.

Je me souviens qu’un haut responsable gouvernemental libéral, présent pour une de mes présentations, était venu me serrer la main en vitesse, me disant sur le ton de la confidence : « excellente présentation ». J’ai eu l’impression qu’il ne venait pas d’apprendre, sur l’instant, l’ampleur des défauts du REM que j’exposais. Et je vous épargne la liste des passe-passe comptables utilisés par Québec pour prendre, en sous-main, une partie de la facture.

Le REM devait être pour la Caisse une extraordinaire vitrine. Une fois réalisé, on le vendrait clé en main dans les villes du monde entier, crevant de jalousie, bien entendu. Avez-vous remarqué qu’il n’en est plus question ? La Caisse affirme qu’elle va plutôt se diversifier dans l’infrastructure et que si elle construisait d’autres REM, ce serait chez nous et seulement chez nous. C’est bizarre, non ?

Maintenant que la merveille est réalisée, on ne serait plus à même de convaincre d’autres villes de l’acheter ? Il faut croire qu’on ne peut trouver nulle part ailleurs au monde un groupe de preneurs aussi délurés, avisés, pénétrants que les Couillard, Legault, Coderre.

(Cet article a d’abord été publié dans Le Devoir.)

À quelle heure l’indépendance?

Daniel Johnson, le père, premier ministre de l’Union nationale, aimait dire que « chaque Québécois est séparatiste au moins une heure par jour ». Lise Bissonnette, du Devoir, demanda 30 ans plus tard à Daniel Johnson, le fils, chef du Parti libéral du Québec, si papa n’avait pas un peu raison. Ultrafédéraliste, l’homme était ainsi projeté loin à l’extérieur de sa zone de confort. Mais un mélange de loyauté filiale et de lucidité politique le contraint à dire qu’en effet, il existait une fibre, peut-être. On pouvait compter sur lui pour ne pas tirer dessus.

Lorsque Lucien Bouchard était premier ministre et avant que ne se déclenche l’élection de 1998, il fut invité à un souper privé par le gratin du milieu québécois des affaires. Ces piliers et financiers du Parti libéral du Québec lui offraient d’appuyer publiquement sa réélection s’il s’engageait à ne pas faire de nouveau référendum sur la souveraineté, ce qu’il refusa. « De toute façon, plaida un des convives pourtant publiquement très impliqué pour le Non en 1995, avec vous, les péquistes, on perd tout le temps. »

Le pronom « on » utilisé dans cette phrase par cette personne avait une nette qualité freudienne. Avait-il lui-même voté « oui » dans le secret de l’isoloir ? Avait-il défendu le Canada en espérant que ce « on » gagne tout de même ?

Dans l’histoire politique récente, on a testé une fois la limite supérieure de l’horlogerie indépendantiste cachée des Québécois. Dans l’année suivant l’échec de Meech — donc le refus par le Canada de reconnaître même au Québec un caractère « distinct » —, jusqu’à 67 % des Québécois se disaient prêts à déguerpir, chiffre qui atteignait 72 % dans un sondage interne de Créatec réalisé pour le PLQ. Deux conditions étaient alors réunies : une réelle colère contre le Canada et la disparition presque complète des voix fédéralistes au Québec, le PLQ ayant alors adopté une position volontairement équivoque.

L’impression qui s’est dégagée de l’évolution de l’opinion depuis ce moment est un net recul, bien sûr, de la volonté souverainiste sous les 40 %, mais surtout un renforcement d’une majorité fédéraliste robuste, de plus de 50 %.

Un récent sondage Environics pour la Confederation of Tomorrow vient remettre beaucoup de mou dans les engrenages de notre horloge nationale interne. Plutôt que de forcer les répondants à choisir entre les deux pôles, souverainiste et fédéraliste, le sondeur leur a laissé toute latitude pour exprimer leurs indécisions et ambivalences. Chez les francophones, la posture favorite est « entre les deux » (25 %), ex aequo avec « aucun des deux » (25 %). Si on ajoute les 9 % qui ne savent même pas s’ils sont pour, contre, entre deux ou aucun des deux, cela donne 59 % de francophones errants dans le no man’s land de l’avenir national. (Les autres ? 18 % de « principalement fédéralistes » et 22 % de « principalement souverainistes ».)

Pourquoi est-ce une bonne nouvelle pour les indépendantistes comme moi ? Parce que cela signifie que le terrain est meuble chez 60 % des francos. Que rien n’est figé. Qu’on est toujours dans le domaine du possible. Mieux encore, la situation est exactement la même qu’en 2002, l’étude reprenant les mêmes questions et obtenant en gros les mêmes réponses.

Or, que s’est-il passé après 2002 ? Le scandale des commandites — révélant que, depuis le référendum de 1995, Ottawa avait tenté de nous gaver d’identité canadienne à grand volume tout en engraissant des amis au passage. Un scandale qui, en 2005, a fait surgir du marais de l’opinion un pic d’appui à la souveraineté atteignant 62 % chez les francophones, 54 % dans l’ensemble. Malheureusement, les indépendantistes n’étaient pas au pouvoir pour profiter de cette vague. Mais la leçon reste : les Québécois peuvent sortir de l’ambivalence et de l’incertitude. Ce n’est pas, chez eux, un état permanent.

En observant l’évolution de ces chiffres sur 20 ans, on peut, comme l’a fait le collègue Philippe Fournier dans L’Actualité, braquer le projecteur sur la moitié vide du verre : alors que les jeunes de 2002 étaient à 25 % souverainistes, ils ne le sont plus, en 2023, qu’à 12 %. La moitié pleine du verre est pareillement intéressante : les plus de 55 ans n’étaient en 2002 qu’à 18 % souverainistes, ils le sont désormais à 28 %. L’essentiel est ailleurs : aujourd’hui, 64 % des moins de 35 ans sont dans le grand marais, comme 67 % des plus de 55 ans. Politiquement, la Coalition avenir Québec a planté sa tente à l’épicentre de cette colossale guimauve idéologique.

Je suis moins soucieux que la moyenne des ours sur la capacité des indépendantistes à mobiliser la jeunesse au moment du rendez-vous référendaire, car on a joué dans ce même film en 1995. Les reportages sur la désaffection des jeunes (et des artistes) étaient légion quelques mois avant le vote. Mais plus la température politique montait, plus ils étaient au rendez-vous. J’estime que la similitude entre l’expérience du jeune adulte devenant autonome et celle de la nation québécoise quittant la maison canadienne est telle que, dans le feu de l’action référendaire, la jonction se fait d’elle-même.

Il y a 20 ans, je sillonnais le Québec avec une conférence intitulée « Pourquoi la souveraineté est probable ». Si je la refaisais aujourd’hui, je l’intitulerais « Pourquoi la souveraineté est possible ». Et lorsque des gens, souvent un peu âgés, m’abordent au supermarché pour me demander s’ils vont voir l’indépendance de leur vivant, je leur réponds : faites-vous de l’exercice ?

Un historien analysant l’évolution des choses dans un Québec indépendant advenant d’ici, disons, 50 ans, devrait à mon avis choisir l’élection de 2022 comme un tournant. C’est le moment où le Parti québécois n’est pas mort. Le moment à partir duquel on a cessé de prédire son décès et commencé plutôt à s’interroger sur l’ampleur de sa croissance future.

C’est essentiel pour deux raisons. D’abord, dans les années arides pour la souveraineté, le PQ est la flamme pilote de notre chauffe-eau politique. Il peut se passer des heures sans que vous en ayez besoin, puis, soudain, cette petite flamme nourrit toute une chaufferie. Sans elle, toutes les douches seraient glaciales. Ensuite, tout se passe comme si le long deuil de l’échec référendaire de 1995 devait passer par une phase de rejet, comme si l’existence même du PQ incarnait le reproche permanent de la dernière fois où « on » s’est dit non. Cette expiation semble avoir pris fin, et laisser place à une nouvelle phase, à un rallumage.

Il faut évidemment deux conditions pour réaliser un grand changement. L’existence d’une volonté politique, d’abord, l’émergence d’une conjoncture favorable, qui survient grâce à nous ou malgré nous, ensuite. Et à ceux qui m’avouent faire de l’exercice et insistent pour que je les éclaire davantage sur notre avenir, je réponds que pour l’essentiel — la conjoncture —, nous sommes à la merci de l’imprévisible.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)