Les rondeurs perdues de Denis Coderre (en rappel)

Avez-vous déjà pris un ascenseur avec Denis Coderre ? Moi, oui. C’est une expérience. L’usage veut qu’en présence d’étrangers dans cette cage fermée, on fasse preuve de réserve. Denis n’avait jamais eu vent de cet usage, ou du moins avait décidé de n’en tenir aucun compte. Pénétrant dans l’ascenseur déjà occupé par plusieurs personnes, il commençait par serrer vigoureusement la main de chacun en les saluant bruyamment, comme s’il venait d’entrer dans son local électoral. (C’était évidemment au temps d’avant, quand on avait encore le droit de se toucher les uns les autres.)

Lorsque des personnes sortaient, il leur disait au revoir comme s’il s’agissait de vieux copains. Lorsque de nouveaux passagers entraient, il les recevait comme s’il était l’hôte jovial, heureux de les accueillir dans sa modeste demeure.

Il était maire, j’étais ministre. La distribution de poignées de main est une façon concrète et habituelle d’entrer en contact avec des citoyens électeurs. J’avais pour ma part pris l’habitude, dans un ascenseur, de dire bonjour. Mais je n’avais pas l’audace de prendre le contrôle du lieu. Le voyant s’exécuter avec une belle assurance, je ne pouvais faire autrement que de serrer à mon tour les mains qu’il venait de bénir de sa présence. Mais j’y ajoutais un sourire complice. Avais-je tort de penser trouver dans les regards furtifs que je partageais avec ces citoyens une reconnaissance commune qu’on assistait à une performance un peu étonnante, dans un endroit clos et avec un public captif ?

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Si Denis Coderre pouvait se permettre ces petits écarts — et être convaincu de leur rendement électoral —, c’est bien sûr parce que sa personnalité s’y prêtait et qu’il y avait, dans sa démarche et dans sa personne, un côté bonhomme invitant et désarmant. Et c’est là où je veux en venir.

Ceci n’est pas une chronique grossophobe. Plutôt l’inverse. C’est une chronique sur les vertus des rondeurs dans la communication politique. Pas seulement politique, d’ailleurs. Grand fan de la chanteuse britannique Adele, puis-je avouer que j’ai été catastrophé d’apprendre qu’elle avait entrepris une cure minceur ? Certes, chacun est libre de son régime. Mais j’aimais Adele tant pour son chant et son charme que pour son physique, et il me semblait que ses formes généreuses se conjuguaient à sa voix enveloppante pour nous entraîner dans ses nostalgies, chagrins et colères contre des hommes qui l’avaient plaquée pour n’avoir pas su, pensais-je, l’apprécier dans sa totalité. Je m’égare, mais à peine. Dans un monde où l’impératif du poids santé est omniprésent, ceux qui y dérogent imposent une originalité qui démarque et qui peut, en certaines circonstances, conférer un avantage.

Il y a des exceptions. Gaétan Barrette a projeté avec constance l’image de l’intimidateur impénitent, quelles qu’aient été les considérables variations de son tour de taille.

Mais j’ai toujours pensé que Denis Coderre accordait avec bonheur son verbe populiste et sa physionomie tout en pare-chocs. L’homme sait être agressif, intransigeant, obtus, bagarreur. C’est aussi le cas d’Obélix. Mais n’est-il pas vrai que la rotondité du livreur de menhir le fait apparaître moins brutal qu’il ne l’est en réalité ? Dans le rétroviseur de l’histoire, au rayon des dictateurs, sachez que Mussolini était aussi assassin que Franco (la campagne italienne d’Éthiopie préfigurait les exactions nazies). Mais la rondeur du dictateur italien nous le faisait paraître plus proche de l’opéra-bouffe que du camp de concentration. On peut de même réellement débattre de la tyrannie comparée d’Hitler et de Mao. Mais le visage joufflu du leader chinois, affiché sur tous les murs du pays, en donnait une image bienveillante. Rien de tel chez le Führer, tout en angles.

Les artisans de la publicité ont bien compris le caractère apaisant d’un enveloppement conséquent de leurs symboles. Dans leur mouture d’origine, les bonshommes Pillsbury et Bibendum (des pneus Michelin) étalaient leur adiposité comme un gage de réconfort et de sécurité. Les scénaristes de Ghostbuster ont d’ailleurs joyeusement misé sur le concept en inventant un bonhomme Pillsbury géant qui, malgré ses airs inoffensifs, ravageait méchamment Manhattan devant des New-Yorkais incrédules. On peut citer encore les rondeurs de Bonhomme Carnaval et du père Noël, synonymes de joie de vivre. Sveltes, ils feraient peur aux enfants.

Le relooking de Denis Coderre est donc un sujet pertinent, lorsqu’il s’agit de juger de la qualité de son retour sur la planète politique. Ce n’est pas, oserais-je dire, une mince affaire. Nouveau look, nouveau narratif de l’homme qui a chuté, qui a réfléchi, qui s’est recomposé et qui mérite donc, dans cette rédemption, une nouvelle chance. Une résurrection politique. Aussi, nouveau livre. Je l’ai lu. Il est costaud, fort de l’expérience accumulée à la mairie et à un réel effort de réflexion sur les sujets municipaux du jour. L’opus donne à son auteur, intellectuellement, de l’épaisseur.

Ce sont des atouts. Puisqu’il ne peut pas être l’homme du changement, il jouera la carte de l’homme changé. Je crains cependant qu’une fois passé l’effet de nouveauté, on finisse par retrouver le même personnage, mais sans ce qui, naguère, lui permettait d’arrondir ses angles.

Il est de plus en plus délicat, pour un homme, de faire campagne contre une femme. Aux dernières élections, le Denis Coderre d’avant pouvait paraître paternaliste. Maintenant qu’il a le profil du boxeur, aura-t-il l’air trop carnassier ?

C’est l’un des périls qui l’attendent. Qu’on juge, en fin de compte, qu’il ne fait pas le poids.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir. en mars 2021)


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Les péquistophobes

Dans son premier roman, Tu aimeras ce que tu as tué, où le talent le dispute à la rage, Kevin Lambert désire ardemment la disparition de quelque chose. « J’ai rêvé ta fin toutes les nuits. Je ferai oeuvre de ta destruction », écrit-il. « Tu te retrouveras enfin dans la poubelle de l’Histoire, ne subsistant qu’au détour d’une phrase trop longue, mal rédigée, dans un paragraphe refoulé, peut-être coupé à l’édition, une bête note de bas de page, un renvoi à un autre ouvrage, épuisé, introuvable. »

L’objet de l’ire annihilationniste de Lambert est la ville de Chicoutimi. Remarquez, elle a changé de nom. Y a-t-il un lien avec l’ouvrage ? Faites vos recherches. La haine qu’il lui porte témoigne cependant de l’importance que la ville a à ses yeux et dans sa vie. Elle l’obsède. Si la pire attitude qu’on puisse adopter envers quelqu’un ou quelque chose est l’indifférence, l’acharnement est, au contraire, l’expression même du poids qu’on accorde à ce que l’on vilipende.

Ce qui nous amène au traitement réservé ces temps-ci au Parti québécois par ses trois rivaux de l’Assemblée nationale. Si les péquistes étaient faibles (disons, seulement trois députés), en fin de vie, porteurs d’un projet qui ne mobilise et n’intéresse presque personne, surtout pas la jeunesse, incapables de garder leurs anciens châteaux forts, on comprendrait qu’il n’y aurait aucun danger à permettre à ces grabataires politiques d’embaucher des attachés pour préparer les dossiers de députés qui parlent dans le vide. On laisserait à ces derniers poser chaque jour des questions que nul n’écoute et auxquelles on répond avec le sourire attendri de l’aidant naturel.

Étrangement, l’exact contraire se produit. La quantité d’énergie politique déployée par la CAQ, le PLQ et QS (que l’ex-chef du NPD Thomas Mulcair désigne « le cartel ») pour maximiser la marginalisation de ce qui reste de députation péquiste laisse pantois. En gros, en matière de budget de fonctionnement et de prise de parole à la période de questions, l’offre finale, agréée par les trois partis non péquistes, fait en sorte qu’un électeur libéral pèse 10 (cents ou questions), un électeur solidaire 4, un électeur péquiste 1, un électeur conservateur zéro.

Ce calcul suppose qu’on se préoccupe du principe démocratique, du nombre de votes exprimés, et pas seulement de règles archaïques qui font abstraction de l’existence des électeurs. Cela augurait bien, car un des participants de la négociation, Québec solidaire, avait fait du refus de ces archaïsmes un fer de lance depuis sa création. Le négociateur solidaire, Alexandre Leduc, nous détrompe sur ce point : « dans le partage du temps de parole, le partage des budgets, moi, dans toute la négociation que j’ai faite avec mes vis-à-vis, jamais je n’ai utilisé l’argument du pourcentage de vote ». C’était pourtant le seul et le plus puissant des arguments pour faire reculer l’injustice.

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Pourquoi le chef péquiste a-t-il signé ? Parce que la CAQ lui a fait savoir que, sans signature, il obtiendrait moitié moins de sous et de droit de parole, ne serait personnellement considéré que comme un député indépendant sans droit de poser de questions au premier ministre, sans sécurité et sans voiture de fonction. Les autres membres du cartel vivaient fort bien avec ce chantage. En politique, on appelle ça exercer son rapport de force. Dans la vie courante, on parlerait d’extorsion de signature.

Le commentariat avait établi qu’à moins d’une question par jour pour le PQ, l’entente serait honteuse. De ce fait, la formation politique qui offrirait au PQ d’obtenir la question par semaine qui lui manquait était en position de récolter les applaudissements de la galerie pour sa magnanimité. Il est donc très significatif que ni le Parti libéral ni le parti dont le nom contient le mot « solidaire » n’aient voulu saisir l’occasion de s’attribuer ce mérite dans l’opinion.

On ne peut conclure qu’une chose. Le gain obtenu en mettant chacun — CAQ, PLQ, QS — le pied sur le tuyau à oxygène politique pouvant alimenter le PQ était pour eux supérieur à la perte de crédibilité que cette mesquinerie combinée allait générer. Il y a bien sûr le facteur temps. Les indignités commises pendant les premiers mois du mandat seront bientôt oubliées par l’électorat, dont la mémoire est remarquablement courte, et elles seront largement compensées, selon ce calcul, par la prise d’espace politique ravi au PQ pendant les quatre ans à venir.

Cependant, le cartel envoie aussi aux électeurs un signal fort : nous avons tellement peur du Parti québécois que nous sommes prêts à passer pour des brutes pour contenir son potentiel. C’est à dessein que cette chronique s’intitule « Les péquistophobes ». Les phobies, vous le savez, sont des peurs irraisonnées. Mais peut-être que les adversaires du PQ usent de raison, après tout.

Peut-être estiment-ils que le recul du français, l’arrogance fédérale envers le Québec, le chemin Roxham, Charles III, la mise en cause, demain par la Cour suprême, des lois sur la laïcité et sur la langue, l’éternel retour du Quebec bashing, bref que l’addition de ces facteurs ouvre au projet indépendantiste et à son seul porteur crédible, le Parti québécois, un potentiel de croissance qu’ils craignent par-dessus tout. Il est vrai qu’à l’été, le PQ était à 8 % dans les intentions de vote, en chute. Vrai qu’au dernier sondage Léger, il était à 18 %, en progression.

Une chose est sûre : pendant la campagne, par son attitude ferme, mais respectueuse envers ses adversaires, par son refus du serment au roi, Paul St-Pierre Plamondon a gagné dans l’opinion une réputation d’homme vrai, élégant et intègre. Le grand spectacle de la petitesse que les autres chefs de parti viennent de livrer en foulant aux pieds leurs promesses de collaboration et leur engagement envers la démocratie offre un contraste encore plus grand et met en lumière un PSPP à part, hors norme. Peut-être viennent-ils, à leur corps défendant, de lui rendre un grand service.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Souvenirs fantasmatiques

La vidéo était à la hauteur de notre colère. Une attachée politique forte en montage, Caroline Bouchard, l’avait préparée, à ma demande. J’étais soufflé par sa force de frappe. On y voyait Gabriel Nadeau-Dubois affirmer que les gens l’abordaient « tous les jours » pour lui dire : « On s’attend à ce que vous soyez au moins capables de discuter entre vous. » Discuter, voulait-il dire, d’un pacte électoral avec le Parti québécois, que je dirigeais (de 2016 à 2018). On y voyait aussi Manon Massé, sur une scène, avouer : « Les gens m’arrêtent dans la rue et me disent : “Manon, s’il vous plaît, alliez-vous !” » Puis apparaissaient Amir Khadir et Andrès Fonticella, tous deux extrêmement actifs pour convaincre leurs militants de « l’urgence d’agir », de faire front contre la droite. Amir avait dressé une liste de circonscriptions à se partager, sans toutefois nous l’avoir soumise. C’était trop tôt. On s’en parlerait après.

Je reviens sur cet épisode car un récent sondage indique qu’une alliance Parti québécois-Québec solidaire obtiendrait la faveur de plus de 70 % des électeurs de chaque parti et se hisserait aux portes du pouvoir, avec 33 % d’intentions de vote, donc dans la marge d’erreur avec la CAQ, à 35 %. Mon estimé collègue Michel David abordait jeudi cette question dans « L’alliance fantasmatique », un texte qui alternait entre la certitude que cette alliance est nécessaire et le constat qu’elle ne se fera pas.

Je suis régulièrement la cible de deux courants contradictoires sur cet épisode de 2017. Côté jardin, progressistes et syndicalistes me reprochent d’avoir échoué à établir un pacte aussi évidemment désirable pour nos causes communes, dont l’indépendance. N’aurais-je pas dû être plus conciliant ? Côté cour, on m’éperonne, comme le fait l’ex-ministre Nicolas Marceau dans son, par ailleurs, excellent ouvrage Une fois le Québec souverain (VLB) : « Je demeure estomaqué par l’incroyable naïveté de gens, autrement intelligents et allumés, qui ont cru qu’on pouvait s’entendre avec des extrémistes. » (Merci Nicolas pour l’intelligent et l’allumé ;-).)

La vérité est que le calcul électoral était encore plus éclatant qu’aujourd’hui. L’électorat francophone cherchait un véhicule capable de le débarrasser des libéraux. On pourrait difficilement y arriver seul. Il était préférable — en aucun cas de fusionner — mais de s’allier, le temps d’une élection, soit à la CAQ (ce que notre aile conservatrice souhaitait), soit à QS. Mais la CAQ ayant rejeté l’indépendance et se positionnant beaucoup plus à droite que le gouvernement qu’elle est devenue, rien ne justifiait, idéologiquement, un pacte. Puis, les appels du pied ne venaient pas de la CAQ, mais de QS — d’Amir en particulier. On nous octroyait 23 % du vote, et QS 13 %. Mais une alliance ratisserait plus largement encore. Notre base militante et l’essentiel de notre caucus étant massivement progressiste, davantage d’atomes pouvaient être crochus sur notre gauche que sur notre droite.

J’avais été élu chef en portant cette proposition et, malgré la résistance, passive, réelle et croissante avec le temps, de nos éléments de centre droit, la pratique du compromis inhérente à la vie du PQ depuis sa création permettait d’envisager cet arrimage. C’était vrai même chez nos militants pourtant aigris que QS ait, depuis sa naissance, concentré son feu sur nos circonscriptions et seulement sur elles. À preuve, ceux de Verdun avaient accepté le principe d’un candidat commun avec QS dans une partielle qu’on aurait pu gagner ensemble. Ceux de Gouin acceptèrent de ne pas présenter de candidat, ce qui n’aurait pas empêché, mais rendue plus ardue l’élection de Gabriel Nadeau-Dubois. Ils jugeaient comme moi qu’il fallait ainsi lancer un signal d’ouverture, de trêve électorale, alors que le débat crucial de la convergence se déroulait dans les instances solidaires.

Gabriel, Andrès, Amir déployaient une vraie campagne de conviction pour emporter la mise. On me rapportait qu’Amir estimait à 75 % l’appui que la proposition allait récolter. Ce chiffre était proche de celui qu’un sondage Léger avait mesuré dans l’électorat solidaire : 87 %. Nous avons commencé à douter de ce pronostic lorsque le mandat d’ouvrir la négociation fut rejeté par les militants solidaires circonscription par circonscription, y compris dans celles des promoteurs de l’idée.

Au final, les militants réunis en congrès solidaires votèrent contre la proposition à 75 %, assaisonnant cette rebuffade en nous affublant des épithètes de racisme et de néolibéralisme. C’était d’autant plus fantasmatique que, la veille, un sondage les avait informés qu’une alliance nous catapulterait 10 points devant les libéraux et qu’avec 50 % du vote francophone, un gouvernement majoritaire progressiste et indépendantiste nous était assuré. Je précise : ils n’ont pas rejeté le pacte. Ils ont rejeté le mandat d’ouvrir même une négociation.

Après l’échec, le commentariat se jeta sur nous, et surtout sur moi, telle une tornade de fiel, trucidant notre naïveté, notre médiocrité stratégique, notre absence totale de jugement. Il me semblait qu’il valait la peine de mieux partager le blâme et de faire appel à l’électorat solidaire, dont la forte volonté d’alliance avait été rejetée par leur parti. Ce faisant, on pourrait au moins en attirer un certain nombre vers nous. (Ceux que Véronique Hivon aimait appeler les « PQS ».)

D’où, la vidéo. Sous une musique d’enfer et à l’aide d’extraits des propos des porte-parole solidaires, elle mettait en lumière cette trahison et appelait à se replier sur nous. Vous ne l’avez pas vue ? C’est parce que je l’ai soumise à mes officiers qui, tous, la trouvaient trop dure. C’est à regret que je l’ai mise aux archives. Mais dois bien aux férus d’histoire récente de la leur offrir en exclusivité aujourd’hui. À vous de juger si elle est fantasmatique, fantasmagorique ou simplement fantastique.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Le dégonflé et l’indispensable

René Lévesque nous regardait d’un air goguenard l’autre soir. Sa photo surdimensionnée est projetée sur le pavillon ovale de l’UQAM. Il semble se demander quel message les promeneurs tirent des panneaux informatifs qui se déploient devant lui pour résumer sa vie et son oeuvre.

La reproduction d’une rédaction qu’il avait produite à 13 ans, intitulée Pourquoi demeurer français ?, a retenu mon attention. En particulier cet extrait : « Nous sommes menacés, non de coup de foudre, mais de lente et sournoise pénétration. Devant ce péril nous n’avons d’autre défense que la lutte, et la lutte pour la vie. »

Le jeune Gaspésien avait bien cerné le problème : l’absence de coup de foudre. Le déclin du français, comme le réchauffement climatique, a beau être scientifiquement prédit depuis des décennies, à moins d’une salutaire décharge électrique, nos élites politiques laissent les choses aller comme si le temps ne jouait pas contre nous.

Notre premier ministre nous en a offert une magistrale démonstration. Au printemps dernier, François Legault semblait avoir été frappé par l’éclair de la lucidité lorsqu’il a déclaré qu’il fallait à tout prix rapatrier des pouvoirs fédéraux en immigration : « C’est une question de survie pour notre nation. » On peut chipoter et lui rappeler qu’il a, en ce moment, des pouvoirs qu’il refuse d’utiliser pour la sélection des immigrants, y compris temporaires, mais il semblait conscient de l’ampleur du danger.

Depuis, il nous fait la danse de l’inconstance. Parce qu’il n’arrive pas à trouver les mots et le ton pour expliquer qu’une immigration non francophone massive est mathématiquement un accélérateur du déclin, il boude et jure ne plus vouloir aborder le sujet. Et parce qu’on lui a dit, avec raison, que même s’il obtenait 125 députés, Ottawa n’allait pas lui donner les pouvoirs qu’il réclame, il a décidé, en pleine campagne, de ne plus les demander. On n’avait pas vu un tel dégonflement depuis la cérémonie de clôture de l’International de montgolfières de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Ce n’était pas la seule réponse possible. Il aurait fallu qu’il s’engage formellement à tenir, sans réponse favorable du fédéral après un an, un référendum sur la question, puis à déposer un amendement constitutionnel provoquant une obligation légale de négocier. Bref, il aurait pu montrer du muscle, renforcer son rapport de force, user des leviers disponibles au sein de cette fédération dont il ne veut pas sortir.

Face à la difficulté, François Legault a plutôt démontré qu’il manquait d’énergie, d’habileté stratégique et de leadership pour mener ce combat. Il préfère se concentrer sur le rapetissement de l’écart moyen de richesse par rapport à l’Ontario. Grâce à Legault, à la fin du siècle, un chanteur pop montréalais pourra entonner : « Yes we have perdu our old français, but au moins, we are as rich as l’Ontario ! »

Puisque la CAQ sera reportée au pouvoir lundi pour quatre ans, l’adoption de mesures supplémentaires, même timides, de freinage du déclin dépendra du rapport de force entre les députés et ministres caquistes réellement conscients du danger et les autres, qui préfèrent le déni et qui estiment qu’avec la 96, ils ont déjà donné.

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Cette tension, on le sait, existe depuis quatre ans. Et il n’y a aucun doute que sans la pression constante sur la question de la langue des députés péquistes, jamais le ministre Simon Jolin-Barrette n’aurait réussi à livrer la totalité de sa réforme linguistique, si partielle soit-elle.

Dans cette bataille existentielle, il n’y a évidemment rien à attendre du PLQ, qui ne veut même plus exiger une connaissance réelle du français aux étudiants des cégeps anglos. Rien à attendre de QS, volontairement aveugle à l’impact linguistique dévastateur de sa proposition d’accueillir en 10 ans jusqu’à 800 000 immigrants sans leur demander d’apprendre le français avant de venir. Rien à attendre d’Éric Duhaime, qui souhaite abolir PL 96 et élaborer une nouvelle loi « en discutant avec la communauté anglophone ». News flash, Éric : elle souhaite le retrait de la loi 101 et le bilinguisme intégral.

C’est pourquoi l’élection d’un bon nombre de députés du Parti québécois n’est rien de moins qu’indispensable. Oui, je suis de cette famille politique. Oui, vous pouvez me dire partial. Mais avez-vous entendu quelqu’un d’autre que Paul St-Pierre Plamondon, dans cette campagne, se montrer à la fois lucide et déterminé sur la question linguistique ?

Pour nous sortir du déclin, les autres chefs comptent sur l’herbe tendre, le miel, la musique douce et le retour des dictées au primaire francophone. Comme si renverser la tendance lourde à notre effacement ne nécessitait pas, comme le savait René Lévesque à 13 ans, une lutte pour la vie.

Sur le plateau de Tout le monde en parle, sommée de nommer le meilleur premier ministre de l’histoire du Québec, Dominique Anglade a répondu Jean Lesage, dont l’équipier principal était Lévesque. Les quatre autres ont nommé le fondateur du Parti québécois. Mais lequel d’entre eux aurait aujourd’hui la volonté qu’il a eue de bousculer le réel — et d’affronter la tempête — avec la loi 101 ?

Seul Paul St-Pierre Plamondon a montré combien il maîtrisait le dossier et ressentait l’urgence, a offert des solutions, a traité du sujet en utilisant le bon ton et les bons mots. Il a entamé la campagne avec un vent de face de force Fiona ou Ian. Il la termine poussé par une brise favorable qu’il a lui-même générée par la qualité de ses propos et de sa personnalité, par la jonction qu’il a su faire entre son idéal et le besoin profond qu’a la nation de se ressaisir et de se relancer.

Je ne dis pas que PSPP est René Lévesque. Personne ne le sera jamais. Mais j’affirme qu’il est le seul des cinq chefs des principaux partis qui a hérité d’un peu de son ADN politique. J’affirme surtout qu’à ce moment linguistiquement un peu glauque de notre histoire, PSPP et son parti nous sont, comme le souvenir de la grandeur de Lévesque, indispensables.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Chère Montréal

Je prends la plume aujourd’hui pour vous dire, chère métropole, combien je vous apprécie. J’entends et lis des choses désagréables à votre sujet. Certains affirment ne plus pouvoir supporter vos chantiers et vos nids-de-poule et déguerpissent à la campagne pour humer la bonne odeur du fumier. Bien amicalement : bon débarras ! À nous les joies de la ville.

J’ai toujours eu le béguin pour vous, je m’en confesse. Ayant grandi à Thetford Mines, je ne manquais aucune virée montréalaise organisée par les étudiants. Chaque année, ils allaient reluquer les bagnoles au Salon de l’auto, puis applaudir les Canadiens, qui, à cette lointaine époque, le méritaient. Je leur faussais compagnie pour visiter un de vos musées, participer à une manif, et passer la soirée au TNM ou chez Duceppe. Je me dépêchai de devenir étudiant à l’UQAM, en 1976, et devint Montréalais pour l’essentiel de mon existence.

Je puis donc témoigner que vous vieillissez bien. Je viens du temps où vous ressembliez à une ville européenne au lendemain de la Seconde Guerre tant les stationnements et les terrains vagues en plein centre-ville donnaient l’impression que vous vous releviez d’une série de bombardements. J’ai pu constater combien, de décennie en décennie, vous avez colmaté ces brèches, étendu votre tissu urbain, pris votre place.

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Je vous ai observée depuis les quartiers où j’ai vécu : une résidence étudiante du centre-ville, d’abord ; un entresol de Villeray ; un rez-de-chaussée de Côte-des-Neiges ; Outremont-pas-cher, puis Outremont-ma-chère ; et, depuis quelques années, Ahuntsic. J’ai travaillé aux quatre coins du centre-ville, puis un temps avec vue sur l’Oratoire, ensuite au coeur de Rosemont, dont je fus député, et je fus même, le temps de deux grossesses, votre ministre attitré. J’ai beaucoup marché dans vos rues, pancarte à la main, notamment tous les 8 mars, 1er mai et 24 juin venus. J’ai aussi beaucoup roulé dans vos tours de ville, de jour comme de nuit. Pour les marathons, c’est non.

Alors je viens d’un temps où de rares pistes cyclables étaient parfois dessinées sur des trottoirs, avant que la ville ne devienne superbement équipée pour les deux-roues. Je viens d’un temps où les coins des rues n’avaient pas idée qu’on pouvait les pilonner pour y mettre de la verdure. Je viens d’un temps où on admirait en ville une ou deux fresques murales, avant qu’elles n’essaiment et n’embellissent chaque quartier. La cicatrice autoroutière Ville-Marie était béante dans mes années de jeunesse ; elle se referme graduellement.

La place du Stade olympique était à l’abandon ; elle est devenue un pôle d’attraction majeur. Les Shop Angus, à Rosemont, rouillaient sur pied avant de faire place à un quartier modèle. Le Vieux-Port, jadis glauque, s’emmieute chaque année. Je viens du temps de la carrière Miron, maintenant transformée en parc, non loin d’une avenue Papineau qui, au nord de la Métropolitaine, est habillée d’une surprenante foison de verdure.

Partout, dès le printemps, les terrasses prennent désormais d’assaut les places de stationnement. Partout, du mobilier urbain (parfois construit à partir des frênes malades qu’on a dû abattre) transforme les trottoirs en lieu où l’on peut vivre.

C’est vrai, j’ai moi-même douté de vous. Aux temps de la corruption endémique, avant Charbonneau et votre BIG, on se demandait si on s’en sortirait jamais et, oui, je fus de ceux qui pensaient ne pas voir de mon vivant la construction du CHUM, le remodelage de l’échangeur Turcot, la fin des travaux du rond-point Dorval, le remplacement du vieux Pont Champlain. Pourtant, ils sont tous terminés et ont ma foi un peu de gueule. En prime, l’éclairage de notre vieux Jacques Cartier est superbe.

Je ne vous dis pas les parcs et leurs installations invitantes pour les enfants. J’ai eu le malheur de passer un an à Paris avec des enfants en bas âge, et je puis vous dire combien nous ont manqué les espaces de glisse, les patinoires extérieures, les balançoires et les jeux d’eau qu’on trouve maintenant partout chez vous. Sans compter les cours d’école, désormais réinventées et ouvertes même quand les cloches ont fini de sonner. Et, toujours, le mont Royal, joyau de votre couronne.

Je ne comprends pas, chère métropole, l’aveuglement de ceux qui n’ont d’yeux que pour telle ruelle délabrée, tel graffiti, tel amas de saletés accumulé en fin d’hiver. Ne voient-ils pas le nombre croissant de ruelles vertes ? La multiplication des espaces de jardins communautaires ? Les taxis qui nous disent désormais « Bonjour ! » ?

Je passe en coup de vent sur la bouffe, les camions-restaurants, les festivals, les fêtes de quartier, la vie nocturne : je craindrais de vous ennuyer avec ce que vous savez déjà. Mais on me dit que les dames étrangères bien chaussées affirment que c’est chez vous qu’on trouve le plus grand choix à moindre prix. Je les crois sur parole.

Puisqu’on parle de bon goût, puis-je attester que l’augmentation du nombre de vos résidents de toutes origines a une incidence massive sur une richesse inquantifiable, mais parfaitement vérifiable : la beauté. J’assume mon point de vue masculin en rappelant d’abord que, de tout temps, on a vanté la beauté des Québécoises. S’y sont ajoutées ce dernier demi-siècle des couleurs d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Amérique latine et d’Asie vous habitant désormais comme autant de membres d’une vaste conspiration de la beauté. Concurremment, comme le disaient Stéphane Venne et Renée Claude, « les couleurs se mêlent sur la peau », « et ça donne les plus beaux enfants ».

Laissez, très chère Montréal, les exécrables vous exécrer, les déserteurs vous déserter, les grognons aller grogner ailleurs. Nous, vos fans de tous les jours, savons vos atouts et vos atours. Nous resterons aux premières loges pour prendre demain (ou après-demain) les REM de l’Est et de l’Ouest, le SRB Pie-IX, la longue ligne bleue, le tramway rose vers le sud-ouest. Nous irons gambader dans votre nouveau Grand parc de l’Ouest, puis dans celui de l’Est. Nous marcherons sur la nouvelle Sainte-Catherine. Cela prend du temps ? Oui. Mais on sait désormais d’expérience qu’on n’y arrivera.

Le fait est que l’avenir vous appartient. Comme vos chantiers, votre mue ne s’arrêtera jamais ; votre originalité est une ressource renouvelable. On se plaît à rêver d’un plan de 15 ans pour recouvrir graduellement l’autoroute Décarie et y installer un long parc linéaire. À une solution pour mettre la Métropolitaine dans une bulle et y faire vivre, en dessous, bureaux et équipements ludiques et sportifs, comme on le fait sous le métro aérien parisien. Ou encore, dessus, une interminable ferme Lufa traversée en hiver par la plus longue piste de ski de fond au monde !

Vous voyez, chère Montréal, vous nous faites rêver. C’est parce que vous avez toujours su inventer votre propre avenir. Nous sommes à la fois vos artisans et vos passagers. Et nous adorons le voyage.

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L’empreinte internationale du Québec

Imaginez un chercheur qui devrait décrire le Québec, mais sans y mettre les pieds et sans rien connaître de son économie, de sa culture ou de sa démographie.

Il devrait décrire le Québec à partir de sa présence internationale. Il devrait, en fait, le déduire.

L’empreinte culturelle

Suivant l’actualité cinématographique, il constaterait que, presque chaque année depuis des lustres, un film québécois ou un film réalisé par un Québécois est en nomination aux Oscar, aux Golden Globes comme au Festival de Cannes et qu’il n’est plus rare qu’il en reparte avec un prix. Il saurait que HBO, Netflix et d’autres géants de la diffusion inondent de scénarios des réalisateurs nés non loin du Saint-Laurent. Il verrait que le logo du Québec apparaît presque systématiquement à la fin des grandes productions de superhéros et de voyages dans l’espace.

Poursuivant ses recherches culturelles, il noterait que des gens de la ville de Québec ont été récemment chargés de réimaginer les plus grandes productions de l’histoire de l’opéra dans son temple new-yorkais, le MET, dont le directeur musical est désormais un Montréalais. Il apprendrait que d’autres Québécois dominent depuis longtemps les scènes de Las Vegas et que des chanteurs d’ici (et une chanteuse en particulier) occupent régulièrement les sommets des marchés francophones et anglophones des ventes. Notre chercheur saurait, car il a des éléments de comparaison, que le Québec n’est pas une superpuissance culturelle, n’étant ni Hollywood ni Paris. Mais il conclurait que le Québec est une puissance culturelle.

L’empreinte économique

Il devrait aussi remplir son calepin de notations économiques. Il ne serait peut-être pas surpris d’apprendre que le Québec est un géant de l’industrie des pâtes et papiers et d’un secteur de l’aluminium qui, ici, prend un spectaculaire virage vert. Mais il apprendrait qu’en aérospatiale, la métropole québécoise est sur le podium des trois grandes places mondiales et que des hélicoptères et avions québécois sillonnent le ciel de 100 pays.

On lui dirait que la métropole québécoise est un pôle mondial en jeux vidéo, en effets visuels et animation, en mégadonnées, en sciences de la vie et en technologies de la santé. Et qu’elle est la première ville du continent pour les congrès internationaux.

Il noterait aussi que le Québec est une référence en matière de coopératives et que, presque seule au monde, elle compte comme première institution financière, une coopérative. On lui dirait aussi que le Chantier de l’économie sociale du Québec est une source d’inspiration mondiale en la matière.

L’empreinte politique

Continuant ses investigations, notre chercheur s’intéresserait au poids politique du Québec. À Washington, il apprendrait qu’un des plus grands accords de libre-échange de l’histoire, l’ALENA, n’existerait pas sans le poids politique mis dans la balance par le Québec il y a bientôt 35 ans. À Bruxelles, on lui expliquerait qu’un autre accord historique, entre toute l’Europe et le Canada, n’existe qu’à cause de la volonté du Québec de le voir émerger.

À San Diego, on lui dirait que l’alliance entre la Californie et le Québec fut essentielle pour réduire sur tout le continent les émissions polluantes des voitures et que cette alliance forme aujourd’hui la base du seul marché du carbone en vigueur sur le continent. À New York, on lui expliquerait que l’électricité québécoise est une des clés de la transition écologique du Nord-Est américain.

À Paris, on lui dirait que la force de caractère du Québec fut déterminante dans la conception d’une convention internationale protégeant la capacité des États à soutenir leurs cultures nationales. Dans plusieurs capitales africaines, il apprendrait que le Québec est un des gouvernements les plus influents d’une organisation qui en compte 88 : l’Organisation internationale de la Francophonie.

L’empreinte en éducation et en sciences

À Boston, on lui dirait que la ville ne connaît qu’une rivale en ce qui a trait au nombre d’universités et au nombre d’étudiants locaux et étrangers : Montréal. Au sujet de la science, on expliquerait à notre chercheur que l’équivalent du prix Nobel en matière d’intelligence artificielle (IA), le Prix Turing, a été remis au chercheur québécois Yoshua Bengio, considéré comme l’un des trois parrains de l’intelligence artificielle au monde, que Montréal est un des pôles planétaires, non seulement de la recherche en IA, mais en développement des règles éthiques devant s’appliquer à ce nouvel univers.

On lui expliquerait que l’excellence scientifique québécoise n’est pas nouvelle, car un Québécois, Pierre Dansereau, est le père de l’écologie, qu’un autre, Hans Selye, a le premier décrit le stress. Que Jacques Beaulieu, à Québec, a fait faire un pas de géant à l’utilisation du laser. Et qu’aujourd’hui on invente, pour les voitures électriques, les piles les plus performantes.

On lui dirait aussi que le Québec est habitué à être en orbite. C’est à Saint-Hubert qu’on construit le Bras canadien de la Station spatiale internationale. Non seulement des Québécois ont été astronautes, mais un ex-funambule québécois fut un des premiers touristes de l’espace et une Québécoise a, pour la Nasa, contrôlé à distance l’engin qui se promène aujourd’hui sur Mars.

Une empreinte sur les politiques publiques

Notre chercheur trouverait aussi des empreintes digitales québécoises sur les politiques publiques d’autres pays. On vient d’Europe étudier nos politiques d’économie sociale, de Catalogne emprunter notre législation linguistique, des États-Unis s’informer sur nos garderies ou sur nos fonds d’investissement syndicaux, et le légendaire activiste américain Ralph Nader est intarissable sur notre assurance médicaments. La France et le Canada se sont inspirés de nos lois sur le financement électoral. La pratique de médiation développée au Québec pour soustraire les litiges du lent processus judiciaire intéresse plusieurs pays.

Il comprendrait que le Québec est présent dans le monde, qui le lui rend bien : 350 entreprises européennes et 350 entreprises américaines ont choisi le Québec, comme 65 organisations internationales. Il sourirait en apprenant que le richissime Qatar a tenté de déplacer le prestigieux et imposant siège de l’Organisation de l’aviation civile internationale, OACI. Mais les pays membres ont massivement préféré rester à Montréal.

On pourrait lui parler aussi longtemps des sportifs venus du Québec, qui montent régulièrement sur les podiums olympiques, surtout lorsque le temps des jeux d’hiver est venu.

S’il s’intéresse à la guerre et à la paix, il saura que des Québécois ont versé leur sang pour la révolution américaine, puis du côté de Lincoln dans la guerre civile. Quelque 130 000 furent volontaires pour faire reculer les nazis. Une vingtaine sont morts en Afghanistan, dans la lutte contre les talibans. Mais ils sont particulièrement fiers de leur rôle dans des missions de paix. On lui dirait que c’est à Québec que Roosevelt et Churchill ont planifié la libération de l’Europe, puis posé les bases de l’ONU. Que c’est à Montréal que se sont déroulées l’une des plus grandes manifestations mondiales visant à refuser de s’engager dans un conflit inutile, soit l’invasion américaine en Irak, et, plus récemment, l’une des plus grandes manifestations mondiales sur le climat, en présence de Greta Thunberg.

De retour dans son bureau, avec toutes ses notes, qu’en retiendrait notre chercheur ? Difficile à dire. Mais il est facile d’imaginer ce qu’il ne déduirait pas. Il ne croirait pas qu’un peuple de seulement huit millions de personnes est responsable de tout ce rayonnement. Il ne croirait pas que le PIB de ce peuple ne le hisse pas, au moins, dans le G20. Il aurait beaucoup de difficulté à comprendre que ce peuple n’est pas membre des Nations unies et qu’il ne peut presque jamais voter dans les forums où se décident de grands enjeux pour lesquels il a pourtant tant à dire et à offrir.

Non, de tout ce qu’il aurait appris, notre chercheur dessinerait dans son rapport les contours d’une nation forte, fière et, assurément, indépendante.

(Ce texte, légèrement modifié, a d’abord été publié dans Le Devoir.)


De la lecture de vacances…

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Lucien Bouchard, l’anti-péquiste

En ce jour de janvier 1996, fraîchement couronné chef du Parti québécois, donc premier ministre, par des militants péquistes confiants qu’il les conduirait au pays, Lucien Bouchard tenait sa première réunion de caucus. Il avait mis son régulateur de charme à la position maximale. Évoquant les années où il avait eu sa carte de membre, il eut cet aveu : « Moi, je connais pas très bien le parti. Je donnais mon 3000 $ par année [le maximum permis à l’époque], ma femme donnait son 3000 $, mais on n’allait pas aux réunions et tout ça. » Assis au fond de la pièce, j’entendis un député dire à un autre : « Quand tu donnes 6000 $ par année, t’as le droit de pas venir aux réunions ! »

L’arrimage d’un parti social-démocrate avec un premier ministre conservateur, branché sur le patronat et profondément humaniste en matière d’enfance, allait produire à la fois une forte relance économique, un rétablissement des finances publiques et une extension telle du filet social familial qu’au moment du bilan, la pauvreté avait fléchi chez nous comme nulle part ailleurs au Canada. Un exploit.

Le règne de Lucien Bouchard fut, aussi, celui du rendez-vous manqué. Il a déclaré ces derniers jours qu’il aurait été « irresponsable » de tenir un troisième référendum après celui de 1995. Pourtant, dans l’année qui suivit, une majorité de Québécois réclamaient un référendum revanche et souhaitaient y voter Oui. Les fédéralistes étaient en déroute, la popularité de M. Bouchard était au zénith. Aucun chef péquiste avant ou après lui n’a eu si belle occasion. Si M. Bouchard juge ces conditions non gagnantes, il n’en trouvera jamais d’assez bonnes à son goût. Nous sommes quelques-uns à penser que sa pusillanimité pendant cette année bénie constitue le plus grand ratage de l’histoire du mouvement indépendantiste.

(J’ai abordé plus longuement ce sujet ici.)

J’ai trouvé étrange que la Fondation René-Lévesque le choisisse pour présider l’année de célébration d’un homme qui aurait, c’est certain, fait du Québec un pays s’il avait eu devant lui la fenêtre historique béante que Lucien Bouchard a choisi d’ignorer.

Devant la statue de Jacques Parizeau, la semaine dernière, M. Bouchard a exprimé son désamour envers le PQ. Il en a parlé au passé, comme d’un véhicule bon pour la casse. Il a beau tenter de recadrer ses propos dans une lettre transmise mardi à Alice Lévesque, mais il a bien dit ce qu’il a dit et ne s’en excuse pas. Les députés péquistes, présents à quelques mètres de là et qui se battent au quotidien pour faire vivre le parti et l’option de Lévesque, ont entendu une version de : « Vous êtes pas morts, vous ? »

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Je tiens à rassurer les péquistes actuels. Ils ne sont pas spécifiquement visés. Cette déclaration anti-péquiste n’est que la dernière perle d’un long collier. Chef du Bloc en 1990, M. Bouchard avait déjà forgé cette conviction que le PQ n’était pas le bon véhicule. Il planifiait, avec Claude Béland, du Mouvement Desjardins, et quelques autres, la création d’un parti concurrent. Le projet fut mort-né. Il ressurgit le soir du congrès péquiste de 1996, lorsque les délégués eurent l’irrévérence de ne lui faire confiance qu’à la hauteur de 76,7 %. Pendant une heure ou deux, M. Bouchard évalua la possibilité de créer sur-le-champ un nouveau parti. De se séparer, donc, du PQ.

Je mets les historiens au défi de trouver chez lui, après sa démission début 2001, une seule parole publique favorable à son ancien parti. J’étais stupéfait de le voir il y a deux ans préfacer une hagiographie de Bernard Landry et chanter les louanges de son successeur. Car, quand M. Landry avait cruellement besoin de lui, M. Bouchard était aux abonnés absents. À l’élection québécoise de 2003, très serrée, M. Landry devait défendre les fusions municipales politiquement coûteuses que M. Bouchard avait imposées. Malgré des demandes pressantes (dont les miennes), M. Bouchard refusa de même faire savoir qu’il allait voter PQ. Sa seule intervention de la campagne fut de reprendre un des thèmes de Jean Charest : « Nous sommes sûrement la société la plus taxée en Amérique du Nord. »

« Lucien, a un jour dit Bernard Landry, c’est la roue qu’on perd dans le croche. »

Certes, il répète régulièrement que la souveraineté est la solution. Mais elle n’est jamais d’actualité. Si on l’avait écouté, il n’y aurait pas eu de référendum en 1995. À l’intention de Pauline Marois, en 2010, il déclara qu’on avait « autre chose à faire » que d’attendre « quelque chose qui ne vient pas ». En reprochant au PQ de proposer aujourd’hui un référendum, il n’innove pas, il se répète.

Les péquistes ne sont pas les seuls à se voir contester la valeur de leur véhicule. M. Bouchard a servi la même recette à ses successeurs du Bloc québécois. Le parti « dilue le pouvoir québécois à Ottawa », a-t-il dit, et aurait dû quitter la scène avec lui.

On rétorquera qu’il ne fait que poursuivre une tradition critique entamée par Jacques Parizeau. Pas faux. Mais on doit rappeler que Monsieur avait participé à la campagne de M. Bouchard en 1998, à celle de M. Landry en 2003 et à celle d’André Boisclair en 2007. Rien de tel chez M. Bouchard.

Alors que j’étais devenu moi-même chef du PQ, Mme Marois, M. Landry et Pierre Karl Péladeau étaient présents et solidaires au congrès que je présidais. Il était inenvisageable d’y inviter M. Bouchard. Il n’a toujours pas digéré qu’une poignée de militants aient hué son image projetée sur l’écran lors d’un congrès au leadership tenu… 12 ans plus tôt. Tous les autres l’avaient applaudi et, on le lui rapporte, il fut ovationné à plusieurs reprises depuis.

Ayant longtemps pratiqué le grand homme, j’ai pris l’habitude d’aviser mes amis péquistes qui sont reçus avec la plus grande amabilité par M. Bouchard et qui en tirent la conclusion qu’il est leur allié. Je leur dis : « Ne vous attendez à rien de Lucien Bouchard. » Rétrospectivement, je sens que j’ai gaffé. J’aurais dû leur dire : « Attendez-vous au pire. »

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)


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Torturer l’histoire (intégral)

Tiens, il me vient soudainement le goût de produire un documentaire. J’y ferais la démonstration qu’avant le référendum de 1995, le nationalisme québécois était étroit, fermé, xénophobe. Mais qu’après, il devint moderne, attentif aux minorités, ouvert sur le monde. Les faits seront vrais, je le jure. Mais le tri que j’en ferai, le poids relatif que je leur donnerai, le ton du narrateur (moi),  la sélection et le montage des entrevues d’invités et de commentateurs seront complètement assujettis à ma thèse.

Je commence.

La noirceur

Dès sa création en 1968 le Parti québécois se distingua par une rhétorique ethnique revancharde. Son chef, René Lévesque, utilisa d’emblée l’expression réductrice « nous autres » et n’arrêta pas de dénoncer comme ‘Rhodésiens’ les citoyens anglophones du territoire. Pour stigmatiser l’immigration, Lévesque les accusait à répétition d’être les instruments de la « noyade » des Québécois. Pendant la campagne référendaire de 1980, il poussa la mesquinerie jusqu’à accuser Pierre Elliott Trudeau, un Québécois, à avoir choisi le côté Elliott, de sa mère anglophone, plutôt que le côté Trudeau, de son père francophone. Lévesque avait choisi pour l’appuyer un intello maudit, Camille Laurin, qui affirmait vouloir que « le Québec soit aussi français que l’Ontario est anglaise ». Sachant que l’homogénéité linguistique de l’Ontario découle de l’interdiction, un temps, de l’école française, on mesure la cruauté de ce projet.

Terrorisés, des italo-montréalais résistèrent héroïquement à la volonté d’obliger leurs enfants à aller à l’école française, et furent poussés à l’émeute. Les Congrès juifs, italiens et grecs s’unirent pour s’opposer systématiquement au joug péquiste, appelant fièrement les membres de leurs ethnies à voter massivement pour la liberté et contre l’oppression. D’ailleurs, les citoyens grecs de la circonscription de Mercier, représentée par le poète-ministre Gérald Godin, ont toujours compris qu’il n’était qu’un cheval de Troie. Malgré toutes ses politesses, ils n’ont jamais voté pour lui. Nos concitoyens juifs avaient des raisons supplémentaires de craindre pour leur bien-être. « Ne vous y trompez pas, ces bâtards veulent nous tuer » leur révéla en 1976 un des leaders de la communauté, Charles Bronfman. L’auteur Mordecai Richler, fin connaisseur du Québec même s’il n’en parlait pas la langue, écrivait dans les publications américaines entendre des « bruits de bottes » et annonça qu’un chant péquiste était une traduction d’un hymne nazi. Ces inquiétudes étaient fondées. L’infâme loi 101, votée en 1977, arracha à tous les futurs immigrants le droit d’envoyer leurs enfants à l’école anglaise. Dans les entreprises de plus de 50 employés, le français imposa son règne au mépris des autres langues. Dans l’affichage commercial, c’était la totale: le français, seul, devait être vu. Toutes les autres langues, et surtout l’idiome de Shakespeare, étaient bannies, traquées par la vengeresse police de la langue. Lévesque allait d’ailleurs révéler le fond de sa pensée rétrograde en sortant d’une remise et en lui donnant une place de choix devant le Parlement la statue de Maurice Duplessis, incarnation même du nationalisme conservateur répressif.

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La lumière

Heureusement, la génération suivante de chefs indépendantistes tournèrent le dos à cette vision étriquée du nationalisme pour faire place à un projet complètement nouveau. Il fallait d’abord établir l’harmonie avec la minorité historique du Québec, anglophone. Jacques Parizeau, d’abord, diplômé de la London School, s’y attela avec fougue.  « L’anglais est la lingua franca nouvelle, dit-il. Il faut qu’on en favorise l’acquisition comme on le fait dans les pays européens. Comme je crois que les dirigeants de notre société seraient grandement avantagés s’ils pouvaient s’exprimer en anglais ». Il promit d’ailleurs de « botter le derrière » de ses ministres qui ne seraient pas bilingues. Il demanda à une de ses députés d’ascendance irlandaise, Jeanne Blackburn, de formuler des propositions pour que les droits anglophones soient introduits dans le programme péquiste (ce qui fut appuyé par les deux tiers des délégués, enfin désintoxiqués de l’influence néfaste des Lévesque/Laurin). Parizeau l’inséra ensuite dans sa loi référendaire, assurant aux anglos-québécois davantage de droits dans un Québec souverain que les francophones n’en ont au Canada, ainsi qu’un droit de veto sur tout changement les concernant. Les mots me manquent pour décrire la gratitude avec laquelle ces changements ont été accueillis dans la presse anglo-montréalaise et torontoise.

Il ne fut plus jamais question de Rhodésiens, de noyade ou d’interdire l’anglais sur les affiches. Le leader suivant, Lucien Bouchard, alla réitérer cette volonté de vivre ensemble lors d’un discours historique au Centaur. Ensuite, Pauline Marois brisa un tabou en nommant un de ses ministres spécifiquement responsable du dialogue avec les anglos.

La seconde tâche d’ouverture concernait les peuples autochtones. C’est Bernard Landry qui frappa le plus fort, signant avec les Cris une « Paie des Braves » que le chef Cri Ted Moses cita partout comme un exemple exceptionnel de concorde entre autochtones et Blancs. Landry signa aussi l’entente historique avec les Inuits ouvrant la porte à leur gouvernement autonome. Le PQ fit entrer en 2007 dans son caucus le premier député autochtone de l’histoire du Québec : Alexis Wawanoloath, un Abenaki.

L’après 95 vu aussi se multiplier les gestes d’ouverture envers les Québécois issus de l’immigration. L’uruguayen d’origine Joseph Facal devint rien moins que Président du conseil du trésor. Le camerounais d’origine Maka Kotto, ministre de la Culture. Une cambodgienne d’origine devint vice-présidente du PQ en même temps qu’un économiste né au Gabon Président. S’inspirant d’expériences étrangères, Pauline Marois alla jusqu’à proposer l’instauration d’une citoyenneté québécoise qui serait d’abord octroyée à tous les citoyens québécois actuels, faisant en sorte que tous les anglos et tous les québécois issus de l’immigration en soient automatiquement dotés. Un signal d’inclusion fort. Pour les nouveaux arrivants, la procédure aurait été identique à la canadienne: démontrer une connaissance minimale de la nation d’adhésion et en parler la langue officielle.

Dans cette foulée en 2017, entouré de représentants de communautés, un chef péquiste déposa à l’Assemblée nationale un projet de loi proposant davantage de mesures antiracistes que tout ce qu’on avait connu auparavant.

Surtout, une nouvelle alliance s’est formée dans l’après 95 entre les féministes du Parti québécois et un groupe de 150 femmes immigrantes d’Afrique du Nord et du Moyen Orient, qui avaient choisi le Québec justement pour l’égalité quelles y avaient trouvé pour les femmes et pour sa pratique de distinction nette entre l’État, progressiste et ouvert, et les religions, conservatrices et rétrogrades. Ensemble, côte-à-côte, québécoises de souche et d’adoption ont fait avancer le Québec vers une plus grande laïcité de l’État en militant contre l’affichage de signes misogynes chez les employés de l’État.

Les signes de ce nouveau nationalisme étaient aussi visibles dans une nouvelle jeunesse décomplexée. Des voix comme le sénégalais d’origine Boucar Diouf en sont le porteur, ou le cinéaste phare de sa génération, Xavier Dolan, faisant une sortie indépendantiste en recevant un de ses prix à Cannes.

Fin du documentaire sous les applaudissements nourris à Cannes

***

Alors, qu’en avez-vous pensé ? Tout est vrai, pour l’avant comme pour l’après 1995. Croyez-vous que Radio-Canada accepterait de le diffuser ? Si oui, peut-être le trouverait-il cependant tellement biaisé qu’il ne le programmerait qu’à une heure de petite écoute, un samedi soir de printemps.

La réalité est plus riche et plus intéressante.

La réalité est que de Lévesque à aujourd’hui, le PQ a défendu la laïcité et les femmes, avant, pendant et après 1995. Il fut sans arrêt précurseur envers les Premières nations et a sans fléchir défendu les droits historiques des anglos. Il a même repris, récemment, la doctrine de la « convergence culturelle » inventée par Laurin pendant le premier mandat Lévesque.

Surtout, le PQ a toujours défini la nation québécoise comme fondée sur sa majorité francophone, qui donne un cœur et un sens à son identité, souhaitant accueillir en son sein les nouveaux venus. Cette continuité identitaire fut interrompue pour une période de 12 ans, depuis le soir du discours de Jacques Parizeau sur « des votes ethniques » jusqu’en 2007. Ce discours tragique, pour M. Parizeau et pour nous, mit sur ces questions le PQ sur la défensive, vulnérable aux attaques de repli sur soi qu’il avait de tout temps essuyées, et le conduit à une dénationalisation du projet d’indépendance, d’une perte, donc, de la raison forte qui fondait son existence.

Les discours révisionnistes en vogue accusant le nationalisme d’aujourd’hui d’être « conservateur » alors que celui d’avant 1995 était plus ouvert démontrent d’abord une totale méconnaissance de la réalité des années 1960 à 1995 (plusieurs de ceux qui commentent la chose n’étaient pas nés à cette époque) et son surtout nostalgiques de la période 1995-2007 où le nationalisme était honteux et se transformait lentement en un clone québécois du trudeauisme post-national canadien.

Heureusement, avec le discours sur le « Nous inclusif » de Pauline Marois en 2007, le nationalisme s’est a repris pied. Il est redevenu lui-même. Il est à nouveau certain de ce pourquoi il se bat: pour une nation singulière, sa langue, son histoire, sa culture, enfin sortie de sa période honteuse et qui, malgré les quolibets incessants, ne s’excuse plus d’exister.


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La mairesse accidentelle (texte intégral)

« Je n’avais jamais entendu Valérie dire une seule chose intéressante. » Nous sommes en 2016. Valérie Plante vient d’annoncer qu’elle sera candidate à la direction de Projet Montréal. Dans les troupes du petit parti progressiste, l’incrédulité est générale, comme l’atteste cette citation de l’alors conseillère Christine Gosselin.

Plante, c’était « la fille qui sortait avec nous » raconte Daniel Sanger dans la brique qu’il vient de consacrer à la rocambolesque histoire de Projet Montréal. Ex-journaliste, conseiller du Plateau sous Luc Ferrandez – clairement, son héros – Sanger offre dans Sauver la ville un récit qui ne manque pas de saveur. L’improbable série de concours de circonstance qui a fait de Valérie Plante une mairesse redoutable vaut le détour.

(Une version courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

Recrutée candidate locale en 2013 via l’ami de l’ami d’une connaissance, Plante n’avait jusque-là jamais songé à une carrière politique. Mais le petit parti est cruellement en manque de candidats. L’énergie et la jovialité de l’alors conseillère syndicale, écolo de gauche donc compatible avec l’orientation de Projet, la destine à un poste « prenable » : conseillère de Sainte-Marie. Mais dès sa candidature annoncée, Louise Harel  choisit aussi pour terrain d’atterrissage ce quartier où, députée depuis 1981, elle n’avait jamais récolté moins de 50% des voix. L’alors chef Richard Bergeron résume la situation de sa recrue Plante : « Durant toute cette campagne-là, je ne me suis jamais occupé d’elle, dit-il. Pour moi, c’était la fille qui allait au casse-pipe. Elle consentait à aller se faire zigouiller. Elle n’avait aucune chance là. Elle ne peut pas gagner. Point. Terminé. »

Aucune ressource ne lui est consentie. Mais la combinaison de porte-à-porte, de division du vote et de déclin de la popularité d’Harel cause la surprise : Plante bat l’ex-ministre, la coiffe de 3,5% du vote. Puis, elle se fond dans le décor.

De 2013 à 2016, écrit Sanger, « Plante n’a pas fait grand-chose pour se distinguer. Elle n’est pas étroitement associée à des questions ou à des projets particuliers et elle n’a pas non plus la langue bien pendue ou le flair exceptionnel qui lui permettrait de se distinguer dans les débats du caucus ou au conseil. Toutefois, elle n’est pas du tout considérée comme décevante, loin de là. On la considère plutôt comme une conseillère débutante qui se fraye un chemin dans un monde nouveau, complexe et souvent intimidant, et elle est appréciée de ses collègues pour son esprit et sa sympathique énergie. »

Un réflexe féministe

D’où le silence pesant qui accueille son intention de diriger le parti. Dans un premier temps, personne ne la prend au sérieux. Il n’est pas certain qu’elle y croie elle-même. Interrogée sur ses idées, ses projets, elle a peu à dire. Sa candidature relève d’un réflexe féministe. Elle estimait qu’il était inconcevable qu’aucune femme ne se présente à la direction du parti. « Ça me gossait », dit-elle. Luc Ferrandez, qui assume l’intérim depuis le départ de Bergeron, tente même de la convaincre de retirer sa candidature pour faire de la place à une autre femme, Justine McIntyre, conseillère de Pierrefonds et alors cheffe du micro parti Vision Montréal.

Vous connaissez le syndrome du candidat ? Peu importe la lucidité de l’individu ou l’improbabilité de sa victoire, il arrive toujours un moment dans une campagne où le candidat pense l’emporter. Parfois, ça marche. Pour Plante, sa propre victoire improbable contre Harel la conforte dans son intention de tenter le tout pour le tout. Puis, la conjoncture lui sourit.

(Le texte se poursuit après la pub.)

Le conseiller municipal Sylvain Ouellet croit tenir un bon filon. Une nouvelle ligne de métro qui traverserait Montréal en diagonale. Une ligne rouge, pense-t-il. Ce serait la promesse rêvée pour le candidat qu’il appuie sans réserve comme nouveau chef de Projet : Guillaume Lavoie, un conseiller sérieux et studieux au profil, pense-t-il, rassembleur. Mais Lavoie est plus intéressé par l’autopartage et est un fan d’Uber. Quand Ouellet découvre ensuite dans La Presse que Valérie Plante s’est appropriée le concept et l’a repeint en rose, il en devient lui-même écarlate.

C’est la polarisation de la course entre Lavoie et Plante qui fait le reste. Beaucoup d’élus de Projet, frustrés d’être dans l’opposition, estiment que le centrisme idéologique de Lavoie permettra d’élargir l’empreinte du parti et, qui sait, de le mener au pouvoir. Mais la gauche de Projet voit en lui le loup libertarien dans la bergerie néo-démocrato-solidaire. Avec l’appui tardif mais visible de Ferrandez, toute la gauche se rabat sur la seule autre candidature disponible: Valérie Plante. Le soir de sa victoire, avec 1,9% de majorité sur Lavoie, plusieurs membres du caucus refusent de monter sur la scène en signe de ralliement. Au moins un élu, écrit Sanger, présent, « a dû être maîtrisé et conduit à l’extérieur après avoir perdu son sang-froid lorsqu’un partisan de longue date lui a demandé d’accepter avec grâce les résultats. »

Lavoie aurait pu être le numéro 2 de la future administration Plante, mais la proposition ne lui sera jamais faite. Il est, cette année, un des candidats-vedette de Denis Coderre.

Dans l’équipe de l’alors maire sortant Coderre, le choix de Plante est reçu comme une bénédiction. « Sa connaissance des dossiers n’était pas très approfondie. Sa capacité à communiquer un message n’était pas particulièrement digne d’éloges, dit un élu de l’équipe Coderre. Nous avons donc éprouvé une grande satisfaction à la nouvelle de son élection. »

Plusieurs éléments se combineront pour enlever le sourire aux stratèges de l’ancien maire. D’abord Plante manœuvre avec doigté pour ressouder son caucus. Le choix du slogan « L’homme de la situation » (que l’agence Upperkut n’avait d’abord pas retenu) lui donne une visibilité hors-normes. La ligne rose fait rêver. La qualité des interventions de Plante, déjà en progression pendant la course au leadership, atteste d’une capacité de travail et de compréhension des enjeux de plus en plus visibles. Son adversaire Coderre fait le reste : une mauvaise campagne, un candidat bougon, un déni de responsabilité dans l’affaire de la Formule électrique. Plante le devance de 6% au fil d’arrivée.

Rien de ce qui précède n’enlève de mérite à Valérie Plante, qui n’est pas la seule élue à s’être rendue au sommet grâce à un étonnant alignement des planètes. Elle n’est pas la seule non plus à accéder au titre de maire sans avoir accumulé d’expérience préalable pertinente. On peut en fait dire de même de tous ses prédécesseurs, qui s’étaient cependant illustrés, chacun, à un titre ou à un autre, dans leurs propres parcours.

Après l’élection, l’intransigeance

L’élection de Plante en 2017, plus qu’un accident, est le résultat d’un carambolage. Et c’est parce que Plante était une quantité inconnue que son comportement autoritaire, une fois élue, en a surpris plus d’un. Sanger, qui l’avait appuyé, se souvient de la seconde réunion du caucus avec la nouvelle mairesse: « Au premier soupçon de critique – pas même à son égard, mais à l’égard d’un subordonné avec lequel beaucoup de membres du parti ont déjà eu des démêlés –, Plante me jette un regard furieux, les yeux écarquillés. C’est un regard auquel j’aurais pu m’attendre si elle m’avait surpris en train de crever un pneu de son vélo. À ce moment-là, il est clair que, maintenant que nous sommes au pouvoir, la culture des réunions du caucus va changer. »

Pourquoi la souriante Valérie Plante devient-elle, au pouvoir, intransigeante ? Ferrandez, qui a quitté parce que le parti était devenu, dit-il, « l’équipe Valérie Plante », a une théorie : « Sa vision était la suivante : je suis une femme et je dois prouver que je peux être considérée comme un maire à part entière. Elle est ambitieuse et elle est déterminée à affirmer son pouvoir. » D’autres, écrit Sanger, estiment que « l’audace et la confiance en soi qui l’ont propulsée de candidate au conseil municipal, dont personne ne pensait qu’elle avait une chance, à maire en moins de cinq ans s’épuisent soudainement. Tout à coup, au pouvoir, elle sent de l’insécurité et perçoit toute remise en question de l’intérieur comme un défi à son autorité. »

Il y a aussi ce qui distingue une culture d’opposition à une culture de pouvoir. Les problèmes posés par des élus choisis pour leur notoriété et qui n’avaient pas, eux, l’étoffe nécessaire pour gouverner. Reste que, élue majoritaire au Conseil municipal, Plante a perdu en cours de route un nombre impressionnant de conseillers, dont plusieurs conseillères, et termine son mandat avec un seul siège de majorité.

Une fois ce récit établi, on doit avec le recul conclure que cette femme si peu préparée à son rôle de chef de gouvernement municipal a livré une marchandise considérable. L’objectif visé par la Ligne Rose sera accompli avec le REM de l’Est. Ce scénario lui fut imposé, certes, et elle continue de se battre pour faire enfouir la plus grande part possible du projet. Elle avait promis 12 000 logements sociaux ou abordables : environ 7000 sont déjà livrés, les autres approuvés. C’est considérable. Le Réseau express Vélo est une réalisation majeure. Même Coderre ne promet plus de revenir sur sa portion de la rue Saint-Denis, la plus controversée. Plante avait promis de garder en-deça de l’inflation les hausses de taxes municipales. Pour la première année de son mandat, ce fut faux, mais sur les quatre ans, en moyenne, c’est le cas. Elle a présidé à la création d’un grand parc dans l’Ouest de l’île et réunit les morceaux de son équivalent dans l’Est. La mairesse a aussi su gérer une pandémie, ce qui ne s’apprend nulle part. Sa présence aux côtés de Greta Thunberg, avant le virus, pour une des plus grandes manifestations mondiales contre le réchauffement fut un moment-clé. Le discours qu’elle a livré à l’ONU, au nom des autres métropoles, sur ce sujet essentiel, a du faire mourir Denis Coderre de jalousie.

Sanger cite un des directeurs de la ville qui a connu les quatre dernières administrations municipales. Son verdict : « Même si Projet Montréal perd les prochaines élections, il est trop tard. Projet Montréal va avoir marqué la ville physiquement par les aménagements comme le REV et va avoir changé la mentalité des fonctionnaires à bien des égards. Dans 20 ans, on va reconnaître que les quatre ans de Projet Montréal auront été le moment où la Ville de Montréal a basculé dans le 21e siècle. »

Il est beaucoup trop tôt pour les post-mortem. Valérie Plante n’a jamais été aussi bien préparée qu’aujourd’hui pour briguer un nouveau mandat. Cette fois, si elle gagne, ce ne sera pas un accident. Ce sera une consécration. La mérite-t-elle ?

Les points d’inaptitude

Pour l’économie, la gestion, les taxes, je ne suis pas inquiet. Que Denis Coderre ou Valérie Plante l’emporte, Montréal sera correctement gérée et nous serons aussi frustrés dans quatre ans qu’aujourd’hui par le nombre de cônes oranges et de nids-de-poule. Je constate que la modernisation de la ville, son verdissement, le recouvrement de ses cicatrices urbaines, se poursuivront quel que soit le choix des électeurs. Les programmes se préoccupent à bon droit du renforcement de la sécurité et de l’investissement communautaire en amont pour tenter de prévenir les carrières délinquantes. Les deux candidats font aussi du logement leur priorité, avec des formules différentes mais une même ambition.

Mon inquiétude est ailleurs. Linguistique et identitaire. Montréal sera-t-elle demain une grande ville francophone québécoise inclusive ou une grande ville multiculturelle bilingue, en route vers la prédominance de l’anglais ?

J’aimerais pouvoir déceler, chez nos deux candidats principaux, un héros ou une héroïne de ces combats. Il n’y en a pas. Puisqu’il faut choisir, il faut gratter dans les décisions, textes, programmes et déclarations pour compter les points. Les points de démérite.

La dérive Woke

C’est à Denis Coderre qu’on doit la décision absurde d’affirmer que Montréal usurpe un territoire Mohawk non-cédé. Au mépris d’avis d’historiens qu’il n’a de toute évidence jamais consultés, il a imposé un concept qui, loin de favoriser la réconciliation, sème la discorde. Plante ne s’en dissocie pas.

C’est à Valérie Plante qu’on doit la désignation d’une Commissaire anti-raciste, Bochra Manai, dont les écrits démontrent une intolérance inqualifiable envers ceux qui ne partagent pas ses idées. Entre autres : le fait qu’à son avis toute critique de l’Islam est, en soi, du racisme.

Plante et Coderre, évidemment — et Plante plus systématiquement que Coderre — , adhèrent à l’idée que le racisme systémique traverse la totalité des institutions municipales et est la seule grille d’analyse apte à diagnostiquer les inégalités, donc à définir les solutions. Ils sont tous les deux participants du passage d’un progressisme universel, luttant contre la pauvreté et l’exclusion de tous, à une approche racialiste, abordant les problèmes sociaux en fonction des couleurs de peau plutôt que des conditions économiques. Tant pis pour les Blancs pauvres.

Jusqu’ici, les points de démérite sont également distribués.

La laïcité

On ne le dit jamais, mais tous les sondages disponibles indiquent que la majorité des citoyens de la ville sont favorables aux mesures proposées ces dernières années pour introduire une laïcité plus forte. Malheureusement, aucun de leurs candidats à la mairie n’a été en phase avec eux.

Au moment de la Charte des Valeurs, l’alors maire Coderre avait souhaité qu’elle ne s’applique pas à sa ville et avait laissé entendre qu’il s’opposerait à son application. Au moment de la proposition du gouvernement Couillard d’interdire les services aux personnes dont le visage est couvert, la première réaction de l’alors candidate Plante fut favorable. Sous la pression de l’aile Woke de son parti, elle fit volte-face. Au moment de l’introduction de la loi 21 (l’actuelle loi sur la laïcité), la mairesse exprima son opposition, mais affirma que la loi serait appliquée à Montréal, ce qui est désormais le cas. Donc, Valérie Plante est sur ce point légèrement moins déméritante que Denis Coderre.

Le français, oui, si ça ne dérange personne !

Plante et Coderre ont usé de Balarama Holness comme d’un repoussoir pendant la campagne. En refusant sa proposition de ville bilingue, les deux meneurs ont pu se présenter comme des défenseurs du français.

Ils ont même affirmé être favorables au projet de loi 96, y compris à des micros anglophones. Oui mais. Il y a cette disposition dans la loi qui obligerait la ville à donner tous ses services, y compris oraux, en français seulement, sauf aux membres de la minorité historique anglophone, aux autochtones de langue anglaise et aux immigrants pendant les six premiers mois de leur présence. Il y a évidemment des exceptions pour la santé et la sécurité.

Pour les non-urgences, donc, ce mécanisme créerait un réel inconvénient à ceux qui comme, disons, Michael Rousseau, tenteraient de vivre entièrement en anglais dans la ville. Un mécanisme contraignant qui dirait simplement : apprenez le français.

Plante et Coderre n’en veulent pas. Pour Coderre, la ville doit donner des services dans leur langue à tous ceux qui le désirent « en anglais, en créole et en italien » dit-il. Et pourquoi pas en espagnol, grec, arabe et mandarin, sans oublier le yiddish. Sans avoir fait la liste des langues à accommoder, Valérie Plante a déclaré à CJAD qu’elle souhaitait donner des services dans leurs langues « aux anglophones et aux allophones ».

Match nul — je veux dire, nullissime, — entre les deux ? Plante est sauvée par le texte du mémoire qu’elle a présentée à l’Assemblée nationale – et qui contredit ses déclarations de campagne. Elle y affirme ne pas être opposée au principe des services en français seulement, mais demande une période d’implantation plus longue et des précisions sur son applicabilité. Comment savoir si l’anglophone qui appelle répond aux critères de la minorité historique (ceux qui ont droit d’aller à l’école anglaise) ? La question est bonne, je la pose moi-même depuis 25 ans.

Plante a aussi forcé tous ses arrondissements à obtenir un certificat de francisation, ce qui n’a pas dû être une mince affaire dans certains secteurs. Elle a eu le cran de dire qu’elle préférait le Bonjour au Bonjour-Hi. Coderre ne s’est pas prononcé.

Bref, sur ces questions, aucun n’est totalement digne de confiance. Mais je diagnostique chez Coderre un immobilisme linguistique navrant. Chez Plante une évolution, frileuse et hésitante, dans le bon sens. Donc, aux points, je vote et j’appelle à voter Valérie Plante.


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Montréal bilingue ? Yes sir !

Lucien Bouchard était bien indulgent d’accepter ma demande de rencontre, à l’été 2000. Je lui avais donné du fil à retordre en publiant au printemps un livre intitulé Sortie de secours, où j’osais affirmer qu’à moins d’un virage stratégique majeur, le grand homme ne ferait pas l’indépendance. J’ajoutais qu’il serait forcé de démissionner, plus tard dans l’année, lorsqu’il s’aviserait que Jean Chrétien obtiendrait, à l’élection fédérale, un plus grand nombre de votes au Québec que M. Bouchard en avait obtenus dans sa propre élection.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Ces prédictions ne se réaliseraient que six mois plus tard, mais il me semblait urgent d’informer le premier ministre qu’une autre mauvaise nouvelle se profilait à l’horizon. Dans l’année écoulée depuis ma démission comme conseiller, il avait succombé au grandiose projet du maire de Montréal de l’époque, Pierre Bourque, « Une île, une ville ». Statistiques en main, je tentai de lui démontrer qu’en intégrant (de force) l’ouest de l’île anglophone dans la ville historique de Jean Drapeau, le poids électoral des francophones, donc leur force politique, allait spectaculairement régresser. La nouvelle donne allait rendre immédiatement impossible l’élection d’un maire ouvertement souverainiste et miner sévèrement le statut francophone de l’île. La situation n’allait qu’empirer, selon les projections du démographe Marc Termotte que je lui montrai, car dans toutes les hypothèses, la proportion de francophones allait se réduire dans les décennies à venir au Québec, sur l’île, et dans la ville. Je me souviens d’avoir utilisé pour parler de la fusion montréalaise les termes « suicide linguistique municipal ».

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Lorsqu’on dirige une nation minoritaire sur le continent, dont la proportion se marginalise dans la fédération, dont le poids linguistique se fragilise dans sa métropole, on n’introduit pas de réformes institutionnelles qui affaiblissent son pouvoir dans sa principale ville.

M. Bouchard semblait découvrir devant moi cet aspect du problème. Mais il comptait sur les francophones pour « se défendre », disait-il. Et il tenait à son projet. J’avais fait ce que je pouvais. L’élection municipale de 2009 allait tester une de mes hypothèses. Louise Harel était la formidable opposante au maire sortant Gérald Tremblay. Tout le monde la savait souverainiste et farouchement favorable au français. (D’ailleurs, son anglais n’était pas terrible.) Vous serez étonnés d’apprendre ici que Mme Harel a gagné l’élection. Oui. Dans les limites de la ville de Montréal telle qu’elle existait avant les fusions, la souverainiste a obtenu une nette pluralité de voix (39 %, contre 33,5 % à Gérald Tremblay et 27,5 % à Richard Bergeron). Mais voilà, elle a perdu dans la ville nouvelle. Celle qu’elle avait elle-même fusionnée avec des portions moins francophones. C’eût été bien pire, évidemment, si Jean Charest n’était pas passé par là, permettant à 14 villes (Westmount, Beaconsfield, Côte-Saint-Luc, etc.) de tenir des référendums de défusion dans l’intervalle. Oui, il faut le dire : sans Jean Charest, Montréal aurait déjà affirmé, ou du moins réclamé, un statut bilingue.

Une métropole francophone en sursis

L’entrée en scène d’un Balarama Holness à ce point-ci du récit n’est pas une anomalie. Réclamer que Montréal affiche fièrement son caractère bilingue, proposer même un statut de Cité-État qui séparerait Montréal du Québec des régions ne sont pas des idées neuves. Elles circulent dans le Montréal anglophone et chez certaines élites francophones depuis des décennies. Démographie aidant, ce sont désormais des idées dont les heures fastes sont venues.

Je prévois que M. Holness obtiendra facilement 20 % du vote lors de l’élection de novembre. (Ce qui contribuera à la victoire de Valérie Plante.) S’il avait été candidat dans la ville complètement fusionnée prévue par M. Bouchard, il serait aux portes de la mairie.

Un sondage Angus Reid nous apprend que 82 % des
Anglo-Montréalais estiment que le Québec ne forme pas une nation et que le français n’y est pas la langue officielle. Oui, ils contestent le fait que le français est légalement langue officielle. C’est dire à quelle hauteur ils sont montés. Ils sont suivis sur cette échelle du déni par 53 % des allophones et 19 % des francophones. Une coalition antinationaliste en devenir. Il n’y aura certes pas de référendum sur le statut bilingue de la ville de Montréal au cours du prochain mandat. Le fruit n’est pas encore assez mûr. Mais s’il y en avait un, quel en serait le résultat ? Un sondage à ce sujet fut réalisé par Léger il y a trois ans pour l’Association des études canadiennes. La question était à la fois simple et ambiguë. Selon vous, Montréal est-elle une ville bilingue ?

L’échantillon, pour la Région métropolitaine de recensement de Montréal (et non pour l’île ou la ville), offrait une réponse impressionnante de clarté : un oui massif. Par groupe : 86 % chez les allos, 83 % chez les anglos, 80 % chez les francos. Le référendum proposé par M. Holness demanderait plutôt : souhaitez-vous que la ville de Montréal ait un statut bilingue ? Le camp du Non se ferait fort de souligner la distinction entre la ville réelle, qui compte une majorité d’habitants bilingues, et son statut légal, qui doit rester francophone. Je participerais volontiers à cet effort. Mais je dois à la lucidité d’affirmer que le Oui l’emporterait. Montréal se dirait officiellement bilingue.

Ce ne serait qu’une étape de plus dans le suicide linguistique municipal entamé en 2000. Dans son état actuel, la loi 96 de la CAQ sur la langue n’a pas le muscle voulu pour éviter cet avenir glauque. Mais j’aurais quelques suggestions à faire au premier ministre actuel, si tant est que l’avenir francophone de Montréal l’intéresse vraiment.


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