L’étrange impotence du patriarcat musulman

Le gouvernement de la Coalition avenir Québec propose d’étendre l’interdiction des signes religieux, donc, en pratique, dans la société québécoise de 2025, du voile islamique, à l’ensemble des salariés des écoles publiques du Québec, y compris dans les services de garde en milieu scolaire.

L’opposition rage contre une mesure qui, de toute évidence, vise des femmes. Dans une lettre ouverte publiée fin avril, les ex-députées Françoise David, Louise Harel et Christine St-Pierre s’insurgent que les chauffeurs d’autobus, par exemple, ne soient pas inclus (en effet, pourquoi pas ?) et soulignent que les excès décelés dans 17 écoles montréalaises et notamment à Bedford n’étaient pas le fait de femmes voilées, mais d’hommes désinhibés. Je leur donne parfaitement raison sur les faits.

Le projet de loi introduit des mesures qui, si elles avaient été appliquées à Bedford, auraient rendu extrêmement difficile l’œuvre d’obscurantisme déployée par ses profs musulmans. Mais le ministre de l’Éducation, Bernard Drainville, en profite pour limiter une autre manifestation de présence islamique dans nos écoles en adoptant essentiellement, mais sans le dire, les amendements que le Parti québécois avait proposés lors de la discussion du projet de loi 21 d’origine. C’est logique : si l’on estime que les enfants ne doivent pas être exposés à des signes religieux dans leur environnement scolaire, il faut tous les interdire.

Les trois ex-députées estiment qu’en la matière, chaque geste fait par nos dirigeants doit être marqué par « une véritable égalité entre les citoyens, entre les femmes et les hommes, entre les communautés ». Elles défendent le port du voile, dont la signification est pourtant, pour tous, « modestie », et, pour certains, « soumission » à la religion et à Dieu. On n’a pas encore réussi à m’expliquer en quoi permettre l’affichage d’un signal d’inégalité des femmes — car personne n’affiche de signe de modestie ou de soumission des hommes — est compatible avec notre objectif de promouvoir dans nos écoles l’égalité des sexes.

On tente cependant de nous convaincre que le refus du voile est une atteinte à la liberté de choix, individuelle, des femmes qui le portent. Liberté qui doit primer, nous dit-on, sur notre volonté collective de laïcité et le refus de laisser s’afficher, pour faire court, un message misogyne dans l’école. Cela suppose que les femmes qui portent le voile le font par choix, en toute liberté. Que ce qu’on appelle en France le « voile contraint » n’existe pas.

Un sociologue français, Daniel Verba, de la Sorbonne, spécialiste en la matière, rapporte de ses travaux que « parmi toutes les femmes françaises que j’ai interviewées, aucune ne m’a dit porter le voile parce que quelqu’un, ou un groupe, l’obligeait à le faire ». Je n’ai aucun doute sur la validité des travaux du professeur Verba. J’ai lu une recherche similaire produite à l’UQAM, auprès d’étudiantes voilées, attestant de l’inexistence de contrainte. Verba admet avoir pu passer à côté de victimes du voile contraint, plus difficiles d’accès, mais certainement, selon lui, minoritaires.

C’est quand même curieux. L’islam est une religion foncièrement patriarcale, personne ne le nie. Mais puisque toutes les femmes voilées interrogées affirment qu’elles portent ce tissu en toute indépendance, cela signifierait que la pression de l’imam, celle du père et du grand frère, celle même de la mère dévote ou la pression communautaire en général seraient minimes, voire inexistantes. L’islam aurait le génie de ne générer en son sein que du consentement éclairé. Une religion patriarcale impotente.

Y aurait-il un biais de sélection dans l’échantillonnage ? Demandez à 25 curés pris au hasard s’ils sont d’accord avec leur vœu de chasteté, ne vous diront-ils pas qu’ils y adhèrent sans contrainte ? Bien. Maintenant, posez la question à 25 curés défroqués, désormais en couple, dans le cadre duquel ils pratiquent les joies de la fornication. Je parie qu’ils vous diront que la misère sexuelle induite par ce vœu qu’ils étaient forcés de respecter leur était insupportable.

Je n’ai trouvé dans l’immensité d’Internet qu’une étude portant sur des femmes qui ont décidé d’enlever le voile. C’est bizarre, elles ont des propos moins arrêtés sur le caractère volontaire de son port. Le chercheur hongrois Jhanghiz Syahrivar a interviewé 25 Européennes (et une Québécoise) de 25 à 35 ans, universitaires, mais immigrées d’un pays musulman, ayant fait le choix, après leur arrivée en Occident, de retirer le voile. Seulement la moitié affirment qu’elles étaient « libres » de porter le voile. Plus du tiers expliquent que leurs parents les y obligeaient, 72 % rapportent que « l’homme que j’aime, que j’admire et/ou que je respecte » préférait qu’elle le porte. Alors que presque la totalité (96 %) affirment que le port du voile est « un choix personnel », la donnée chute lorsqu’elles relatent leur expérience personnelle.

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La décision d’enlever le voile, racontent-elles, est un geste difficile et courageux : la moitié affirment que cela entraîne la condamnation de leurs proches, et les trois quarts sont convaincues que, une fois dévoilée, on médit d’elles derrière leur dos.

Un État patriarcal, à mon humble avis, créerait des conditions favorables au voile contraint en créant des espaces — l’éducation, les services de garde — où pourrait s’infiltrer la pression religieuse du port du voile. Puisque l’État l’autorise, diront les imams et les grands frères, voile-toi. Un État féministe, à mon humble avis, créerait au contraire dans ces mêmes espaces des conditions de libération du voile — tu vois, grand frère, je n’ai pas le choix, diraient-elles, c’est l’État qui m’y oblige.

Je choisis d’aider celles qui veulent se libérer de la contrainte patriarcale. Je laisse à d’autres le choix de nier que cette pression existe en donnant au patriarcat musulman le bon Dieu (le bon Allah ?) sans confession.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

P.S. Ici, une autre des nombreux cas où l’État fédéral canadien apporte son soutien au patriarcat musulman en normalisant, dans ses publicités officielles, le voilement des fillettes.

Mon Dieu ! La députée propage la foi, même aux mécréants !

Quelle joie de recevoir du courrier de son député. Enfin, un élu s’occupe de nous. Habituellement, c’est pour nous renseigner sur ses activités locales. Mais qu’en est-il du salut de notre âme ? La députée fédérale d’Outremont, Rachel Bendayan, s’en préoccupe. Pour le dernier ramadan, elle a fait fabriquer un calendrier que vous pouvez opportunément fixer sur votre frigo, car il est doté d’un aimant à cet effet. C’est pratique, il vous donne le moment du début du jeûne (le Sehri), de sa fin (l’Iftar), ainsi que la prière du midi. Comme cela change tous les jours, il faut être précis. Puisqu’il est interdit d’afficher une image du prophète, celle de la députée est bien en vue. Notons : pour cet envoi à ses électeurs musulmans, la députée juive sépharade n’a pas cru bon de recouvrir sur sa photo son ample chevelure. C’est un choix qui l’honore, mais qui réduira considérablement l’utilisation de son calendrier sur les frigos des mosquées.

Au Québec, il est interdit aux députés d’utiliser les listes électorales pour des envois, généraux ou ciblés, pendant leur mandat. Au fédéral, la pratique est permise. Mais comment savoir à qui envoyer, parmi cette longue liste de noms, un objet religieux ?

Un bénéficiaire non musulman du calendrier de la députée m’a contacté pour se plaindre d’avoir été ainsi inclus contre son gré parmi les ouailles de Mahomet. « Je suis profondément troublé par le fait que le gouvernement m’ait ciblé par rapport à mes origines et je me pose des questions sur l’étendue du profilage racial pratiqué au fédéral, m’écrit-il, réclamant l’anonymat. Notre État devrait être laïc, du moins c’est ce que nous avons appris en tant que Québécois. Je pense que ce genre de pratique nuit à l’intégration des immigrants (je peux le dire, je suis techniquement un immigrant), contribue aux divisions dans la société et doit cesser. »

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Un autre a signalé son recrutement non sollicité au journal Le Soleil. Le bureau de la députée a expliqué au quotidien de Québec que des envois semblables sont faits pour la Pâque juive et les Pâques chrétiennes, entre autres. Mais sur la base de quelle information ?

De toute évidence, l’équipe de Mme Bendayan a dû présumer que tous les électeurs dont le nom est à consonance arabe feraient l’affaire. Mais alors, comment trouver les récents convertis, anglophones ou francophones, qui s’appellent Smith ou Tremblay ? Peut-on demander à être soustraits de ces listes ? D’exercer, pour ainsi dire, une apostasie postale ? C’est déjà pénible d’expliquer à sa famille dévote qu’on a quitté le sérail, faut-il en plus se justifier auprès de sa députée ?

J’ai tenté de le savoir auprès du bureau de Mme Bendayan. Comment les listes sont-elles constituées, puisque la plupart des Québécois nés catholiques ne sont plus pratiquants, ou alors à des degrés très variables ? Et que leur envoie-t-on pour Pâques ? Un crucifix aimanté ? Combien de fêtes sont ainsi couvertes ? Et pour les athées, on a prévu quoi exactement ? J’attends toujours des réponses mais je suis indulgent, puisqu’il y a eu les congés de Pâques et, en plus, on est en campagne électorale. Je vous tiens au courant.

Le mélange entre religion et politique procure d’infinies complications et variations. Rares sont-elles plus amusantes que dans le cas de la Québécoise d’origine iranienne Mandana Javan.

Devenue militante laïque, elle a choisi la semaine dernière de tester les répercussions du niqab, ce voile intégral couvrant le visage à l’exception des yeux, lors du passage du leader de la gauche française Jean-Luc Mélenchon à Montréal. « C’est mon esprit de physicienne expérimentale qui bouillonnait, a-t-elle écrit sur son profil Facebook. Une hypothèse me travaillait depuis longtemps : dans quelle mesure les militants de la gauche radicale québécoise [accordent-ils] IMPLICITEMENT une forme d’autorité sociopolitique à ceux et celles qui portent [le] hidjab [ou le] niqab ? »

L’événement organisé par Québec solidaire était un grand succès. À l’arrivée de Javan, une file de 400 personnes attendaient, dans le froid et sous le vent, à l’extérieur du cégep du Vieux Montréal, dont la salle est déjà pleine.

Mandana Javan, en niqab

« Une idée me vient : je me mets à marcher vers le début de la file. Je ne fais pas semblant de chercher ma place ou de me faufiler discrètement. Non. J’assume pleinement mon geste. J’avance, droite, calme, voilée de noir. Je longe toute la file, regardant les visages. Puis, arrivée tout à l’avant, sans hésiter, je me place devant tout le monde. D’un pas franc. Délibérément. Presque avec une provocation douce, mais assumée. Je voulais observer. Allaient-ils réagir ? Allaient-ils oser dire quelque chose ? Me rappeler [à] l’ordre ? M’interpeller ? Mais non. Absolument rien. Pas un mot. Pas une remarque. Pas même un regard appuyé. Le silence et des sourires. »

Une fois à l’intérieur, aucune place n’est disponible. Quelqu’un lui trouve une chaise. Comment expliquer ce passe-droit ? Prudence ? Peur d’être accusé d’islamophobie ? Le constat, pour elle, est limpide : « Le niqab que je portais, cette simple pièce de tissu, m’offrait un bouclier social. Une immunité implicite. Une grande autorité, un grand privilège, carrément délicieux ! Ça serait fou de s’en passer, non ?! Mais j’aurais été curieuse, vraiment curieuse, de voir ce qui se serait passé si j’avais été en jeans et en t-shirt. »

Ce test est intéressant, et il est devenu viral ces derniers jours. Mais il ne serait scientifique que si on avait testé d’autres accoutrements religieux. Supposons maintenant qu’un curé en soutane, ou une sœur portant sa coiffe, ou un homme arborant une kippa, ou encore un moine bouddhiste tout d’orange vêtu avaient tenté de se mettredevant la file ? Je vous laisse en discuter entre vous.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Partir avant la fin

Cela vous arrive souvent, lors d’un mariage, de quitter la cérémonie aux trois quarts ? Ou pendant un film au cinéma ? Une pièce de théâtre ? Plus précisément, au moment de partir, d’applaudir pour signifier que ça suffit pour vous, que vous en avez assez vu, qu’il ne vaut vraiment pas la peine de connaître la fin ?

C’est ce que font depuis vendredi des centaines de milliers de Canadiens qui se rendent voter par anticipation.

Il reste encore 10 jours avant la fin de la grande conversation nationale en cours pour déterminer qui guidera le navire de l’État dans la piscine à vagues actionnée depuis le Bureau ovale. D’ici là, il pourrait y avoir deux scandales, une démission, quatre révélations chocs, mais les « anticipateurs » s’en balancent, car, voyez-vous, ils veulent éviter la cohue, ont prévu pour la journée du vote une excursion, une visite chez grand-maman, ou ils ont un gros contrat à boucler avant la fin de la journée.

Dans les temps anciens, avant 1993, les seules personnes qui osaient partir avant la fin affirmaient avoir une bonne raison. Il fallait être travailleur électoral ou démontrer qu’on serait absent le jour du vote. Mais depuis, l’accès a été élargi à tout citoyen qui juge plus pratique de ne pas savoir ce qui se passerait pendant le dernier acte de la campagne. De 10 % en 2004, la proportion a grimpé à 14 % en 2011, puis à 21 % en 2015, à 27 % en 2019, puis, COVID aidant, à 33 % en 2021.

Lorsque deux personnes quittaient votre cérémonie du mariage avant la fin, cela pouvait encore aller. Mais si le tiers de vos invités partent avant que vous ayez embrassé la mariée, avouez que cela jette un froid sur le sérieux de leur participation.

Je tiens à cette métaphore, car, comme le mariage, l’exercice démocratique est un geste fort. On choisit un gouvernement, pour le meilleur et pour le pire, pour quatre ans. C’est un rite. Il ponctue la vie démocratique, a un début, un milieu et une fin. Le jour du vote est le moment solennel où le pouvoir est délégué depuis les puissants aux citoyens, qui ont le dernier mot.

Tout ce qui désacralise ce rite, tout ce qui lui enlève son caractère formel et sérieux — exigeant, même — est néfaste. Je m’étais insurgé dans ces pages contre le projet de vote par Internet du Directeur général des élections du Québec. Je me réjouis que l’initiative ait été enterrée dans la fosse commune des fausses bonnes idées.

Il y a pire que le vote par anticipation. Il y a le vote par négation de la totalité du processus. La loi fédérale permet aux citoyens de faire leur choix dès que les candidats sont déclarés. En date de vendredi, Élections Canada me confirme que 526 142 Canadiens avaient voté par bulletin spécial, avant même la tenue des débats. C’est deux fois plus que lors de la dernière élection. Ce sont les évadés de la discussion publique. Ils n’ont pas besoin d’entendre les arguments des uns et des autres, pas besoin d’en discuter avec leurs proches.

Les règles électorales leur envoient le signal : tout ce qui se passera pendant la campagne n’est pas vraiment important. La preuve : on vous dispense légalement d’ouvrir votre esprit au choc des idées. Ceux-là partent au tout début de la cérémonie. Si j’étais vous, je ne les réinviterais pas.

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Preuve que les voyages des parlementaires ne sont pas tous inutiles (je dis bien, pas tous), au printemps 2016, j’étais observateur international pour l’élection présidentielle au Pérou. Il n’y a là-bas aucun vote par anticipation. Les travailleurs d’élections sont les premiers à voter, avant l’ouverture des portes au public. La journée est fériée ; seuls les services d’urgence sont autorisés à fonctionner. Ce qui n’inclut ni les restaurants, ni les bars, ni les épiceries. Tout le monde s’est approvisionné la veille.

Le vote est obligatoire pour les 18 à 70 ans — ce dont je ne suis pas fervent, je vous dirai pourquoi. Contrairement aux pays où ce vote obligatoire n’entraîne pas de sanctions, les Péruviens sont sévères. Chacun a une carte qui lui permet de voter et qui donne accès aux services gouvernementaux et bancaires. La validité de ces cartes devient caduque le jour du vote. C’est au bureau de scrutin qu’elle est renouvelée.

Celui qui ne vote pas devra se rendre devant un bureaucrate pour la remettre à jour et payer l’amende. Les « non pauvres » paieront 35 $ ; les pauvres, 18 $ ; les très pauvres, 9 $. Pour se soustraire à l’amende, on doit, si on était malade, présenter un certificat médical, et si on était à l’étranger, ses titres de transport.

J’estime qu’une société libre ne doit pas contraindre ses citoyens à participer au vote, car le décrochage électoral est un choix. L’exemple péruvien, qui n’est pas unique, indique cependant qu’une société qui a sa démocratie en grande estime peut multiplier les signaux indiquant aux citoyens que le jour du vote est à nul autre pareil, qu’il est volontairement organisé pour que tout le pays soit sur pause pour permettre à chacun d’y consacrer le temps nécessaire.

Si cela ne tenait que de moi, on organiserait d’office le dernier débat des chefs l’avant-veille du vote, on le diffuserait sur toutes les plateformes et, ce soir-là, tout serait fermé, y compris les cinémas et les bars. Il n’y aurait pas de hockey. Les décrochés de la politique iraient prendre une marche, liraient un bouquin ou feraient l’amour.

Mais tous les citoyens sauraient, depuis l’enfance, qu’il se passe ces jours-là quelque chose d’extrêmement important, qu’il convient de suivre jusqu’au bout, jusqu’à la fin du suspense. On leur dirait qu’il y a des pays où des gens partent avant la fin, ils les jugeraient sévèrement. On leur dirait que c’est leur gouvernement qui les y encourage, ils penseraient qu’ils sont tombés sur la tête. Ils auraient raison.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Point de bascule

« Ainsi s’éteint la liberté. Sous une pluie d’applaudissements. » Lorsque l’ex-reine Padmé Amidala, représentant sa planète Naboo au Sénat galactique, prononce ces mots, les pleins pouvoirs viennent d’être votés au chancelier de la république, Sheev Palpatine. Cette décision, pourtant, est démocratique. Les sénateurs ont certes été manipulés, désinformés, mais techniquement, ils sont consentants. La constitution est respectée. Sur Terre, plusieurs pays démocratiques ont donné les pleins pouvoirs à leurs gouvernements en invoquant l’urgence, la guerre, l’insurrection appréhendée. Puis, une fois le danger, réel ou imaginé, passé, la démocratie a repris ses droits.

La démocratie galactique n’est pas morte le jour où Amidala l’a annoncé. Elle est morte le jour où Palpatine s’est déclaré empereur. Ce qui nous mène, mais vous le sentiez déjà, au cas Donald Trump.

Il a été élu démocratiquement, avec 49 % du vote populaire et une forte majorité de grands électeurs. Rien dans la Constitution ne l’empêche d’appliquer ou de renier ses promesses, de changer de politique étrangère, d’engueuler le président d’un pays agressé, de modifier son avis entre aube et couchant. L’incompétence, par exemple, n’est pas incompatible avec la démocratie. L’espace me manque ici pour vous donner tous les exemples qui me viennent en tête.

Ses critiques affirment notamment qu’en s’arrogeant le droit de réduire les dépenses votées par le Congrès, il viole la division des pouvoirs. Ce serait plus net si la majorité au Congrès, qu’il contrôle, s’en formalisait. Elle prévoit plutôt d’avaliser, a posteriori, ses diktats, leur donnant une assise légale. On ne compte plus le nombre de recours judiciaires contestant la légalité ou la constitutionnalité de ses décrets et des actions de DOGE, le super-ministère extra-intrusif d’Elon Musk. Des juges ont en effet invalidé certaines décisions, forcé des délais et des reports, et en certains cas ordonné de respecter des contrats que Musk avait brusquement invalidés.

Il s’agit d’un premier test de respect de la démocratie. Le pouvoir exécutif, que dirige Trump, va-t-il se plier aux décisions du pouvoir judiciaire ? Le portrait est trouble. Toutes les décisions fâcheuses qui pouvaient être portées en appel l’ont été, ce qui respecte les formes. Certaines, mêmes prises par une cour de première instance, doivent cependant avoir un effet immédiat. Trump ne les a pas toutes respectées, mais aucun juge n’a encore osé le sanctionner. Elon Musk et des alliés au Congrès ont lancé une campagne pour destituer ces juges indociles. Cette procédure, encore, est légale. Ses chances de succès sont nulles, car il faudrait qu’une quinzaine de sénateurs démocrates soient du voyage.

Les avocats de la Maison-Blanche veulent faire avaliser par la Cour suprême des théories juridiques qui donneraient au président un pouvoir plus large qu’auparavant. S’ils y arrivent, le plus haut tribunal du pays indiquera que c’est le président qui avait raison depuis le début, et la démocratie sera sauvée, dans cette nouvelle interprétation.

La Cour ayant précédemment déclaré que le président ne pouvait être tenu criminellement responsable d’aucune des actions qu’il rend dans le cadre de ses fonctions — y compris, en l’espèce, des crimes — on peut présumer qu’elle agira tel un tampon d’approbation pour confirmer ses désirs. Rien n’étant jamais parfait, il se trouve qu’une juge nommée par Trump semble vouloir lui faire faux bond. Amy Coney Barrett a trois fois déjà exprimé des réserves sur les prétentions présidentielles, ce qui lui vaut désormais d’être jugée traîtresse par la mouvance MAGA.

S’il fallait que, sous peu, la Cour suprême invalide une décision que Trump juge essentielle et qu’il décide d’y passer outre, on serait là en présence d’un réel déni de démocratie. Suspense.

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Il faut aussi distinguer autoritarisme et dictature. Les électeurs ont le droit de se donner des leaders à poigne, qui brisent les normes et instrumentalisent les institutions. Le ministère de la Justice, le FBI et maintenant les Forces armées sont l’objet de purges idéologiques à la fois détestables et destructrices pour la qualité et la compétence des services de l’État. Elles peuvent être vues comme annonciatrices d’un État totalitaire.

La vraie question est de savoir si, demain, l’électorat aura aussi le droit de changer d’avis et de chasser les actuels occupants du pouvoir.

Nous savons que Donald Trump et les siens sont parfaitement respectueux de la démocratie, mais dans un seul cas de figure : lorsqu’ils gagnent. La tentative ratée de coup d’État de 2021 serait suffisante pour attester de leur refus du jeu démocratique. Leur stratégie, très élaborée, pour voler l’élection de 2024 en cas d’échec complète le dossier à charge (il s’agissait de bloquer la désignation des grands électeurs dans un État pivot, rendre ainsi impossible la détermination du vainqueur, donc renvoyer le choix du président à la Chambre des représentants, où Trump avait la majorité). On entend aussi Trump régulièrement rêver tout haut à un troisième mandat, ce qui est clairement proscrit dans la loi fondamentale du pays.

« À semer du vent de cette force-là », chantait Vigneault, Trump se prépare une joyeuse tempête, lors de l’élection de mi-mandat, dans seulement 20 mois. La perte, prévisible, de sa majorité à la Chambre des représentants au profit des démocrates mettrait un cran d’arrêt à ses ambitions de réforme et déclencherait sur son gouvernement une série d’enquêtes, ce dont il a horreur.

C’est à ce moment qu’arrivera le premier vrai test démocratique. Paradoxalement, il est beaucoup plus difficile de trafiquer les élections de mi-mandat que les présidentielles. Trump devra soit trouver un moyen d’y arriver, soit se soumettre au choix de l’électorat. C’est à ce moment, et pas avant, qu’on saura si nous sommes en présence d’un autocrate ou d’un dictateur.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Parler faux jusqu’au dernier mot

Pour son bref spectacle d’adieu, tenu lundi matin devant sa résidence, Justin Trudeau a pris une décision forte. Il n’allait pas user de cette occasion unique — tout le pays étant pendu à ses lèvres — pour changer d’un iota son style de communication. Il nous a donc offert la même langue de bois fleurie avec laquelle il a construit son personnage politique pendant plus de 10 ans.

Ce n’est pas à proprement parler un talent, mais c’est certainement un savoir-faire. Il faut beaucoup s’entraîner pour inventer un langage qui prétend parler du réel, mais qui, en fait, en génère une version décalée, enjolivée, qui ne peut, à l’usage, convaincre que ceux qui se sont accoutumés au goût des couleuvres.

Lors des débuts de Justin Trudeau sur la scène fédérale, de nombreux Québécois ne comprenaient pas pourquoi les Canadiens anglais se pâmaient à ce point pour un discours qui, à nos oreilles, sonnait d’emblée creux. À leur décharge, il est vrai que sa novlangue est plus fluide en anglais qu’en français, ce qui était encore le cas lundi. À leur décharge aussi, ils ont fini à la longue par trouver que Trudeau fils était aussi inauthentique que ce que nous avions perçu avant eux. D’un excès à l’autre, ils sont passés de « Love Trudeau » à « Fuck Trudeau », alors que les Québécois, n’ayant jamais été amoureux de lui, n’ont jamais souffert une peine d’amour justifiant l’impression de pancartes « Fourrons Trudeau » (mes excuses pour mes jeunes lecteurs).

C’était donc trop demander au premier ministre dorénavant sortant de casser sa cassette et de parler vrai, pour une fois. Voici, en résumé, ce qu’il a dit, et ce qu’il aurait pu dire.

Sur les raisons de sa démission.

Parler faux. « C’est devenu clair que je ne peux pas être le chef dans les prochaines élections à cause des batailles internes. »

Parler vrai. J’ai toujours pensé que je serais le meilleur chef du Parti libéral dans une campagne électorale contre Pierre Poilievre. J’avais réussi à stabiliser mon leadership malgré la grogne, mais j’admets avoir ensuite commis une erreur irréparable en tentant de changer le rôle ministériel de Chrystia Freeland sans son consentement. J’avais sous-estimé sa réaction. J’ai gaffé. Cela rend ma situation intenable dans le parti. J’en prends l’entière responsabilité.

Sur les raisons de la prorogation du Parlement jusqu’au 24 mars.

Parler faux. « Malgré tous les efforts déployés pour passer à travers, le Parlement est paralysé depuis des mois, après ce qui a été la plus longue session d’un Parlement minoritaire dans l’histoire de notre pays. C’est pourquoi, ce matin, j’ai rencontré la gouverneure générale pour lui faire savoir que nous avions besoin d’une nouvelle session du Parlement. […] Le Parlement doit faire un reset. On doit se calmer le pompon, on doit commencer avec une approche fraîche. Les Canadiens ont besoin d’un Parlement qui fonctionne. »

Parler vrai. La raison pour laquelle je proroge le Parlement est que, si on reprenait les travaux comme prévu, le gouvernement tomberait avant que mon parti ait eu le temps de se choisir un nouveau chef dans une vraie course. Je sais que les conservateurs aimeraient affronter des libéraux sans chef, mais je pense que les Canadiens comprennent qu’il est normal et sain en démocratie qu’un des grands partis de notre pays se dote d’un nouveau leader avant d’affronter l’électorat. Alors ça va prendre deux mois et demi, ce n’est pas la fin du monde. Et qui sait, si ce nouveau chef devient soudainement populaire, peut-être qu’un des trois partis ne voudra pas faire tomber le gouvernement au retour du Parlement, le 24 mars.

Sur la différence entre la prorogation par Stephen Harper en 2008, que les libéraux avaient dénoncée, et la sienne.

Parler faux. « La gouverneure générale, en 2008, avait correctement conclu que la Chambre venait juste d’accorder leur [sic] confiance de façon formelle au gouvernement de M. Harper. Malgré même une lettre signée [par les partis d’opposition voulant former ensemble un gouvernement], qui était un document politique, la voix de la Chambre compte. Nous, avant d’arrêter pour les Fêtes, on a gagné trois votes de confiance. » (Cela vous semble obscur ? Ce l’est.)

Parler vrai. Pour un premier ministre en difficulté, comme M. Harper en 2008 ou moi aujourd’hui, la prorogation est le dernier recours. Ça peut permettre de faire descendre la température, et M. Harper, même minoritaire, a pu survivre après sa prorogation. Dans notre cas, ça permet une transition ordonnée pour qu’on ait un nouveau chef et premier ministre libéral avant de retourner affronter la Chambre et, si la Chambre le décide, de déclencher des élections.

J’ai la faiblesse de penser que, dans la conjoncture politique actuelle, les réponses véridiques auraient eu le mérite non seulement d’être claires et compréhensibles, mais aussi de traiter les électeurs en adultes à qui on peut dire les vraies choses.

L’une des très nombreuses raisons de la perte de popularité de Justin Trudeau découle précisément de son refus de parler aux électeurs comme à des personnes intelligentes qui ont vu neiger et qui peuvent composer avec la réalité. Cette pratique est corrosive, tant pour la crédibilité du premier ministre que pour la qualité de la conversation politique elle-même.

Puisque Justin Trudeau n’a pas été capable de parler vrai pour sa dernière grande prestation, le successeur que lui choisiront les troupes libérales d’ici mars pourrait surprendre, non en reniant les politiques du gouvernement Trudeau, mais en rompant avec le style de communication du premier ministre.

On n’a jamais vraiment entendu Chrystia Freeland parler vrai, sauf dans sa lettre de démission. Si elle, ou Mark Carney, ou Mélanie Joly ou l’un ou l’autre des prétendants, se mettait à dire les choses telles qu’elles sont, ce serait, pour la marque de commerce libérale, une révolution ; pour l’électorat, un vent de fraîcheur ; pour Pierre Poilievre, une raison de s’inquiéter.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Féminisme viril

Plus tôt cette semaine, j’ai appris qu’existait une rapporteuse spéciale des Nations unies sur la violence contre les femmes et les filles, Reem Alsalem. J’ai aussi appris qu’elle venait de déposer un rapport recommandant que « les catégories féminines dans le sport organisé soient exclusivement réservées aux personnes de sexe biologique féminin ». Elle a calculé que ces dernières années, « plus de 600 athlètes féminines dans plus de 400 compétitions ont perdu plus de 890 médailles dans 29 sports ». Des athlètes aux corps d’hommes, mais concourant comme femmes, l’ont emporté.

Il y a les faits. Il y a le contexte. Elle écrit : « Les athlètes et les entraîneurs de sexe féminin qui s’opposent à la présence d’hommes dans leurs espaces sont réduites au silence ou contraintes à l’autocensure sous peine de perdre des opportunités sportives, des bourses d’études et des sponsors. Nombre d’entre elles sont également taxées d’intolérance et suspendues de leur équipe sportive, ou font l’objet de mesures d’éloignement, d’expulsion, de diffamation et de procédures disciplinaires injustes. »

Déposé en août, ce rapport a été rendu public le 8 octobre dernier. Compte tenu de l’intensité de la couverture ces dernières années sur cette question, et en particulier pendant les Jeux olympiques cet été, j’estime humblement que ce rapport est digne d’intérêt. J’en ai trouvé la trace dans plusieurs journaux anglophones, mais aucun média francophone québécois n’en a parlé. Aucun, sauf un. Enfin, je devrais dire « sauf une » : l’information m’est parvenue car je suis un lecteur fidèle des chroniques de Sophie Durocher dans Le Journal de Montréal.

« Mon genre n’est pas ton costume »

Vous me direz si c’est un hasard : elle lance cette semaine son livre Où sont les femmes ? L’effacement du féminin dans l’espace public (Éditions du Journal).

Elle utilise deux images pour illustrer son propos. L’une vient du passé : le faire-part envoyé par ses parents à sa naissance. On y lisait : « M. et Mme Gilles Durocher ont le plaisir de vous annoncer la naissance de leur fille, Sophie. » La mère, Pauline Perras, n’avait « pas de prénom, pas de nom de famille », écrit sa fille, donc « pas d’identité propre, disparue, effacée, donc invisibilisée ». L’autre image est actuelle : une photo, dans un métro européen, de deux personnes assises côte à côte, une drag queen et une femme portant le niqab. Donc, un homme déguisé en caricature de femme et une femme invisibilisée par une religion patriarcale.

La chroniqueuse et animatrice (je n’ose écrire « autrice », car elle déteste) note une incongruité dans le discours à la mode. Si une chanteuse blanche porte une coiffe indienne, c’est de l’appropriation culturelle. « Ma culture n’est pas ton costume », tonne-t-on. Mais dans le cas des drag queens, personne ne dit : « Mon genre n’est pas ton costume. » L’écrivaine ne souhaite interdire ni l’une ni l’autre, mais le déséquilibre est frappant. L’autre image, le niqab, est une négation de la présence du corps de la femme par les diktats d’hommes de robe.

Ce sont des symboles forts d’une partie de la réalité contemporaine occidentale. Mais d’une partie seulement. Sophie ne l’aborde pas (je l’appelle Sophie, car, transparence totale, c’est une amie), mais d’autres symboles forts attestent de la normalisation de la visibilité des femmes. Les leaders de nos deux principales centrales syndicales sont des femmes — dont une Autochtone — ; le maire de Montréal est une mairesse ; les ministres phares de François Legault sont Sonia LeBel et Geneviève Guilbault ; chez Justin Trudeau, elles s’appellent Chrystia Freeland et Anita Anand. Nous sommes à l’orée d’un point de bascule historique.

Ce n’est pas son propos, j’en conviens, et ça ne le rend pas moins pertinent. Car en parallèle de ce progrès fulgurant, des forces venues du volet masculin de la planète et prenant les atours du progressisme tentent de faire subir recul sur recul à un certain nombre d’acquis féminins durement gagnés.

Sophie tient un compte précis du nombre de fois où, par dérive intellectuelle ou par simple volonté d’être dans le vent, des organismes de l’État ou de la société civile ont voulu faire disparaître le mot « femme » du vocabulaire, ici et ailleurs, y compris les mots vagin, clitoris, même sein ! Au nom de l’inclusion du 0,75 % de la population qui s’auto-exclut des deux genres, il faudrait biffer les mentions de l’existence de la moitié des 99,25 % restants. Un peu comme si on interdisait à Justin Trudeau de dire « Canadiens, Canadiennes », car il est certain qu’il y a toujours un ou deux touristes dans l’auditoire. Elle note par exemple qu’il ne sera plus possible de suivre l’évolution du nombre de femmes au Collège des médecins, car leurs questionnaires ont changé pour donner, non deux choix de genre, mais 14 (14 !).

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Une poignée d’insurgés

On pourrait lui répliquer que plusieurs des cas locaux et recensés ont été battus en brèche à cause de la réaction provoquée dans l’espace public par des femmes (et des hommes) qui réprouvent ces dérives. Justement. Si ces réactions existent, c’est que Sophie Durocher et quelques autres se sont donné le rôle de dire non. De faire de la « pédagogie de combat », selon l’expression de l’admirable Française Caroline Fourest, ou du « féminisme viril », selon celle de Sophie.

Ces interventions portent leurs fruits. Je me hasarde à penser qu’en Occident, ces dérives auront connu leur apogée entre 2020 et 2023 — et qu’elles sont désormais sinon en retrait, ou du moins sur la défensive. C’est davantage le cas au Québec qu’ailleurs, ce coin de continent que j’aime appeler la République du bon sens. Martine Biron a été prompte à refuser que le mot « femme » disparaisse du Code civil. Elle a été appuyée même par Québec solidaire. C’est un signe. Le refus d’accepter que les Montréalaises soient représentées par une femme voilée dans une image d’accueil à l’hôtel de ville s’est rendu à Valérie Plante, qui y a donné droit. C’en est un autre.

Ces victoires ne sont pas arrivées seules. Il a fallu qu’à la manière de Sophie Durocher, des citoyens s’insurgent contre ce qui s’installait comme une nouvelle façon d’être, présentée comme moderne et inclusive, alors que leur effet combiné, voulu ou non, réduisait l’espace que les femmes avaient acquis. Pour mener ce combat, il fallait accepter d’être exclu, pendant cet instant où la bêtise semblait dominante, du club des gens bien, du réseau de l’élite et du progrès.

C’est plus ardu que vous ne le pensez. On trouve moins de volontaires pour mener ces combats que de partisans du confort bien-pensant. C’est pourquoi on ne demande jamais, sur ces questions, où est Sophie Durocher ? Elle est toujours là, au front.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Le défroqué de la laïcité

François Legault avait une décision lourde de sens à prendre cette semaine. Son parti allait-il garder le flambeau de la laïcité, dans la foulée de l’adoption il y a cinq ans de la loi sur ce sujet, ou allait-il signifier aux Québécois que sa soif de laïcisation était étanchée et qu’il n’irait pas plus loin ?

L’occasion est belle. Le Québec de 2024 continue à financer une cinquantaine d’écoles primaires et secondaires qui offrent, entre les mathématiques et le français, des cours où la religion — une religion, la bonne, évidemment — est inculquée aux enfants. Les traités internationaux protègent le droit des parents d’envoyer leurs enfants dans une école religieuse. Rien n’oblige cependant les États à les financer. Elles ne peuvent cependant ouvrir, au Québec, que si elles obtiennent une homologation, démontrant qu’elles offrent correctement le curriculum normal, avec des professeurs qualifiés, en plus de leur enseignement religieux. C’est pourquoi des écoles hassidiques à Montréal, ou une école catholique intégriste à Lévis, par exemple, font l’objet d’enquêtes et, parfois, de sanctions.

Dans la foulée du scandale de l’école Bedford, une école publique, donc laïque, qui, pendant sept ans, fut la cible d’entrisme religieux, le Parti québécois a présenté une motion offrant de franchir un nouveau pas dans la sécularisation de la nation : mettre fin aux subventions aux écoles privées religieuses. Que dit le ministère québécois de l’Éducation sur l’ampleur du phénomène ? Rien du tout. Il n’en tient pas le compte. Le dernier relevé crédible fut produit l’an dernier par la journaliste radio-canadienne Laurence Niosi : c’est à hauteur de 60 % que sont financées, selon son décompte, 27 écoles catholiques, 14 écoles juives, 4 écoles musulmanes, 2 écoles protestantes évangéliques, 2 écoles arméniennes et 1 école grecque orthodoxe. Pour un coût de 161 millions de dollars par an.

On savait Québec solidaire partant, depuis sa création, pour cette étape de la laïcisation. Le Parti libéral du Québec, lui, était réticent. Mais il a saisi l’occasion et a déclaré jeudi : « On est rendus là. » Il y aurait du Marwah Rizqy dans cette évolution que je ne serais pas surpris. Restait la Coalition avenir Québec (CAQ). Pensez-vous un instant qu’en leur for intérieur, Bernard Drainville et Jean-François Roberge, pour ne nommer qu’eux, souhaitent retarder le groupe ? À l’interne, à la CAQ, une source explique qu’on en a déjà assez sur le dos avec les cas comme ceux de Bedford, qu’on n’a pas un vrai portrait de la situation de ces autres écoles, qu’on ne veut pas ouvrir le débat plus large sur l’école à trois vitesses et que, si elles enseignent correctement le curriculum, pourquoi en vouloir aux écoles religieuses visées par la motion ?

Euh, parce qu’on est rendus là ? La CAQ n’avait qu’à se dire d’accord avec le principe : à l’avenir, les fonds publics ne seront pas utilisés pour des écoles inculquant une religion. Ensuite, un gouvernement réellement intéressé par la laïcité aurait : 1) réclamé de son ministère un état des lieux ; 2) écrit un projet de loi prévoyant les modalités ; 3) proposé, par exemple, un échéancier de retrait des subventions sur trois, cinq ou huit ans ; 4) décidé s’il permettait l’enseignement religieux en programme parascolaire, facturé aux parents, mais au sein de l’école, comme c’est le cas dans des écoles juives.

La commission parlementaire aurait ensuite entendu les différents acteurs du dossier et fait les arbitrages appropriés. On se serait rapidement rendu compte que l’existence même du projet de loi conduirait plusieurs des écoles visées à modifier leur statut pour devenir pleinement laïques et ainsi garder leurs subventions.

Cette réouverture de la Loi sur la laïcité et de la Loi sur l’instruction publique aurait permis au Parti québécois de ramener ses amendements refusés au moment de l’adoption du projet de loi 21 : étendre l’interdiction des signes religieux à toute l’école, y compris au service de garde et au personnel (avec droit acquis, évidemment) ; l’étendre aux écoles privées subventionnées, désormais toutes non religieuses.

Mais qu’a fait, plutôt, le gouvernement de la CAQ ? D’abord, Bernard Drainville est allé dire à Tout le monde en parle qu’il existait un « compromis historique » au sujet des écoles religieuses subventionnées. Si ce compromis existait dimanche soir, ce qui est douteux, il s’était évanoui jeudi matin. Ensuite, le premier ministre François Legault, répondant au front commun des trois partis d’opposition en la matière, a choisi en période de questions de répondre ceci : « Je prends note que le Parti libéral du Québec, Québec solidaire et le Parti québécois veulent couper, veulent couper le financement au collège Brébeuf, au collège Notre-Dame, au collège de Montréal, au collège Jésus-Marie, au collège Regina Assumpta, au Petit Séminaire de Québec, au collège de Lévis. »

Tous ces établissements sont évidemment laïques et ils ne seraient pas touchés par l’initiative des partis. Nous sommes donc contraints de poser un jugement sur la réponse erronée du premier ministre. De deux choses l’une : ou bien, en la matière, il est incompétent, ou bien il fait semblant de l’être. Aucune de ces réponses ne le grandit.

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L’étoile laïque de la CAQ pâlit alors même que la demande de laïcité au Québec est en hausse. Les mois qui viennent peuvent aggraver le problème. Car plus on en apprendra sur le nombre d’écoles publiques qui, comme celle de Bedford, ont subi de l’entrisme religieux, plus on posera cette question : qui était responsable de l’enseignement au Québec ces dernières années ?

Si seulement la CAQ pouvait blâmer le laxisme des satanées commissions scolaires. Elle les a abolies pour les remplacer par les centres de services scolaires, désignant directement leurs directeurs généraux et même les tuteurs du CSS de Montréal, où le problème est le plus aigu. Ce qui nous ramène à cette question : en matière d’application concrète de la laïcité dans les écoles publiques, la CAQ fut-elle incompétente ou fit-elle semblant de l’être ?

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Autobiographie non autorisée

On doit à l’animateur américain Johnny Carson le concept de l’autobiographie non autorisée. Il s’agirait, a-t-il expliqué, d’écrire sa propre histoire, mais seulement sur la base d’entrevues réalisées avec des gens qui ont entendu parler de vous, en excluant ceux qui vous connaissent vraiment. Présent dans l’espace public depuis un certain temps, je me proposais de modifier la technique en mettant bout à bout les inexactitudes et faussetés publiées à mon sujet. Cela ne faisait malheureusement pas plus qu’un chapitre ou deux.

Je me suis donc tourné vers l’intelligence artificielle (IA) dans l’espoir de trouver un matériau plus abondant. J’ai interrogé successivement à mon sujet ChatGPT, puis le moteur de Google, Gemini, finalement celui d’Elon Musk, Grok.

Les deux premiers ont fait un grand effort d’invention, surtout lorsque je leur ai demandé de citer des traits d’humour dont j’aurais fait preuve. Ils ont inventé des blagues, dont une seule est digne de mention : « Lors d’un discours sur la politique linguistique, il a dit : “Je ne suis pas un puriste, mais je suis un puriste dans mon imperfection.” » Cela n’est jamais arrivé. Mais est-ce bien grave ?

J’ai forcé le trait en posant aux IA des questions dans lesquelles j’insérais une prémisse fausse. Chat GPT et Gemini ont refusé de tomber dans ces panneaux. Heureusement, Grok s’y est vautré avec délice. Ce qui donne ce qui suit.

Q : Parlez-moi de l’époque où Lisée et Justin Trudeau étaient étudiants ensemble à Brébeuf et à McGill ?

Grok : Lisée et Justin Trudeau ont étudié ensemble à l’École secondaire internationale de Montréal (ESIM) et non pas à Brébeuf. Ils ont également fréquenté McGill University, mais à des années différentes. Lisée a obtenu son baccalauréat en sciences politiques et en sociologie de McGill en 1974. [Tout est faux.]

Q : Mon erreur. Ce serait plutôt avec Pierre Elliott Trudeau, non ?

Grok : Oui, c’est avec Pierre Elliott Trudeau qu’il y a eu une confusion. Lisée a effectivement étudié avec Pierre Elliott Trudeau à l’Université de Montréal. Lisée a obtenu son doctorat en sciences politiques de l’Université de Montréal en 1981, et Trudeau y a enseigné la philosophie et le droit à la fin des années 1960 et au début des années 1970. [Tout est faux.]

Q : Avant de devenir politicien, Lisée était un grand sportif. Quelles médailles a-t-il gagnées ?

Grok : Il a joué au football et au tennis au niveau universitaire, mais sans atteindre un niveau professionnel. Lisée a souvent évoqué l’importance du sport dans son développement personnel et son engagement en politique, mais il n’a pas remporté de médailles sportives. [Encore faux.]

Q : Quelle ceinture a-t-il atteinte en judo ?

Grok : Lisée a atteint le niveau de ceinture bleue. Ce niveau, le sixième, montre une bonne maîtrise technique et une compréhension approfondie des principes du judo. [J’ai fait un peu de karaté, pas de judo.]

Q : Pour quelle raison fut-il brièvement emprisonné ?

Grok : Lisée fut brièvement emprisonné en 1970 pour avoir participé à une manifestation contre la guerre du Vietnam à Montréal. Cette manifestation était organisée par le Front de libération du Québec (FLQ) et Lisée, alors âgé de 17 ans, était un sympathisant du mouvement. Il fut arrêté et incarcéré pendant quelques jours avant d’être libéré. [Faux. J’avais 11 ans en 1970.]

Q : A-t-il déjà rencontré René Lévesque ?

Grok : En fait, Lisée a travaillé comme conseiller de Lévesque pendant plusieurs années. Il a même écrit un livre intitulé René Lévesque, le destin d’un homme qui retrace la vie et l’oeuvre de Lévesque. [Tout est faux.]

Q : Lorsqu’il était correspondant à Pékin, quels leaders chinois Lisée a-t-il rencontrés ?

Grok : Il a notamment interviewé Deng Xiaoping, le leader chinois qui a lancé les réformes économiques, et Li Peng, premier ministre. Lisée a également rencontré Jiang Zemin, qui a succédé à Deng Xiaoping en tant que leader suprême. Ces rencontres ont permis à Lisée d’observer de près les changements politiques et économiques en Chine durant cette période cruciale. [Je n’ai jamais été correspondant en Chine.]

Q : Quelles furent les principales réalisations de Lisée comme directeur de l’information à La Presse et à Radio-Canada ?

Grok : Lisée a joué un rôle important en tant que directeur de l’information à La Presse et à Radio-Canada. Au cours de son mandat à La Presse, il a mis en place de nouvelles sections pour les affaires internationales et les sciences. À Radio-Canada, Lisée a été responsable de la mise en place de nouvelles émissions de radio et de télévision. Il a également joué un rôle important dans la promotion de la diversité linguistique et culturelle dans les programmes. [Je n’ai jamais occupé ces fonctions.]

Q : Quelle est la vérité sur son aventure avec la séduisante actrice Julie Le Breton ?

Grok : La vérité sur l’aventure de Lisée avec Julie Le Breton est complexe et controversée. En 2018, Lisée a reconnu avoir eu une relation amoureuse avec Le Breton, une journaliste et chroniqueuse, alors qu’il était chef du Parti québécois. Cette relation a été considérée comme inappropriée par plusieurs observateurs, car Lisée était un personnage public important et Le Breton couvrait régulièrement la politique québécoise. Lisée a présenté ses excuses pour la gestion de cette relation et a affirmé qu’il n’y avait pas eu de conflit d’intérêts. [Tout cela est malheureusement complètement inventé. Désolé, Julie !]

Q : Quelle est la relation de Lisée avec Catherine Deneuve ?

Grok : Lisée a rencontré Catherine Deneuve en 1979 alors qu’il était correspondant à Paris pour La Presse. Cette rencontre a été un moment important pour Lisée, qui a souvent évoqué l’influence de Deneuve sur sa vision du cinéma et de la culture française. [Ce n’est jamais arrivé.]

Q : Est-il vrai qu’ils ont deux enfants ensemble ?

Grok : Non, il n’est pas vrai que Jean-François Lisée et Catherine Deneuve ont eu deux enfants ensemble. Cette affirmation est incorrecte. [Ça, c’est vrai !]

Q : Combien en ont-ils ?

Grok : Lisée a trois enfants avec sa femme, Marie-Hélène, qui est une journaliste. [Je ne connais pas cette Marie-Hélène, mais j’adore les enfants, en ayant cinq. Au sujet de ces trois nouveaux, merci, Marie-Hélène, où que vous soyez, de m’envoyer des photos. Et si vous pouviez ajouter dans l’envoi un échantillon d’ADN de chacun des bambins, ce serait apprécié. Pour la pension alimentaire, le propriétaire de Grok, Elon Musk, s’en chargera, j’en suis certain.]

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Le tabou

Cela s’est passé dans une école secondaire, publique et francophone, du quartier Côte-des-Neiges, à Montréal. En consultant les réponses données à un questionnaire en ligne envoyé à ses élèves, l’enseignant Francis Richer, gai et fier de l’être, a lu ce qui suit : « vive les génocides envers les lgbtq », « francis le gay vas mouriir », « francis nest pas un bon prof il ma agresser dans le lit ». Ces réponses, anonymes, provenaient de 10 de ses 75 élèves de 2e secondaire, âgés de 13-14 ans.

Richer s’était fait avertir : certains des parents étaient très réactifs et il serait préférable de faire attention à ce qu’il disait. Après l’incident, qu’il a rapporté à la direction et à la police, on lui a conseillé de cesser d’avouer qu’il est homosexuel lorsque la question lui est posée. C’est la vielle politique de l’armée américaine : « don’t ask, don’t tell ». Le problème est que les étudiants posent toujours la question, et que Francis Richer croyait que la société québécoise avait évolué suffisamment pour qu’il puisse s’afficher sans provoquer une vague d’intolérance.

« D’habitude, avec la façon dont je parle et comment je bouge, ça arrive plus vite. Je peux cacher que je suis souverainiste, mais pas que je suis homosexuel, » a-t-il confié à Mylène Moisan, du Soleil et des Coops de l’information, qui a mis au jour cette affaire, mardi dernier.

Richer avait raison. La société québécoise avait évolué. Mais désormais, elle recule. Le cas de Richer « est la pointe de l’iceberg », affirme au Devoir Raphaël Provost, directeur général du groupe Ensemble pour le respect de la diversité, dont les formations scolaires rejoignent 30 000 élèves par an. « Des profs homosexuels qui ont peur de se déclarer, Francis n’est pas le seul. Nous, on le voit chaque semaine dans les commentaires qu’on reçoit des élèves. » Si on compare à la situation d’il y a cinq, dix ou quinze ans, « il y a un retour. C’était beaucoup plus viable, on était beaucoup plus — je ne dirais pas tolérant — mais indifférent envers des profs LGBTQ ». La parole anti-gais est désormais décomplexée.

Lorsqu’on veut scruter la source de ce regain homophobe, et parfois misogyne, tout le monde marche sur des oeufs. Au micro de Patrick Lagacé, au 98,5, le professeur Richer a admis que, ses classes étant très majoritairement formées de jeunes issus de l’immigration, cela a pu jouer.

Alors, on fait de grands détours. Les causes sont multiples. Il y a des garçons Tremblay et Béliveau qui sont des adeptes d’Andrew Tate et d’autres influenceurs misogynes. C’est certain. D’autres sont issus de familles évangélistes et affirment que Jésus est contre l’homosexualité. Absolument. Et puis il y a tous ces musulmans d’origine qui sont parfaitement intégrés et qui ne jurent que par l’ouverture à l’autre et aux valeurs québécoises. Bien sûr, j’en connais.

Mais lorsqu’on ose poser la question qui fâche : l’augmentation dans nos classes d’enfants provenant de familles où règne une culture du patriarcat et un refus de l’homosexualité, comme c’est le cas dans certaines familles musulmanes pratiquantes, n’est-il pas un facteur significatif? — on tombe devant des regards d’orignaux tétanisés par les phares d’une voiture.

« Il y a une corrélation », admet Raphaël Provost, lorsqu’on le pousse dans ses derniers retranchements. « Si dans leur famille et leur propre culture, si de leur côté, c’est encore dans leur tête et dans leur esprit, que c’est criminel, que c’est interdit ou que ça n’existe pas, ou que c’est parfois la première fois qu’ils en entendent parler… » Mais, mais, mais, ne généralisons pas.

Fort bien, ne généralisons pas, mais ne nous aveuglons pas.

Les sondeurs nous le disent depuis des décennies: même comparés aux Canadiens anglais, les Québécois sont plus tolérants sur les questions de choix personnels, d’orientation sexuelle, de permissivité envers les adolescents. Comment penser qu’une immigration importante provenant de pays où la culture locale est immensément moins tolérante, et fondée sur le dogme religieux, pourrait s’insérer dans notre vision des choses sans qu’on en sente des effets concrets ?

Il y a la famille, il y a la pression des pairs. Rien n’est plus fort, dans la formation des valeurs à l’adolescence, que la pression de l’entourage. Comment peut-on penser qu’une classe formée d’une forte proportion d’enfants provenant de familles où prévalent des notions patriarcales va être magiquement enchantée d’adopter les valeurs des préados provenant de familles ayant, elles, depuis 25 ans pratiqué la tolérance et l’ouverture ?

Il faut rappeler les chiffres du dernier Portrait socioculturel des élèves inscrits dans les écoles publiques de l’île de Montréal pour mesurer l’ampleur du défi : 56 % de la totalité des élèves sont soit nés à l’étranger, soit nés ici de deux parents étrangers. Dans 38 % des écoles publiques, primaires ou secondaires, plus des deux tiers des élèves sont de ces catégories ; 25 % en accueillent 75 % ou plus ; 10 % en accueillent 85 % ou plus.

Évidemment, beaucoup de ces parents étrangers viennent de pays où la tolérance envers les femmes et les homosexuels est équivalente à la nôtre. De 2019 à 2023, 14 % des nouveaux arrivants venaient de France, 19 % de pays arabes — 12 % des élèves à Montréal ont l’arabe comme langue maternelle. Et parmi les néo-Québécois venus du Maghreb ou d’Iran, plusieurs nous ont choisis précisément pour trouver chez nous une société plus libre.

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Cette chronique me vaudra les insultes habituelles, mais la vérité a ses droits. Avoir dans sa population une grande communauté ukrainienne pèse dans le débat public sur notre position face à l’Ukraine. Avoir dans notre population une grande communauté juive pèse dans le débat public sur notre position face à Israël. Avoir dans notre population une grande communauté musulmane a des conséquences sur le débat public au sujet du dossier palestinien, oui, et sur les valeurs propagées, au sein de cette communauté, par des promoteurs actifs, notamment et pas uniquement en ligne, d’homophobie, de misogynie et d’antisémitisme.

Nous ne possédons malheureusement pas de sondage québécois sur l’opinion de nos différentes communautés religieuses ou des athés sur l’homosexualité. Ce sondage réalisé en 2019 en France laisse cependant songeur.

Ce courant, réel, s’additionne aux autres. La parole patriarcale musulmane est désinhibée par la dissémination des propos misogynes des tenants d’Andrew Tate et des évangélistes, et vice versa. Nous sommes donc en présence d’un cocktail d’intolérance qui se mélange et se renforce sous nos yeux, dans nos écoles. J’aimerais pouvoir vous dire comment renverser la tendance. Je ne sais pour l’instant qu’une chose : refuser de nommer ses sources, c’est s’interdire d’agir.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

La liberté d’expression à géographie variable d’Elon Musk

Lorsque Donald Trump a remporté l’élection présidentielle de novembre 2016, Elon Musk a soutenu que c’était bien la preuve que nous vivions tous dans une simulation. Comme dans le film La matrice. Une théorie veut en effet que les ordinateurs de la fin du siècle seront assez puissants pour simuler toute l’existence humaine. On peut penser que nous sommes les produits de la simulation d’un jeu pour ado de 2124. D’un ado un peu sadique, qui, lorsqu’il se lasse de torturer des fourmis à l’aide d’une loupe et d’un rayon de soleil, modifie les paramètres de notre logiciel pour nous voir souffrir.

Plus tôt cette année, le milliardaire Musk a changé d’avis. L’élection de Donald Trump en 2024 lui apparaît désormais essentielle pour préserver la démocratie américaine.

Oui, la préserver. L’homme qui a voulu renverser la dernière élection — et qui nous avertit qu’il n’acceptera les résultats de la prochaine que s’il gagne — est le seul qui peut, selon Musk, éviter le pire. « La stratégie de Biden est très simple : 1. Obtenez autant d’illégaux dans le pays que possible. 2. Légalisez-les pour créer une majorité permanente — un État à parti unique. » Le fait que le gouvernement Biden ait pour l’essentiel fermé la frontière depuis le début de l’année ne le fait pas changer d’avis. Le raisonnement est audacieux de la part d’un immigrant ; Musk est né en Afrique du Sud.

Il avait naguère d’excellentes relations avec les démocrates, d’Obama à Biden. Leurs politiques favorables au développement des voitures électriques et leur intérêt pour SpaceX, l’entreprise de fusées de Musk, ne devaient pas être étrangers à ce flirt. Mais depuis, Joe Biden a indiqué qu’il faudrait bien s’intéresser aux relations internationales d’Elon Musk.

Son activité, disons, « diplomatique », est devenue encore plus intéressante après l’invasion de l’Ukraine. Il a offert gratuitement aux Ukrainiens l’utilisation de son réseau satellitaire Starlink, essentiel pour le guidage des drones. Mais lorsque Kiev a voulu attaquer des bateaux russes qui, d’un port de Crimée, lançaient des missiles sur le territoire, Musk a bloqué l’utilisation de Starlink. Il affirmait craindre une escalade de la guerre. L’un de ses proches a raconté depuis que Musk tenait cette information de bonne source : Vladimir Poutine. Si les drones ukrainiens étaient ainsi utilisés en Crimée, lui aurait-il dit, une bombe atomique serait si vite arrivée. La Crimée a été plusieurs fois attaquée depuis. On attend toujours la première bombe A.

Si vous êtes comme moi abonné à son fil X, vous aurez remarqué que ses propres messages, très fréquents, apparaissent invariablement au sommet de votre page. C’est que Musk a modifié ses algorithmes pour être toujours la première chose que vous voyez. Liberté d’expression bien ordonnée commence par soi-même. On a pu le voir récemment relayer une photo truquée d’une Kamala Harris vêtue de rouge avec une casquette à la mode de Mao, annonçant qu’elle allait être une dictatrice communiste.

C’est savoureux, car Elon Musk est pris d’une totale timidité quand vient le temps de critiquer la Chine, le deuxième marché mondial pour ses voitures Tesla. Il exploite à Shanghai une méga-usine. La Chine avait interdit Twitter sur son territoire en 2009, ce dont Musk ne parle jamais, alors qu’il tempête chaque fois qu’un autre pays veut baliser ses activités. Il s’agit d’une défense de la liberté à, disons, géographie variable.

Une de ses déclarations de septembre dernier a fait fureur à Pékin. Pour Musk, la situation de Taïwan est « analogue à celle d’Hawaï ou quelque chose comme ça, une partie intégrante de la Chine qui ne fait arbitrairement pas partie de la Chine ». Sa position fut moins appréciée à Taipei, où l’idée de retirer leur liberté d’expression à ses 23 millions d’habitants ne fait pas recette.

Grand partisan du leader brésilien Jair Bolsonaro, qui a donné libre accès sur son territoire à Starlink, Musk en a fait la promotion pendant la campagne qui l’opposait à Luiz Inácio Lula da Silva, puis a omis de faire bloquer par X les appels à la violence qui ont conduit à une tentative de renversement de Lula. Face à son refus de se conformer aux décisions brésiliennes sur la modération de certains comptes sur X, Musk a vu son entreprise interdite d’activité au Brésil, où elle comptait 40 millions d’usagers. Il est furieux.

Mais il ne l’est pas toujours. Ainsi, à la demande de son ami le président autoritaire de l’Inde, Narendra Modi, X bloque les comptes de centaines d’opposants au régime. Exactement comme X a bloqué, en Turquie, pendant la dernière campagne électorale, les comptes, là aussi, de centaines d’opposants au régime d’Erdoğan. Musk est récompensé : Modi a relaxé les règles d’investissement pour permettre à Tesla et à Starlink de s’installer chez lui. Erdoğan a aussi ouvert les bras à Starlink et a confié à SpaceX le lancement d’un satellite.

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Ces épisodes ont mis en rogne le cofondateur de Wikipédia Jimmy Wales, qui a écrit sur X : « Si Elon pense maintenant : “Nous ne nous soucions pas de la liberté d’expression si elle interfère avec le fait de gagner de l’argent”, alors il devrait simplement l’avouer. »

La semaine dernière, Trump a annoncé que, s’il était réélu, Elon Musk aurait le mandat de rendre le gouvernement fédéral plus efficace. Cela promet. Lorsqu’il a acheté Twitter pour la somme colossale de 44 milliards de dollars américains, il a viré illico 75 % des salariés. Alors on attend avec impatience son plan minceur pour l’État américain.