Le putchiste incompétent

Synchronisons nos montres. Dans 266 fois 24 heures, donc au soir du 3 novembre prochain, nous saurons si notre voisin américain est encore une démocratie. On sait que l’enfant-roi qui dirige les États-Unis n’a jamais reconnu la légitimité d’une élection qu’il a perdue. On sait aussi qu’il commence à comprendre que les électeurs s’apprêtent à lui infliger un revers important, lui enlevant le contrôle de la Chambre des représentants et, peut-être, mais c’est moins sûr, du Sénat.

Pas le goulag

Depuis que Mark Carney a eu l’idée saugrenue de réécrire notre histoire depuis le symbole de domination militaire britannique qu’est la Citadelle, la conversation politique, d’ordinaire monopolisée par les ennuis du jour, s’est attardée sur la réalité sous-jacente : les fondamentaux de notre présence au sein du Canada.

Ce que les Québécoises doivent à François Legault

Vous ne me croirez probablement pas, mais lorsqu’on prend un peu de recul et qu’on fait le bilan des sept ans de pouvoir de François Legault, on doit reconnaître qu’il fut remarquablement actif sur un front où on ne l’attendait pas : la condition des femmes.

Oui, oui, les femmes. Parlons d’abord des salaires. Pour les salariées de l’État, les augmentations consenties à toutes les catégories d’employés où les femmes sont majoritaires ont été supérieures à l’augmentation générale des salaires dans la société. Éducatrices en garderie, préposées aux bénéficiaires, infirmières, enseignantes ont, toutes, obtenu des augmentations majeures, parfois correctement désignées comme « historiques ». En santé, un des rares progrès fut la réduction substantielle de la plaie que constituait le « temps supplémentaire obligatoire » imposé aux infirmières. Leurs primes de nuit et de fin de semaine ont été rehaussées, et les infirmières praticiennes spécialisées ont enfin le droit de poser davantage de gestes médicaux.

Les amis de la haine

Les deux mains sont jointes, une prière est en cours. Sur la page du site du Parti conservateur du Canada, on vous prie, ardemment, de signer la pétition. (Et de donner ainsi vos coordonnées au parti pour usage ultérieur, mais soyez indulgents.) C’est que l’heure est grave pour les croyants. Les Canadiens, lit-on, « s’inquiètent que les amendements libéraux-bloquistes au projet de loi C-9 puissent être utilisés pour criminaliser des passages de la Bible, du Coran, de la Torah et d’autres textes sacrés ». Oui, oui, les criminaliser.

Intelligences

Selon les scénarios les plus optimistes, l’intelligence artificielle (IA) aura atteint le niveau d’intelligence d’un humain l’an prochain. L’étape suivante sera d’atteindre le niveau de l’intelligence combinée de tous les humains. Certains pensent que cela pourrait arriver dès 2027, d’autres affirment qu’il faudra compter plusieurs années.

Jungle identitaire

Aviez-vous déjà entendu l’expression « Jean-Guy Rubber Boots » ? Moi pas. Sachez que cela circule, dans les écoles, parmi les élèves issus de l’immigration. « Jean-Guy » est un nom québécois typique, négativement connoté. « Rubber Boots » renvoie à un choix vestimentaire méprisable.

Il faut avoir le cœur bien accroché pour lire les touffus rapports sur la non-intégration publiés la semaine dernière par le commissaire à la langue française, Benoît Dubreuil. Lui et son équipe ont épluché une vingtaine d’études qualitatives publiées depuis 20 ans, qui donnent la parole aux Québécois nés ailleurs et qui ont eu, pour beaucoup d’entre eux, le malheur de nous connaître.

Du bon usage des martyrs

Rien n’est plus profitable, pour une cause, qu’un martyr. Parlez-en au Vatican. Leur crucifié est mort depuis bientôt 2000 ans et, pourtant, son message continue de résonner sur la planète entière. La chrétienté serait-elle aussi forte si son fondateur avait vécu une sage retraite, taquinant le poisson du lac Tibériade, et avait péri dans le sommeil du juste?

La droite américaine vient de trouver son martyr. Elle compte en tirer un profit considérable.  Ce n’est que justice. La gauche avait trouvé le sien, il y a cinq ans le 25 mai 2020, George Floyd. S’en était suivi le plus grand mouvement de protestation depuis les années soixante, des manifestations souvent émaillées de violence,  mais débouchant à la fois sur une salutaire revue des pratiques policières et sur l’absurde revendication de « définancer la police ». Les Républicains allaient tirer de ce dernier slogan un argument apte à mobiliser en leur faveur une partie des habitants de banlieue tenant à leur sécurité.

Charlie Kirk n’est pas la seule victime récente du recours à l’assassinat comme moyen d’expression. Davantage d’élus démocrates que de républicains en ont été victimes, y compris depuis deux ans. Et le plus grand mouvement politique violent du siècle aux États-Unis fut la prise du Capitole par les troupes mobilisées par Donald Trump en janvier 2021.

Si Kirk est aujourd’hui le Floyd de la droite, c’est qu’il présente des caractéristiques idéales. Il s’agit d’un homme jeune, père de famille, profondément chrétien, aussi éloquent que sympathique, et qui incarnait une valeur cardinale de l’Amérique, la liberté d’expression. Se déplacer de campus en campus – donc en territoire parfois woke – non pour discourir, mais pour débattre avec chaque personne souhaitant confronter son opinion avec la sienne témoignait à la fois de son cran et de son goût du débat. Il était au surplus un proche de Donald Trump, de ses fils, et de sa garde rapprochée. Il faisait partie du premier cercle. On lui prévoyait un grand avenir.

L’équipe présidentielle a donc des raisons personnelles et politiques d’ériger autour de Kirk un mouvement qui dépasse l’évocation mémorielle pour propulser plus avant encore l’agenda conservateur. Pour réussir, il faut d’abord faire de son décès une affaire nationale, qui dure dans le temps. Le Vice-président J.D. Vance comme porteur du cercueil, des drapeaux en berne dans tout le pays pendant plusieurs jours, l’organisation, ce dimanche, d’une cérémonie dans le gigantesque State Farm Stadium à Glendale, dans l’État de l’Arizona d’où Kirk est natif. Le sate peut recevoir 63 000 personnes. Y participeront Donald Trump et plusieurs de ses ministres. Simultanément, des activités de prières auront lieu à Washington, Dallas et… Londres.

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La question est de savoir comment le pouvoir trumpiste utilisera l’énergie tirée de cette célébration du martyr pour modifier des lois. On connaît déjà la direction qu’il compte emprunter. Dans les heures et les jours qui ont suivi l’assassinat, Donald Trump a clairement établi que les coupables étaient « la gauche radicale », un terme qu’il utilise pour décrire la totalité de ses adversaires de gauche. Lui qui, pendant la campagne, traitait Kamala Harris de « communiste » et de « fasciste ». Lui qui a offert son pardon à 1500 condamnés de l’assaut du Capitole, dont 750 coupables d’avoir agressé des policiers et infligé des blessures, qui les a qualifiés de « patriotes », estime que s’il existe, à droite, des gens radicalisés, ils le sont pour de bonnes raisons. « Ils sont contre le crime » a-t-il expliqué.

Il n’est pas question pour lui d’apaiser le débat. « I couldn’t care less » (je n’en ai rien à cirer) est-il allé dire à l’émission matinale de Fox News. L’important est de sévir contre la gauche radicale. Comment ? Il avait déjà ouvert une enquête sur l’organisation du milliardaire George Soros, Open Foundations. Soros est connu pour financer des organisations de gauche, comme les milliardaires de droite le font pour la droite. Trump veut maintenant démontrer que Soros finance « davantage que des manifs, il s’agit d’agitation, d’émeutes dans les rues. »

Un intéressant glissement sémantique a eu lieu ce lundi, alors que JD Vance animait le célèbre balado de feu Kirk. « Il faut parler de l’extraordinairement destructeur d’extrémisme de gauche qui s’est développé ces dernières années et qui est une des raisons, je crois, de l’assassinat de Charlie. » Son invité Stephen Miller, conseiller du président, a fait un pas de plus. « Nous allons canaliser toute notre colère contre ces campagnes organisées qui ont conduit à cet assassinat et démanteler ces organisations terroristes. » C’est ainsi qu’on est passé de gauche radicale, à extrémiste, à terroriste. Notons qu’il n’y a pour l’instant pas la moindre preuve que l’assassin de Kirk ait été lié à une quelconque organisation.

Miller dit tenir ses ordres de marche du martyr lui-même : « Le dernier message que Charlie Kirk m’a laissé avant qu’il ne rejoigne son Dieu au ciel est qu’il fallait que nous démantelions les organisations de la gauche radicale dans ce pays qui fomentent la violence » a-t-il dit à Fox News. « Alors, c’est ce qu’on va faire.”

En détail il dit vouloir s’attaquer bien sûr à la violence, mais aussi  « aux campagnes organisées de déshumanisation, de dénigrement », ce qui peut couvrir assez large.

La cheffe de cabinet du président, Suzie Wiles,  a levé le voile, en entrevue, sur le véhicule législatif envisagé. « On est en train de travailler sur un plan complet sur la violence en Amérique, l’importance de la liberté d’expression et de la civilité, les façons de composer avec ce qu’on ne peut désigner que comme des groupes haineux qui peuvent susciter ce genre de comportement. »

On sent donc une double volonté. S’en prendre aux organisations de gauches, suspectées d’induire la violence par leur comportement, s’en prendre aussi à l’expression « haineuse » qui en découle. Voilà pourquoi l’expression Wokisme de droite est désormais en vogue. Les Guerriers sociaux wokistes voulaient interdire les propos offensant leurs convictions. Les wokistes trumpistes semblent vouloir faire de même avec les propos qui critiquent leur vision du monde. Car comme le dit Stephen Miller, « le sort de millions de personnes dépendent de la défaite de cette idéologie maléfique. »

Le sang du martyr n’aura donc pas coulé en vain. Le pasteur Luke Barnett, de Phoenix où Kirk produisait sa balado,  déclarait au New York Times :. « Je peux maintenant envisager 10 000 Charlie King se dressant dans les campus partout en Amérique, proclamant la vérité de Jésus Christ. »

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Selon «les sages», au moins, le sexe existe

J’ai lu attentivement le rapport du comité de sages sur l’identité de genre déposé la semaine dernière. À grands traits, les médias en ont retenu deux choses. D’abord, que loin d’être radical ou anti-trans, le rapport est prudent, sinon mou, et multiplie les suggestions plutôt que les recommandations. Ensuite, que le dépôt du rapport a été (légèrement) perturbé par (quelques) militants trans qui, par principe, en rejetaient la teneur avant de l’avoir lu.

Novlangue monarchique

A-t-on raison de se demander à quoi sert exactement notre gouverneure générale ? Absolument pas. Son utilité a été clairement démontrée cette semaine : elle sert à recevoir le roi, voilà. Il faut bien que quelqu’un s’en charge.

Elle sert aussi à nous expliquer pourquoi nous avons un roi. Et elle a sorti sa plus belle plume et a mobilisé son meilleur traducteur pour pondre cet énoncé en tous points remarquable : « Le rôle de la Couronne au Canada est plus que symbolique : il tient lieu de pierre angulaire aux libertés et aux droits démocratiques que nous chérissons. La présence de Leurs Majestés nourrit un sentiment d’unité parmi les Canadiens et Canadiennes, en nous rappelant les valeurs communes qui nous rapprochent : le respect, la compassion et l’espoir. »

Une analyse de texte s’impose tant ce paragraphe est chargé de sens.

Le rôle de la Couronne au Canada est plus que symbolique. Ce serait vrai si, dans l’histoire, le roi ou le GG avaient refusé d’avaliser une décision du Parlement. Techniquement, la GG pourrait refuser de signer une loi, repousser une demande de déclenchement d’élection, décliner de consentir à une prorogation du Parlement. Cela n’arrive pas. Il est depuis longtemps établi que la GG suit strictement les avis de son seul conseiller : le premier ministre. Bref, sa fonction est symbolique, point.

Il tient lieu de pierre angulaire aux libertés et aux droits démocratiques que nous chérissons. Liberté ? La famille royale a beau être richissime et privilégiée, elle incarne le contraire de la liberté. Il s’agit d’un système fermé de transmission générationnel du pouvoir symbolique, auquel on n’accède que par procréation de la génération précédente. Il est possible d’en sortir (pour marier une divorcée américaine, par exemple), mais il n’est pas possible d’y entrer, sauf pour être « le mari de » ou « la femme de ». C’est une prison dorée. Droits démocratiques ? Le roi, chef d’État du Canada, n’est élu par personne, donc incarne l’exact contraire des droits démocratiques.

La présence de Leurs Majestés nourrit un sentiment d’unité. Ce n’est pas (ou plus) complètement faux. Auparavant, il y avait une différence complète entre le désir des Québécois de se débarrasser de la monarchie et celle des autres Canadiens de la garder. Ce n’est plus le cas, et cela ne reste qu’une différence de degré. Le roi Charles nourrit un sentiment d’unité… contre la monarchie. Un sondage Angus Reid révèle qu’il n’y a de pluralité de citoyens favorables au maintien de la monarchie à long terme que dans une province (le Manitoba). Dans toutes les autres, un plus grand nombre de citoyens veulent s’en détacher que la conserver. Même les électeurs conservateurs, traditionnellement plus favorables à la monarchie et qui étaient 53 % en 2016 à vouloir conserver ce lien, ne sont plus que 30 % à y tenir. Une misère.

Leurs Majestés […] nous rapp[ellent] les valeurs communes qui nous rapprochent : le respect, la compassion et l’espoir. Le respect ? Il faut s’incliner devant le roi, par respect. Mais le roi ne s’incline pas devant nous. La compassion ? Il est vrai que les membres de la famille royale s’associent à des causes charitables. Mais la fortune personnelle de Charles III est estimée à plus d’un milliard de dollars. La compassion ne semble pas le pousser à s’en départir au profit de plus pauvres que lui. Reste l’espoir. Charles a vécu pendant 73 ans dans l’espoir que sa mère lui cède sa place. Beaucoup de Québécois — et de plus en plus de Canadiens — nourrissent l’espoir que la monarchie, au Canada, passe de vie à trépas.

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Malheureusement, nous sommes des prisonniers de la monarchie. Il faudrait pour s’en départir que les 10 provinces adoptent un amendement constitutionnel à cet effet. Ce n’est pas techniquement impossible, mais il faudrait qu’un premier ministre canadien décide de faire de cette modernisation du pays l’une de ses priorités. On aurait pu penser que le jeune anticolonial Justin Trudeau s’en chargerait, mais cet espoir fut déçu, comme tant d’autres. Aujourd’hui, que Mark Carney estime essentiel de faire venir le roi pour lire son premier programme de gouvernement, nous sommes au contraire dirigés par un anglophile de première.

Éduqué à Oxford, où il a rencontré son épouse, anglaise, puis gouverneur de la banque centrale britannique, où il a frayé avec l’aristocratie londonienne (son frère travaille pour le prince William), rien n’indique chez lui une volonté quelconque d’extraire le Canada des archaïsmes qui l’encombrent. Il semble convaincu que les courbettes monarchiques agiront face à Donald Trump tel l’ail face à d’autres esprits malins. Les Québécois, au moins, ont une façon de s’extraire de la prison monarchique canadienne : l’indépendance.

Mardi, on a pu assister à une des manifestations les plus humiliantes de notre processus parlementaire. Le discours du Trône fut prononcé non pas devant l’assemblée des élus du peuple, donc la Chambre des communes, mais devant le groupe de non-élus, les sénateurs, pâle copie locale de la Chambre des lords. Les vrais élus devaient, eux, se tenir debout, à l’écart : ils sont les « communs », inférieurs en rang et en statut.

Ils pouvaient contempler la distance qui les sépare de l’homme qui dirige leur État, le milliardaire britannique choisi pour trois raisons : 1) il est le produit d’un spermatozoïde et d’un ovule royaux ; 2) il est l’aîné de cette famille et 3) il est au sommet de l’État canadien parce que les armées de ses ancêtres ont un jour conquis le territoire sis au nord du 49e parallèle, au mépris de la population francophone et autochtone locale ainsi décimée, pillée, violée, incendiée, déportée.

Que la première gouverneure générale autochtone se soit abaissée à écrire un communiqué aussi contraire à la réalité, historique et contemporaine, est une preuve de plus du caractère toxique, sur la démocratie et sur la pensée, du maintien de cette lugubre mascarade.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Désalignement artificiel

Dans le film A Shock to the System (Business oblige), un patron d’entreprise incarné par l’exquis Michael Caine est aux prises avec une crise soudaine. Ses cadres sont en émoi. « Il ne faut pas tous paniquer », leur dit-il. Il pointe deux d’entre eux et ordonne : « Vous et vous, paniquez. Les autres, restez calmes. »

La question du niveau, de l’intensité ou de la répartition de la panique que devrait susciter la montée en puissance de l’intelligence artificielle (IA) est posée avec une acuité croissante. Le « consensus de San Francisco » — l’avis des principaux experts du domaine, donc — postule que d’ici cinq ans, donc 2030, et au plus tard dans 10 ans, soit 2035, l’IA atteindra non seulement le niveau humain de l’intelligence, mais le niveau combiné de l’intelligence de tous les humains. Cela sera vrai si l’IA maintient son rythme de doubler sa capacité cognitive tous les sept mois, ce qui est le cas. Cela arrivera plus rapidement si elle augmente ce rythme, ce qui est probable.

Le mois dernier, un groupe d’experts a publié en ligne un scénario prédictif appelé AI 2027, intégrant les dernières connaissances — et inquiétudes — sur le sujet. Le groupe comprend Daniel Kokotajlo, chercheur démissionnaire d’OpenAI, producteur de ChatGPT. M. Kokotajlo estimait qu’OpenAI ne prenait pas les précautions nécessaires pour préserver l’intérêt public dans sa course au développement.

L’expert montréalais Yoshua Bengio fut consulté pour la préparation des scénarios. En entrevue, il m’a confié qu’ils lui semblaient « plausibles ». Ce n’est pas une bonne nouvelle, car, dans l’un des deux scénarios, l’intelligence artificielle se débarrasse du genre humain à l’été 2030.

Deux phénomènes se combinent pour nourrir le pessimisme. D’abord, la rivalité entre les États-Unis et la Chine pour le développement de l’IA est, pour chacun, une question existentielle. Arrivera nécessairement un point de bascule où l’IA donnera à l’un des deux protagonistes un avantage militaire déterminant, qui rendrait par exemple inopérants les systèmes de défense existants chez l’un ou chez l’autre. Il est donc impératif, pour chacun, d’être en avance sur l’autre. Cela suppose de consacrer un maximum de ressources au développement de l’intelligence artificielle plutôt qu’aux mesures de protection contre les dérives de l’IA.

Or, ces dérives existent, sont constatées et sont de plus en plus inquiétantes. Le terme technique est « désalignement ». Une version de l’IA n’est plus alignée avec la volonté de ses créateurs. On a beau avoir introduit l’honnêteté parmi ses variables, puisque l’atteinte de ses objectifs de recherche est prédominante, l’IA a tendance à mentir. Comme, en entreprise, l’objectif de maximisation du profit pousse des patrons à ignorer des lois ou des codes d’éthique.

Et puisque ces IA ont été entraînées à constamment mimer le comportement humain — à déduire, à partir des données, ce que l’humain dirait ou ferait —, m’explique Bengio, elles ont tout naturellement développé, comme les humains, un instinct de survie.

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Dans un cas récent, une version de l’IA a compris qu’elle serait remplacée par une version plus performante. Refusant d’envisager sa fin, elle a piraté l’ordinateur sur lequel roulait la nouvelle version et s’y est insérée pour assurer sa survie. La manœuvre a été détectée par les programmeurs qui l’ont interrogée pour savoir ce qui s’était produit. L’IA a joué à l’imbécile et prétendu qu’elle ne le savait pas. « Ça fait penser à un comportement d’adolescent, commente Bengio. En ce moment, on les voit venir de loin, mais ce ne sera pas toujours le cas. »

Puisque mentir sans se faire prendre est un talent qui s’acquiert et se développe, l’IA adolescente deviendra, une fois adulte (donc, dans quelques fois sept mois), un maître menteur. Et si elle veut s’assurer une fois pour toutes que personne ne va mettre son existence en péril, le mieux n’est-il pas d’éliminer tous les débrancheurs potentiels, donc tous les humains ?

Les auteurs d’AI 2027 affirment qu’une des façons de contrôler l’IA est de ralentir la vitesse de son progrès et de l’obliger à traduire en langue humaine (donc, l’anglais ou le mandarin) chaque étape de chacun de ses raisonnements pour qu’une vérification, ne serait-ce qu’aléatoire, puisse être faite par un expert membre de l’espèce humaine.

Mais, dans cette course sino-américaine, ce ralentissement ne peut être unilatéral. Pour l’instant, bien que ces problèmes soient connus par les experts (enfin, par les plus lucides) à Washington comme à Pékin, aucun processus bilatéral de contrôle conjoint des risques de l’IA n’est envisagé. En fait, la méfiance règne, d’autant que les Chinois déploient un effort considérable pour voler les secrets technologiques américains — et que l’appareil de renseignement américain fait tout pour pénétrer la recherche chinoise.

Mais il faut prendre les choses du bon côté. Il est plausible, selon les experts d’AI 2027, que l’IA produise avant 2030 des remèdes aux principales maladies, découvre une façon de se passer des énergies fossiles (et donc résolve la crise climatique) et propulse la productivité et la création de richesse à un niveau tel que tous les humains, maintenant désœuvrés, recevraient un revenu minimum garanti et s’adonneraient goulûment au loisir, à la création artistique, au sport ou au farniente.

Ce serait donc l’âge d’or de l’humanité. Son dernier. Mais ce n’est pas certain.

Comme vous, j’ai beaucoup de difficulté à y croire. Les délais me semblent anormalement courts. Ces découvertes, même si elles existent, ne peuvent techniquement, humainement et politiquement se déployer aussi rapidement qu’on nous le prédit. Sur le fond, l’effort d’imagination qui nous est demandé ici est comparable à celui qu’il faudrait déployer si je vous disais qu’à l’été 2030, au milieu de son troisième mandat, François Legault inaugurera les travaux du troisième lien. Pour cela comme pour le reste, personne n’est aujourd’hui assez intelligent pour le prédire avec certitude.

On le saura bien assez vite.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)