L’innocence de Nathalie Normandeau (texte intégral)

Nathalie Normandeau sait comment capter notre attention. Dès les premiers mots de son ouvrage, Debout devant l’injustice, elle nous plonge dans le drame personnel que constitue une arrestation à 6h00 du matin, l’attente dans la salle d’interrogation, la découverte de 14 chefs d’accusation de fraude et de complot, la prise de conscience de l’effondrement d’une réputation. Passer de vice-première ministre, coqueluche du gouvernement, figure montante du parti de pouvoir, à accusée numéro 1 de la grande traque québécoise contre la corruption politique, il y a de quoi craquer. Et Normandeau nous raconte quand, comment et combien de temps elle craque. On la comprend. On souffre avec elle.

(Une version courte de ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Extrait:

« Lorsque je me suis présentée chez le concessionnaire automobile pour louer une voiture, on a exigé un endosseur. C’était la première fois de ma vie qu’on m’imposait une telle condition. Moi qui ai commencé à travailler très jeune pour acquérir mon autonomie financière, je fulminais d’être ainsi obligée de m’en remettre à mon conjoint pour louer une voiture.

Deux fois, une compagnie m’a refusé une assurance vie à cause de mes accusations. La directrice d’une succursale d’une institution financière n’a pas daigné me rencontrer pour discuter de la possibilité d’obtenir un prêt personnel. Une compagnie de carte de crédit a fermé mon compte sans m’en aviser, alors que tous les mois j’honorais mes factures. Lors de mes quelques déplacements en sol américain, j’ai dû affronter les interrogatoires des douaniers. Chaque fois, le scénario était le même. On me conduisait dans une salle où je devais attendre de longues minutes, parfois une heure. J’étais à la merci du bon vouloir des douaniers. Tout ça alors que je n’avais aucune restriction ni interdiction de voyager à l’étranger. J’ai perdu mon emploi au FM93 et vécu la disgrâce auprès du public et dans les médias. Ma réputation a été entachée, mon nom sali et je me suis retrouvée avec une carrière en lambeaux. »

Bref, un cauchemar. Elle prend la plume pour retrouver son honneur et présent, enchevêtrées dans son récit, quatre démonstrations. Deux sont réussies. Deux, moins.

Le piège de Lafrenière.

Normandeau convainc complètement lorsqu’elle décrit le stratagème utilisé par le commissaire de l’UPAC, Robert Lafrenière, pour se faire reconduire à la tête de l’Unité. Le gouvernement de Philippe Couillard et le ministre de la Sécurité publique Martin Coiteux s’apprêtaient à le remplacer par Denis Gallant, ex-procureur à la Commission Charbonneau et alors à la tête du Bureau de l’Inspecteur Général de Montréal. Un excellent choix. Lafrenière décide cependant de procéder à l’arrestation de Normandeau, de Marc-Yvan Côté et de plusieurs co-accusés le jour même du dépôt du budget le 17 mars 2016 — un événement politique extrêmement important pour un gouvernement — et devance ainsi de quelques jours la date prévue pour la désignation de Gallant.

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Normandeau cite avec raison le témoignage d’un enquêteur au dossier à l’UPAC, Mathieu Venne, qui fut complètement décontenancé en apprenant que les arrestations étaient devancées par rapport au calendrier prévu. Il travaillait à fournir aux procureurs de la DPCP les éléments de preuve additionnels réclamés peu de temps auparavant et pour lesquels il pensait avoir encore deux semaines de travail à faire. Il n’avait plus que trois jours.

L’effet politique de l’arrestation de Normandeau et de cinq autres accusés était clair. Si le gouvernement Couillard remplaçait celui qui avait eu le courage d’arrêter une vice-première ministre libérale, il aurait l’air de vouloir punir l’Eliott Ness et protéger la fraudeuse. « Dans cet épisode, le gouvernement a plié un genou », écrit-elle. On ne saura le fond de l’affaire qui si MM Couillard et Coiteux nous donnent un jour leur version. Mais avec les renseignements disponibles, on ne peut conclure autrement : l’opération de l’arrestation le jour du budget est une opération politique de Lafrenière pour obtenir son renouvellement.

Les délais

Il ne fait aucun doute que Nathalie Normandeau souhaitait pouvoir faire, à la barre du tribunal, la démonstration de son innocence. Elle l’a fait volontiers devant la Commission Charbonneau. Se sachant sous enquête, elle a proposé de le faire devant les enquêteurs de l’UPAC, qui n’ont accepté qu’à la condition qu’elle se présente seule, sans son avocat. Une demande contraire à la pratique et à la justice. Elle se sentait suffisamment forte, et pensait la poursuite suffisamment faible, pour se faire innocenter au moment de l’enquête préliminaire. Mais les procureurs lui ont tiré le tapis sous les pieds, sautant cette étape. Elle souhaitait ensuite obtenir un procès séparé de celui des autres accusés, dont les requêtes faisaient trainer les choses en longueur. Ça lui a été refusé.

Il ne s’agissait donc pas de savoir si Nathalie Normadeau avait commis des fautes éthiques (j’y reviens). Mais des fautes criminelles pour lesquelles tout accusé doit être déclaré coupable hors de tout doute raisonnable. Dans l’état de notre connaissance de la preuve, et notre connaissance n’est pas totale, cette démonstration semblait très difficile à faire. C’était d’ailleurs l’avis d’un correspondant anonyme de Normandeau, se présentant comme quelqu’un qui travaillait à la Justice et/ou au DPCP, et qui lui fait part de la zizanie qui règne chez les procureurs au sujet de la qualité de la preuve et de la stratégie à suivre. Normandeau publie ces courriels dans l’ouvrage. Ils sont très éclairants. Comme le disent si bien les Italiens: Si non è vero, è ben trovato.

C’est donc en désespoir de cause, après quatre ans d’attente, que Normandeau dépose une requête en arrêt des procédures pour délais excessifs. Le juge André Perreault accorde cet arrêt fin 2020, à Normandeau et à ses coaccusés, dont Marc-Yvan Côté. Et déclare qu’ils sont aussi innocents que toute autre personne rencontrée sur la rue. Un baume sur la plaie de l’ex-ministre.

L’innocence

À lire les 358 pages de Debout devant l’injustice, on comprend que l’ex-ministre a le sentiment de n’avoir rien, absolument rien, à se reprocher. Ni criminellement, ni politiquement, ni éthiquement. Mais si vous faites comme moi cette lecture, c’est que vous êtes très intéressés par cette affaire. Prenez alors quelques minutes de plus en cliquant sur ce lien qui vous mènera au rapport de la Commission Charbonneau. Faites la recherche du nom Normandeau et passez quelques minutes éclairantes.

D’abord pour vous rendre compte que l’ex-ministre des Affaires municipales a utilisé avec une générosité suspecte un pouvoir discrétionnaire onéreux. Les villes qui demandent des subventions pour obtenir, notamment, des usines d’épuration, voudraient que l’État les finance à 100%. Ce n’est jamais le cas et les fonctionnaires ont un algorithme qui leur permet d’estimer quel fardeau économique chaque ville peut soutenir pour payer sa part. L’algorithme ne sait pas, mais les fonctionnaires savent, que les villes exagèrent souvent le taux d’emprunt qui leur sera consenti (ils disent 6% alors que ce sera 2%) et sous-estiment leur capacité financière. Les fonctionnaires disent donc souvent que le niveau de financement de l’État devrait être de 40 à 60%. La commission Charbonneau a démontré qu’à la demande de la ministre, son cabinet demandait dans un premier temps aux fonctionnaires d’augmenter la mise. Puis, la ministre en rajoutait, sans avoir à justifier d’aucune façon cet ajout.

Détail que Normandeau omet dans son ouvrage: c’est elle qui a fait modifier la loi pour augmenter son pouvoir discrétionnaire. Avant, un ministre ne pouvait augmenter à plus de 80% le financement. Avec elle, on pouvait l’augmenter jusqu’à 95%.

Il y a le côté sombre et le côté clair de la trentaine d’interventions de Normandeau pour maximiser les subventions. Dans les deux-tiers des cas, elle l’a fait pour offrir ces coussins financiers à des villes de Gaspésie, dont elle était la ministre responsable, et du Bas-Saint-Laurent, voisin. C’est le côté clair. Ces régions ont bien besoin d’aide, Normandeau a simplement trouvé un canal astucieux pour assainir leurs finances. Que l’argent soit allé dans des parcs, l’aménagement urbain ou le financement de groupes communautaires qui soutiennent les aînés, tant mieux. Il est vrai qu’en retour, les élus municipaux pouvaient se montrer reconnaissants envers leur généreuse ministre et l’appuyer lors des rendez-vous électoraux.

Le côté obscur s’appelle Roche. En Gaspésie et dans le Bas Saint-Laurent, la quasi-totalité des subventions bonifiées profitaient aux projets montés et livrés par Roche, la maison d’ingénierie où travaillait Marc-Yvan Côté, grand fournisseur de fonds pour les cocktails de financement organisés par le chef de cabinet de Normandeau et bon ami de Côté, Bernard Lortie, pour accumuler le trésor de guerre libéral.

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Le rapport de la Commission résume les choses ainsi:

« Nathalie Normandeau a déclaré qu’elle ignorait que Roche avait piloté autant de projets à aide majorée. […] Devant ces faits, elle a suggéré, en parlant de Marc-Yvan Côté et de Bruno Lortie, que ces derniers avaient agi à son insu : « On est venu pervertir mon engagement politique. »

Cette explication est toutefois difficilement conciliable avec cette autre affirmation de la ministre : « […] en Gaspésie, il y a à peu près que Roche qui existe, là, dans les grandes firmes […] BPR aussi, mais moins que… que Roche. » Cette réalité, bien connue aussi de son attaché politique, laisse peu de doutes quant au fait que, lorsque la ministre Normandeau recommandait des projets à aide majorée en Gaspésie, elle ne pouvait ignorer que ceux-ci, dans la plupart des cas, seraient réalisés par la firme Roche. Conformément à la preuve entendue, elle était au courant des relations étroites qu’entretenaient Lortie et Côté, et elle connaissait les fonctions de Côté au sein de la firme de génie.

Les données et les témoignages présentés devant la Commission confirment ainsi que les liens privilégiés entre Marc-Yvan Côté et le cabinet de Nathalie Normandeau n’ont pas été sans effet : ils ont mené à l’obtention d’un bon nombre de contrats pour la firme Roche durant les années 2005-2009. Cette situation de favoritisme à l’endroit des projets pilotés par une firme de génie est d’autant plus troublante qu’elle ne survenait pas seulement dans un contexte où le chef de cabinet et le représentant de la firme de génie partageaient des relations étroites. Les deux hommes étaient impliqués dans l’organisation d’activités de financement qui rapportaient chaque année environ 40 000 dollars à la ministre. »

Tout le monde le fait, fais le donc !

Nathalie Normandeau a offert à la commission une admission qui n’apparaît pas dans son livre. Elle admet avoir erré lorsqu’elle a fait de son chef de cabinet, donc le grand manitou des dossiers de subvention, le responsable du financement politique. « Avec du recul, c’était une mauvaise idée de confier l’organisation d’activités de financement à mon chef de cabinet, c’était une mauvaise idée de permettre à des gens de firmes de génie de s’impliquer dans le financement. »

Certes. Mais elle n’a fait que reproduire dans son cabinet ce que tout le monde faisait dans tous les cabinets libéraux. D’ailleurs, tous les membres de son cabinet et de tous les cabinets, dès leur nomination, étaient intégrés officiellement à la liste des « solliciteurs » officiels du Parti libéral du Québec sous Jean Charest et son bras droit Marc Bibeau.

Bref, on ne pouvait pas être aussi allumée que Nathalie Normandeau et ne pas savoir qu’il y avait entre Roche, la caisse du Parti libéral et les subventions, non un simple retour d’ascenseur, mais une véritable Grande Roue, bien huilée.

Normandeau affirme aussi qu’elle n’a appris qu’en 2005 que les entreprises, comme Roche et toutes les autres, utilisaient un système de prête-noms pour les dons politiques et remboursaient illégalement leurs employés après qu’ils aient fait leur don. Pour croire cette affirmation, il faudrait être convaincu que Mme Normandeau est une tête de linotte. Je ne le crois pas un instant.

Cet autre extrait du rapport de la Commission est éloquent:

« Nathalie Normandeau a fait valoir, de son côté, ses « hauts standards éthiques » et laissé entendre que son chef de cabinet et des firmes de génie auraient peut-être abusé de sa confiance […]. Elle a déclaré à maintes reprises qu’elle avait érigé un « mur » ou une « muraille » entre ses fonctions de militante et son rôle de ministre. L’annonce d’une subvention du MAMROT [Ministère des Affaires municipales] au cours d’une activité de financement démontre pourtant une confusion des rôles entre les fonctions de militante et celle de ministre. Elle a également déclaré qu’elle s’attendait à ce que tous manifestent la même rigueur éthique qu’elle-même. Interrogée sur les moyens qu’elle avait utilisés pour faire connaître aux membres de son personnel les standards éthiques qui étaient les siens, Nathalie Normandeau a admis qu’elle ne leur avait transmis aucune directive à ce sujet et qu’elle n’avait jamais abordé cette question. »

La Bouc Émissaire

« Oui, j’ai été un bouc émissaire, écrit-elle. Ce constat m’attriste parce qu’il est révélateur des dérives dont est capable notre système. […] Encore aujourd’hui, je suis outrée et choquée d’être celle qui a payé pour le PLQ. Comme si j’étais LA responsable du financement politique et que ce parti reposait sur mes épaules! « 

On la suit sur cette lancée. Mais la bouc émissaire de qui ? On sent bien qu’elle ne veut accuser personne, surtout pas Jean Charest qui semble avoir été une des seules personnes au Parti libéral à l’avoir soutenu en privé après son arrestation et qui, révèle-t-elle, lui a un jour offert de prendre sa succession à la tête du parti.

Mais elle nous donne un indice, par citation interposée. En avril 2016 une source qui se fait appeler Pierre et qui semble superbement informée contacte des journalistes de la tribune de la presse à Québec. Il affirme au reporter Louis Lacroix : « Ce n’est pas
Nathalie Normandeau, à trente-troisans [l’âge auquel elle a accédé au Conseil des ministres], mairesse de même pas 500 habitants [Maria, en Gaspésie, où la population était
de 2 517 personnes en 2014], qui a organisé tout ça, tu comprends ? Le gros poisson, on sait c’est qui. »

Cela tombe sous le sens. Et ceux qui ont cru que Lafrenière accusait Normandeau pour obtenir d’elle des informations pour inculper le gros poisson présumé, donc Jean Charest et Marc Bibeau, ont eu tort. Aucune tentative en ce sens n’a été faite. Mais après avoir attiré notre attention sur cette citation pleine de bon sens, Normandeau prend un pas de recul: « Bien que je n’aie jamais été dans le secret des dieux quant à la façon dont M. Charest a mené ses affaires en tant que chef de parti, il m’est difficile d’imaginer qu’il ait commis des gestes de nature criminelle. »

L’enquête Mâchurer, toujours en cours au sujet de MM. Bibeau et Charest, finira-t-elle un jour par nous le dire ? Des affidavits publiés en janvier 2020 contiennent des témoignages criminellement incriminants envers Marc Bibeau (qui nie tout et défend son intégrité) et attestent de : recours conscient et organisé à des prête-noms, dons en argent comptant, trafic d’influence, détention par M. Bibeau d’informations confidentielles.

On comprend que Mme Normandeau n’aura rien à dire au procès qui, un jour peut-être, voudra incriminer son ancien patron.

On veut bien croire aussi que l’ancienne mairesse de Maria fut entraînée dans une culture éthiquement malsaine qu’elle n’a pas inventée. Elle avait le malheur d’être une des figures les plus plus attrayantes du conseil des ministres et d’avoir la main sur un important robinet de subventions. Elle était donc parmi les plus sollicités pour faire entrer les contributions dans la grande roue du financement illégal de son parti.

Innocente, Nathalie Normandeau ? Criminellement, certes. Mais elle fut le rouage conscient et enthousiaste d’un manège qui empestait le favoritisme et le copinage politique. « Je ne suis pas si innocente », chantait Britney Spears, dont on salue la libération. Le refrain sied aussi à Mme Normandeau.

Mais on convient avec elle que le traitement que lui ont infligé l’UPAC et le DPCP est condamnable. Il est vraisemblable qu’elle n’ait été coupable que de la dérive éthique collective insufflée par les Charest et Bibeau. Elle dit se tenir debout devant l’injustice. Soit. Elle dénonce Lafrenière et ses manoeuvres, comme l’incurie, l’incompétence ou la partialité du DPCP. Bien. Et ces gens ont des comptes à nous rendre.

Mais on ne sera collectivement satisfait que lorsque ceux dont elle fut la bouc émissaire, les vrais gros poisson, seront à leur tour dans le box des accusés.

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La « Gauche efficace » ? Ma définition.

Avec un gros clin d’oeil, pour se défendre d’une accusation d’être un conservateur de droite, François Legault a déclaré qu’il était de la « gauche efficace ». Déclaration étonnante de la part de l’homme qui a créé un parti en le fusionnant avec l’Action démocratique du Québec, qui affichait une droite désinhibée.

« Pour une gauche efficace » est le titre d’un livre que j’ai publié à l’automne 2008. Dans l’introduction, je donne la paternité de l’expression à François Legault, qui l’avait beaucoup utilisé pour caractériser son action gouvernementale au sein du Parti québécois (de 1998 à 2003) et son approche. Il la tenait lui-même de son conseiller d’alors l’histoirien Éric Bédard. Il s’agit d’atteindre des objectifs de solidarité, mais en utilisant des moyens qui assurent la performance et la reddition de comptes — moyens qui déplaisaient souverainement à la bureaucratie gouvernementale lorsque François était ministre de la Santé et de l’Éducation mais qui avaient à mon avis beaucoup de mérite.

En fait, écrivant le livre, j’avais passé un peu de temps à chercher une autre expression que « gauche efficace » pour mon titre. Gauche pragmatique, adulte, qui sais compter, renouvelée… Mais j’ai du me rendre à l’évidence que le mot « efficace » exprimait le mieux la direction à prendre et répondait le mieux aux attentes de saine gestion exprimée par une partie des citoyens.

Laisse-t-elle entendre qu’auparavant, elle était « inefficace » ? Je répond sans langue de bois: oui, parfois naïve aussi, et certainement pas aussi efficace que les citoyens le demandent et qu’elle peut l’être. Le mot est donc à la fois une reconnaissance et un engagement.

*    *    *

Voici donc ma définition de la Gauche efficace, telle qu’on la trouve dans mon ouvrage.

Le courage d’agir pour le bien commun en sortant des sentiers battus

La réforme, on l’aura compris, présuppose le courage. Celui d’accepter des réalités désagréables, de se préparer à des changements dérangeants, d’évaluer des pistes jusque là honnies.

J’ai la faiblesse de croire que le Québec est un terreau particulièrement fertile pour l’émergence d’une nouvelle façon d’aborder les grands dossiers, atteignant des objectifs de gauche en utilisant les moyens de l’efficacité. Le pragmatisme et l’innovation, au service du bien commun.

Qu’est-ce qui distingue (ou devrait distinguer, car je l’invente ici un peu à mon gré) la gauche efficace de la droite et de la gauche classique ?

Pour la gauche classique, la protection des acquis mène souvent à une fossilisation des positions. C’est une posture défensive qui se méfie trop souvent du changement. Une culture idéaliste de l’égalité tend aussi à niveler par le bas et à refouler l’initiative. La gauche classique ressent également un malaise face à la richesse et à l’entreprise. Je trace le tableau à grand traits.

Avec le Fonds de solidarité de la FTQ et Fondaction de la CSN, les organisations syndicales québécoises ont fait des pas sans commune mesure en Occident pour apprivoiser et s’approprier la création de richesse. Les organisations communautaires engagées dans l’économie sociale ont également fait du Québec un lieu phare pour l’entrepreneuriat social.

Je tente une définition de la gauche efficace:

L’objectif global

Le projet de la gauche efficace est celui d’une société où il fait bon vivre et qui a donc les moyens de sa qualité de vie. Elle a pour objectif de favoriser l’épanouissement économique, culturel, scientifique, écologique de ses citoyens et de ses communautés. La gauche efficace ne vise pas la création de richesse comme fin en soi, mais la qualité de vie, dont la prospérité durable est une variable essentielle.

L’objectif individuel

On a longtemps dit que la droite visait la réussite de l’individu et la gauche la réussite du groupe. Cela est à la fois exact et inexact. Car la défense, par la gauche, des droits humains et des droits de chaque travailleur, protégé par sa convention collective ou par une amélioration du code du travail, a mis la force du groupe au service des droits individuels.

Nous sommes cependant à une nouvelle étape du développement social. Comme l’écrit le grand sociologue Alain Touraine « désormais nous n’avons d’autre fondement que nous-mêmes : nous revendiquons le droit d’être nous-mêmes, nous avons la volonté d’être reconnus comme êtres de droits et avant tout du droit d’être nous-mêmes. »

C’est cet individualisme qu’expriment tous ces membres de la classe moyenne, du 450, de Québec et de la Beauce, qui cherchent des solutions ailleurs. Ils jugent que les sociaux-démocrates ne se sont pas suffisamment penchés sur leur réussite à eux, leur vie à eux, se concentrant sur les besoins de la collectivité ou des seuls démunis.

La gauche ne peut tourner le dos à cette nouvelle réalité. Avec la fin du pouvoir religieux, le déclin de la structure familiale, la montée de la précarité de l’emploi, l’accélération des changements, chacun est plus seul que jamais et plus responsable que jamais de sa propre réussite.

Mais au chacun pour soi de la droite, à une culture qui pousse l’individualisme vers l’égoïsme, la gauche doit répondre : tous pour un ! Elle doit proposer des solutions qui créent les conditions de la réussite de chacun, qui donne à l’individu les repères et les moyens de son cheminement et qui lui permette de vivre les « passages à vide » (licenciements, maladie) sans que ces crises deviennent catastrophes.

La stratégie

La gauche efficace veut vivre au présent, tout en préparant l’avenir. Finis les « lendemains qui chantent », qu’il s’agisse du légendaire « grand soir » socialiste, ou des illusoires retombées économiques positives à long terme pour les pauvres d’une augmentation des revenus à court terme des millionnaires.

La création et la distribution de richesse vont de pair. Les stratégies d’augmentation de richesse doivent être conçues pour à la fois protéger les salariés et les citoyens impliqués dans le changement et assurer une distribution équitable de la richesse créée.

La méthode

L’histoire humaine nous apprend que l’appât personnel du gain, la prise de responsabilité et de décision, l’émulation sont des ressorts essentiels de l’innovation. Introduisons-les dans le secteur public, faisons des salariés et des cadres, chaque fois que c’est possible, des entrepreneurs intéressés et engagés et voyons le résultat.

Rien n’est plus néfaste, pour la qualité de nos services publics aujourd’hui, que la guerre larvée que mènent nos gouvernements contre l’État et ses employés. Moins nombreux vous serez, disent nos gouvernements récents, mieux ça ira. Ils comprennent : on nous méprise. Comment les en blâmer ?

La gauche efficace croit en la créativité et l’innovation qui découlent de la prise de responsabilité – et de gain – des salariés impliqués et de leurs organisations dans le privé comme dans le public et l’économie sociale. Elle croit que l’investissement dans le capital humain, des années préscolaires à la vie adulte, est le meilleur levier pour des vies réussies et une économie en croissance.

Le rapport au marché

Nous avions l’habitude de dire, avec Lionel Jospin, « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché ». Certes, mais cela implique que l’économie n’est que de marché. L’acceptation, nécessaire, du marché par la gauche ne signifie pas qu’il faille lui accorder toute la place. Il est plus juste de dire que nous vivons dans des économies avec marché et intervention publique.

Comme l’explique l’économiste français Christophe Ramaux, « raisonner en termes d’ « économie de marché », c’est ravaler au rang de simples accessoires ce qui lui échappe pour tout ou partie : l’État social, en particulier,  avec ses quatre piliers que sont les services publics, la protection sociale, le droit du travail (et à la négociation collective) et les politiques économiques(monétaires, budgétaires, industrielles, commerciales, etc.) de soutien à l’activitéet à l’emploi. »

Ce constat appelle deux attitudes, complémentaires. Le refus de la marchandisation de toute la société (éducation, santé, culture). Le refus, aussi, de considérer les salariés comme une marchandise, qu’on embauche, débauche, utilise et rejette. Mais également la reconnaissance de la place centrale et de la valeur de l’entreprise et de l’entrepreneuriat dans l’économie.

La gauche a longtemps considéré l’entreprise et l’entrepreneur comme l’ennemi. Et si la tension entre salariés et entreprises est une constante du jeu économique pour la distribution de la richesse au sein de chaque entreprise, la gauche efficace doit considérer globalement que le succès des entreprises québécoises est une condition essentielle du succès de la société québécoise.

C’est donc sans hésitation qu’elle doit admettre que la création de richesse passe, indubitablement, par un coup de pouce constant à nos entreprises privées, dont la compétitivité est le socle principal de notre prospérité collective. (Mais pas le seul socle : songeons qu’au Québec, le premier employeur privé est une coopérative, le Mouvement Desjardins.) Les coûts de production des entreprises doivent rester, au Québec, en deçà de celui de nos compétiteurs occidentaux. C’est un minimum dans le siècle sino-indien qui s’ouvre. Cette compétitivité doit passer par une réduction du fardeau réglementaire (sauf environnemental et social). Et s’il faut réduire un impôt pour assurer la compétitivité de nos entreprises, obtenons simultanément, en échange, un engagement pour le bien commun, qu’il soit de formation professionnelle, de promotion des minorités en emploi, d’ouverture à la réduction du temps de travail pour les parents et les aidants naturels. Ce doit être donnant-donnant, gagnant-gagnant. Voilà ce qui’est être efficaces, mais de gauche.

Il faut donc résister à l’idée simpliste voulant qu’on laisse le capitalisme créer la richesse et qu’on s’appuie sur l’État pour la redistribuer. Il faut au contraire réhabiliter l’entreprise en soi et affirmer que l’entreprise, même privée, est un lieu social essentiel de la vie collective et de ses participants : les actionnaires et entrepreneurs, certes, mais aussi les salariés et les cadres, les voisins et la communauté, comme les clients.

Cela signifie que la société doit voir l’entreprise non seulement comme une froide machine à richesse, mais comme un lieu de vie et d’épanouissement pour ceux qui la font fonctionner et qui participent à sa réussite.

Le rapport à l’entrepreneuriat

Contrairement à la droite, la gauche efficace a une vision de l’entrepreneuriat qui dépasse la seule entreprise privée. Elle croit à l’économie plurielle. L’entrepreneuriat syndical et d’économie sociale ont le potentiel de devenir une source importante de création de richesse, monétaire, certes, mais surtout sociale. (En 2005 au Québec, 6254 entreprises d’économie sociale soutenaient 65 000 emplois équivalents temps plein, pour un chiffre d’affaires de 4,3 milliards $. En 2007, le secteur coopératif et des mutuelles comprenait 3240 entreprises soutenant 87 000 emplois et un chiffre d’affaires de 22 milliards. Cela équivaut à 5% de l’emploi privé non-agricole au Québec.)

Cette économie collective a des caractéristiques particulières : c’est une économie de proximité, qui offre des services aux personnes, des enfants aux aînés (garderies, logement communautaire, comptoirs alimentaires) et génère des produits à consommation locale: produits locaux et régionaux, production biologique, restauration, culture, tourisme social; son fonctionnement est démocratique, dans la mesure où elle fonctionne en groupe, en délégation ou de manière coopérative, forge des liens avec la communauté, les consommateurs, les producteurs et constitue donc une école de la citoyenneté; elle fait preuve d’innovation, car elle s’insère dans de nouveaux créneaux, délaissés par l’économie marchande, notamment ceux de la prévention.

Globalement, le Québec souffre d’un manque de nouveaux entrepreneurs. Il faut faire éclore l’entrepreneuriat partout où il se trouve.

Le rapport au privé et au public

La gauche ne devient pas plus efficace parce qu’elle s’ouvre à la privatisation. Elle le devient en forçant le développement de nouvelles pratiques dans le  privé comme dans le public. Et dans ce dernier notamment en militant pour la décentralisation, pour la responsabilisation, pour la démocratisation, bref en forçant l’État à rompre avec la manie de tout standardiser dans  la livraison de ses services pour faire davantage confiance aux communautés et aux acteurs – notamment les salariés du privé et du public.

Les autres gisements de richesse

L’exclusion de la société d’une partie des Québécois, les plus pauvres, les moins instruits, les analphabètes, est considérée par la droite comme une réalité désagréable mais inévitable. La gauche efficace croit au contraire qu’il y a là un gaspillage de vies et de talents qui nécessite une intervention soutenue.

Faire reculer l’exclusion, la pauvreté, l’analphabétisme permet non seulement à ces citoyens d’accéder à une meilleure qualité de vie, mais offre à la société un réservoir supplémentaire de richesse et de créativité. Les investissements consentis dans la réduction de l’exclusion sociale sont largement récupérés ensuite dans les coûts évités dans toute la chaîne sociale : moins de décrochage, de troubles sociaux et de santé, de criminalité, davantage de productivité.

Le rapport à l’État

Je n’ai pas parlé ici de la question nationale. Même sans elle, je serais partisan d’un État vigoureux. Mais parce que les Québécois forment une minorité singulière en Amérique, la santé de son premier outil collectif, l’État, est doublement (oserais-je le dire?) capital.

De plus, un État québécois crédible et respecté est la condition d’un rassemblement plus large en faveur de la souveraineté, puis un atout important pour le succès économique et politique des premières années d’un Québec indépendant.

Plus généralement, l’objectif n’est ni l’État-minceur, ni l’État-obèse, mais l’État fort parce qu’efficace. L’État respecté parce qu’à l’écoute du citoyen et de ses salariés ayant retrouvé le goût du service public. L’État crédible parce que responsable et compétitif.


Tous ces titres disponibles en cliquant ici.

Voir: Le wokisme en fiction, rire et pleurer

On peut penser que le première incurson du wokisme dans la fiction fut de l’ordre de la dérision. Deux chercheurs de l’Université de Portland en Oregon ont voulu mettre en lumière le caractère frauduleux des théories woke en proposant à une revue savante un texte affirmant que le pénis était, davantage qu’un organe sexuel, une construction sociale responsable, en particulier, du réchauffement climatique. Même si les auteurs avaient signalé qu’ils fondaient une partie de leurs recherches sur la lecture des mots-clics sur Twitter (hashtags), leur texte fut approuvé par le panel de scientifiques chargé de vérifier le sérieux de la recherche, et fut publié sous le titre de: “The Conceptual Penis as a Social Construct.”

Un des auteurs, Peter Boghossian, professeur de philosophie, fut accusé, non d’avoir utilisé une méthode scientifique pour dénoncer une fumisterie universitaire, mais d’avoir pratiqué une expérience sur des « sujets humains ». Les « sujets » étant les pauvres professeurs piégés ayant approuvé le caractère scientifique de leur article. Ils étaient, eux, les victimes, Boghossian, le micro-agresseur. Ce dernier vient de démissionner de l’université de Portland, estimant que les Woke ont irrémédiablement dévoyé ce lieu de savoir. On peut lire sa lettre de démission ici.

Hilarant !

Le phénomène woke avait fait son apparition dans la littérature américaine en 2000 sous la plume de l’auteur Phillip Roth, dans son exquis The Human Stain, (en français La tache). Le livre a été porté à l’écran en 2003 avec Anthony Hopkins et Nicole Kidman dans les rôles titres. En français, le film s’appelle La couleur du mensonge. Il est notamment disponible sur Prime Video.

The Human Stain, ou La Tache, est à pleurer. On pouvait penser que l’intrigue sur la question raciale, était, soit tirée par les cheveux, soit l’illustration d’un cas très rare. Le réel ayant dépassé la fiction, cette trame dramatique a quitté la littérature pour s’imposer dans l’actualité.

Si on pleure avec La Tache, on rit avec The Chair, sur Netflix. Une nouvelle directrice du département de littérature, jouée par Sandra Oh, doit composer avec la chute des inscriptions des étudiants, l’âge avancé de plusieurs professeurs et… les wokes. Un prof ayant voulu se moquer du fascisme en faisant un salut nazi en classe, je vous laisse imaginer la suite.

The Chair/La directrice n’offre pas une critique forte et nuancée du phénomène. Il apparaît comme une réalité dans laquelle elle doit naviguer. L’intérêt de la série tient aux caractéristiques des personnages, pour beaucoup truculents, aux dialogues et aux situations. Un divertissement.

Sur Neflix.


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Voir. « Love Fraud » un docu #moiaussi comme nul autre

À un moment du documentaire Love Fraud, on demande au protagoniste principal combien de fois il a été marié. Il répond cinq fois. La documentariste lui donne le nom d’une autre femme. Ah oui, se souvient-il, elle aussi. Et une autre. Et une autre. Et une autre.

La violence conjugale n’est qu’un élément des quatre heures de reportage-poursuite Love Fraud. L’embobinage conjugal, l’arnaque amoureuse sont les sujets centraux. Un homme qui n’a rien d’un Casanova cible des femmes seules dans la quarantaine pour leur dérober, pour l’essentiel, le petit pactole d’une vie d’économies.

Elles finissent par se reconnaître, sur un blogue, échangent leurs expériences et décident d’embaucher une chasseuse de prime pour retrouver leur escroc et le mettre derrière les barreaux. Chasseuse de prime car l’homme fut reconnu coupable de quelques chefs d’accusation mineurs, fut relâché sous condition et a pris la poudre d’escampette.

Les documentaristes Heidi Ewing and Rachel Grady embarquent dans l’histoire au moment où l’embauche se fait et la poursuite s’amorce. Ce qui nous permet de suivre la progression de la chasse à l’homme et l’implication des victimes dans ce processus de recherche de la punition de l’escroc.

Le travail de montage est remarquable. Le travail d’animation visuelle ajoute au récit une patine d’étrangeté étonnante et bienvenue. Je le recommande fortement.

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Francais: le grave danger des demi-mesures

J’ai une admiration sans borne pour Guy Rocher, un des pères de la loi 101. C’est donc avec une fébrilité que je m’apprête à le contredire. Dans Le Devoir de samedi, il attirait notre attention sur le danger des demi-mesures. Ce n’est pas chaque décennie qu’un gouvernement a la capacité de donner un élan historique à notre langue nationale. Le PQ de 1977 a livré une réforme qui avait couvé pendant un quart de siècle et, comme le rappelle M. Rocher, le Dr Camille Laurin est allé au-delà des attentes. Mieux que d’autres, il avait compris à quelle profondeur il devait ancrer la réforme.

(Une version légèrement écourtée de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Une fenêtre semblable est ouverte pour François Legault. Un large consensus s’est établi sur le déclin du français et l’opinion attend des mesures fortes. Lui livrer des demi-mesures qui n’aurait pas la force nécessaire pour renverser la situation équivaudrait à gaspiller un moment historique.

Guy Rocher propose d’étendre la loi 101 au Cégep. Il est rejoint par un nombre croissant d’intervenants. Ils y voient, dans les outils disponibles, celui qui frappe le plus fort.

Malheureusement, et c’est là où je fausse compagnie à M. Rocher, c’est l’exemple même de la demi-mesure. Elle donne l’impression de la fermeté. Elle rate complètement la cible.

Elle interdit aux jeunes québécois qui sortent de onze ans d’enseignement primaire et secondaire en français et qui, donc, sont pour la vie parfaitement opérationnels en français, de flirter avec l’anglophilie inhérente aux cégeps anglophones. Le gain n’est pas inexistant. Mais il ne résout pas notre problème.

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Quel est-il ? L’extension rapide de l’anglais langue de travail à Montréal. C’est le moteur du déclin du français. Il découle en particulier de la propension de salariés non francophones d’imposer l’anglais au travail (selon l’OQLF, cette attitude est responsable du tiers des échanges en anglais). Certes, cette tendance délétère se heurte à une faible résistance de la part de francophones pour lesquels l’impératif de français langue commune est faible et encore davantage de la part d’allophones pour lesquels le français et l’anglais sont des langues secondes. Admettons aussi le facteur d’efficacité: les francos et les allos bilingues ne veulent pas perdre de temps à tenter de comprendre un anglo dont le français est trop faible.

Pour modifier cette dynamique, l’extension de la loi 101 au Cégep ou encore la réduction du financement des Cégeps anglophones est non seulement inutile mais, à la marge, contreproductif. En laissant les anglos (et les allos anglicisés) dans leur ghetto collégial, en retirant de leurs classes ceux qui parlent le français, on réduit leur contact déjà ténu avec la réalité francophone.

Le problème qu’il faut résoudre est exactement là où cette demi-mesure n’aide en rien: dans la formation des anglos et des allos anglicisés. Il faut faire en sorte que chaque future cohorte de diplômés de Dawson, de McGill et des autres institutions post-secondaires anglos doivent avoir acquis 1) une excellente maîtrise du français écrit et oral 2) la conviction que la nation québécoise tient mordicus à ce que le français soit la langue commune, que cela plaise ou non.

Il y a deux façons d’y arriver. La première est renforcer l’enseignement du français pendant les trois premières sessions d’un cours général de Cégeps anglos puis d’obliger l’étudiant à faire sa dernière session en immersion dans un Cégep francophone. Pour obtenir son diplôme il devra, comme son collègue francophone, réussir son examen de français final, éliminatoire. (Cela doit s’accompagner de cours de maintien du français au niveau universitaire anglo, avec examen final éliminatoire, et d’exigences de français pour les étudiants étrangers qui, sinon, sont un facteur d’anglicisation de Montréal.) J’ai défendu cette position pendant plusieurs années et elle figure au programme du PQ.

J’estime que la détérioration du français à Montréal est si rapide (passer de 9 à 25% d’entreprises à bilinguisme intégral en 12 ans est catastrophique), que l’étiolement du concept de français langue commune est si grave qu’il faille désormais aller plus loin et poser un geste politique, symbolique et national plus résolu: le Cégep en français pour tous.

Il ne s’agit pas de fermer Dawson et les autres, mais de les transformer, sur 10 ans, en Cégeps francophones (entre 10 et 50% de leurs enseignants sont déjà francophones). Il s’agit d’un geste national qui affirme que dans ce coin francophone d’Amérique nous avons décidé de faire du Cégep en français le point de passage commun et obligatoire de toutes nos futures élites techniques et professionnelles.

J’entends l’argument: mais, la constitution ne protège-t-elle pas l’enseignement en anglais ? Seulement aux niveaux primaire et secondaire. Nous avons carte blanche pour les Cégeps.

J’entends: mais, les étudiants anglos seront pas de niveau ? Justement, il faudra les mettre à niveau dans les dernières années du secondaire.

J’entends: mais, la communauté anglo sera contre ? Elle sera contre toutes les réformes proposées. Opposition pour opposition, autant appliquer la bonne réforme. Cela dit, il est préférable d’arguer que cette réforme est inclusive, assurant aux jeunes anglos un réel succès dans le marché du travail francophone, que d’aller défendre l’atrophie des Cégeps anglos avec l’extension de la loi 101.

J’entends: mais les jeunes anglos vont partir en Ontario ? En ce moment, c’est ce qu’ils font, sortant de leurs Cégeps et universités sans réelle maîtrise du français. Une perte nette pour la communauté anglo et pour l’investissement dans leur éducation.

J’entends: oui mais là, ils vont partir faire leurs études en Ontario ? Nous sommes dans un pays libre. Mais il ne faut pas penser que la mobilité est si grande à cet âge. Les coûts sont énormes hors-Québec et ces exilés n’auraient pas accès à nos prêts et bourses.

J’entends: mais c’est énorme ! Oui, et c’est ce qu’il faut. L’exact contraire d’une demi-mesure. 


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Affaiblir le français : mode d’emploi

Si on souhaitait mettre en péril le français au Québec, comment s’y prendrait-on ? On pourrait penser que c’est chose facile. Les francophones québécois ne forment que 2% de la population du continent, sont soumis à la force d’attraction de la plus grande puissance économique et culturelle de l’histoire, ont en leur sein une minorité anglophone vivante et active, leur statut de grands exportateurs et leur ouverture sur le monde en font une des populations les plus bilingues en Occident.

(Une version légèrement écourtée de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Pourtant, ils résistent. Par le poids du nombre. Pas plus tard qu’en 1981, 83% de tous les Québécois et 57% des citoyens de l’île de Montréal étaient francophones, détenant ainsi une masse critique assurant leur pérennité. C’est donc là qu’il faut frapper : réduire graduellement la proportion de francophones.

Illustrons la chose avec la métaphore de la baignoire, chérie par les profs de math. L’eau y fut longtemps au-dessus de 83 degrés (le pourcentage de francophone au Québec). L’air ambiant étant proche de 0 degrés (le climat linguistique anglo-continental) est en soi refroidissant. Le trou n’y est pas tout à fait bouché et s’y écoule lentement une eau à 83 degrés (les décès). Il y a aussi un robinet (l’immigration). Depuis près de 20 ans les gouvernements libéraux et aujourd’hui la CAQ ont réglé ce robinet à une température d’environ 50 degrés (seulement la moitié des immigrants connaissent le français au point d’entrée). Mieux, ils ont augmenté son débit de 80% (passant de 30 à 55 000 immigrants par an), désormais proportionnellement un des plus importants au monde. Pas étonnant que la température moyenne baisse, désormais à 80%, en route pour 74% d’ici 15 ans selon Statistique Canada.

Comme l’essentiel de l’opération se déroule sur l’île de Montréal, (et à Laval et Longueuil), c’est là que la chute de température est la plus rapide. Les francophones sont passés à 53%, en route pour 49%. Un très bon début.

(L’article reprend après la pub.)

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Les habitués de ce débat s’envoient des taux de transfert linguistique par la tête. Ils parlent du moment où un allophone se met à parler la langue du pays d’adoption dans sa cuisine et sa chambre à coucher. À Toronto, New York ou Chicago, 100% de ces transferts se font vers l’anglais, assurant la pérennité de la langue nationale. Au Québec ? « Il faudrait que ce soit 83% vers le français, alors que ce n’est que de 54% », disent les pessimistes. « Mais parmi les plus récents arrivants, c’est 75% » rétorquent les optimistes !

Ne les écoutez pas. Ils se disputent les miettes. La réalité, c’est que la quasi-totalité de nos allophones (+de 90%) ne font pas ce transfert. Ils sont en stand-by. Grâce à eux, la situation linguistique est semblable au coyote de Road Runner. Il a quitté la terre ferme, il est stationnaire, dans le ciel, en haut du précipice. La force de gravité ne l’a pas encore tiré vers l’abîme.

Nous avons plusieurs cartes à jouer pour démontrer (aux allos, pas au coyote) que la gravité doit jouer pour l’anglais. Il faut par exemple ajouter dans des collèges et universités anglophones du centre-ville de Montréal plusieurs dizaines de milliers d’étudiants étrangers qui ne parlent pas le français et à qui on ne l’enseigne surtout pas. Embauchons-les ensuite comme commis dans les magasins et Bonjour-Hi la visite ! N’exigeons pas des jeunes adultes de notre communauté anglophone une réelle compétence en français pour obtenir leurs diplômes collégiaux et universitaires. Ils comprendront que cela n’est pas indispensable. Faisons en sorte qu’une partie grandissante de la crème de tous nos étudiants s’inscrive dans leurs institutions post-secondaires pour vivre ces années cruciales dans un contexte qui les prépare au moins au bilinguisme intégral et, au mieux, à la prédominance de l’anglais.

Multiplions aussi les permis temporaires de mobilité de la main d’œuvre offerts sans contrainte linguistique (40 000 par an).  pour irriguer encore la masse critique anglophone dans les entreprises.

Assurons-nous ensuite que la connaissance du français ne soit pas une condition d’obtention de la citoyenneté canadienne au Québec. La convergence de ces facteurs permettra de comprendre que, malgré les réels progrès du bilinguisme, le nombre d’unilingues anglophones a pu augmenter, entre 2011 et 2016, de 30 000 personnes. Un tour de force.

La tâche de rendre le français folklorique au Québec est lourde et prendra plusieurs générations. Heureusement une phase transitoire est à portée de main : faire franchir à l’économie de la métropole un point de bascule linguistique. Depuis la loi 101 et un net recul de l’anglais dans les affaires – dû en grande partie au départ de 600 000 anglophones, on en revient toujours à la question centrale du nombre – on constate dans les entreprises une situation de bilinguisme à dominante francophone. Il faut passer maintenant au bilinguisme intégral.

La chose est bien enclenchée. Environ 60% des offres d’emploi à Montréal réclament l’anglais (y compris, selon une enquête journalistique, pour pelleter de la neige!). L’avenir est prometteur : sur l’île, 80% des francophones de 25 à 44 ans parlent l’anglais, davantage donc que les 76% d’anglos du même âge qui parlent le français. Mieux encore : la moitié des jeunes francophones disent être indifférent à ce qu’on les accueille en français ou en anglais dans les commerces.

L’économie québécoise exportant près de la moitié de sa production et de ses services, il est normal que l’interface avec le continent anglo-américain se fasse dans la langue de Shakespeare. Les excités du français aimeraient qu’une fois complétés ces échanges téléphoniques et numériques avec clients et fournisseurs anglophones, les discussions entre salariés québécois se fassent en français, langue de travail commune.

Heureusement, Statistique Canada nous informe qu’à Montréal, la proportion d’entreprises faisant fi de ce principe et travaillant en mode bilingue intégral est passée de 9% en 2006 à 15% en 2016. Une progression linéaire nous permet de prévoir que la majorité des entreprises de Montréal seront intégralement bilingues d’ici 2042 (dans 21 ans!). L’étape suivante coulera de source: l’anglais langue commune au travail.

Vous craignez que ce plan soit déjoué par l’actuel gouvernement? Ne tremblotez point. Il peut aligner toutes les « mesures costaudes » qu’il voudra. Tant qu’il ne réglera pas le robinet à 83 degrés, et il s’engage à ne pas le faire, notre affaire est ketchup.


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Ma liste de lecture

Quelle formidable idée du Devoir d’avoir demandé à chacun de ses chroniqueurs d’offrir aux lecteurs une liste de lecture. Les choix sont évidemment déchirants car il ne s’agit pas des lectures de l’année et que cela ne doit pas être non plus les meilleurs livres lus depuis l’enfance. Mais bon, voici ce que ça donne. On peut cliquer sur l’image ou sur le titre pour commander en ligne sur le site des libraires indépendants.

1 – Ta mort à moi, David Gaudreault

Le seul scandale, avec ce livre magnifique, ambitieux et pétillant, c’est qu’il n’ait pas reçu le prix Goncourt.

2. La petite fille qui aimait trop les allumettes,
Gaétan Soucy

Beau et triste à vous fendre le cœur.

3. Le rêve de Champlain, David Hackett Fisher

Remarquable fresque sur notre plus grand héros : Champlain

4. Histoire des Patriotes, Gérard Filteau

Colonialisme, espoir, rébellion, répression sanglante : une lecture indispensable

5. Camille Laurin : L’homme Debout,
Jean-Claude Picard

La vie d’un homme plus grand que nature, remarquablement racontée

6. Les rêves de mon père, Barack Obama

Fascinante discussion de la question raciale américaine à travers l’histoire personnelle d’Obama.

7.  La tache, Philip Roth

Roman prémonitoire sur les dérives de l’obsession racialiste, par un auteur chevronné

8.  Elon Musk, l’homme qui va changer le monde, Ashlee Vance

La question : qui de Steve Jobs ou d’Elon Musk est l’innovateur le plus important du dernier siècle ?

9. À quoi ça sert de grandir, Harold Gagné

Ces récits de vies à la DPJ sont bouleversants au point qu’on ne peut les lire d’un trait.

10 – Journal d’une humaniste, Sylvie Bergeron

Remarquable histoire d’une missionnaire québécoise en Algérie, racontée par une plume de qualité, celle de ma conjointe.

Cher Adib, je vous vois

Cher Adib Alkhalidey,

On ne s’est jamais rencontrés, Adib. Je vous dis « cher » car vous faites partie de ma famille élargie. Celle que vous avez appelée avec amour, dimanche dernier sur le plateau de Tout le monde en parle, le peuple québécois. Je vous dis ça aussi parce que vous êtes très attachant.

Je vous ai d’abord remarqué lors d’un monologue où j’ai adoré votre humour. Je vous ai beaucoup vu à Like Moi et j’ai noté vos trop brèves apparitions dans Le mirage, les Beaux Malaises et le dernier Dolan. J’étais ravi que vous soyez désigné révélation de l’année aux Oliviers.

(Une version légèrement écroutée de cet article a été publié dans Le Devoir.)

Votre déclaration de dimanche m’a ému et troublé. Ému parce que votre cri du cœur était d’une authenticité à couper au couteau. On entendait dans votre appel à la reconnaissance une détresse réelle, une douleur. Qui pouvait rester de marbre ? Parlant des personnes racisées, des Autochtones et des immigrants, vous avez dit : « Les jeunes qui ont 10 ans aujourd’hui vivent la même chose que j’ai vécu à 10 ans. Ils ne regardent pas la télé parce qu’ils se voient nulle part. Quand ils se voient on rit d’eux et on les humilie…. Si ces personnes-là se sentaient vues de manière dignes dans la société, ce serait totalement différent. Mais en ce moment on est en train de priver une génération au complet  du droit d’appartenir au Québec. Du droit de s’identifier à la culture québécoise. C’est des apatrides, parce qu’ils ne se voient nulle part.»

Chambre d’ami

Ému, oui. Mais troublé. Puisqu’on met nos émotions sur la table, je vais vous partager les miennes. Depuis l’adolescence je rêve que le Québec devienne un pays où, pour citer le poète, la chambre d’amis sera telle qu’on viendra des autres saisons pour se bâtir à côté d’elle. Pour moi, l’émergence de membres de la diversité et des enfants de la loi 101 dans le paysage artistique et politique est une source de fierté. J’aime encore mieux mon Québec quand je vois que Dany Laferrière, Kim Thuy et Boucar Diouf sont considérés, non comme des touristes ou des figurants, mais comme des stars de notre culture.

Je sais qu’on offre à Grégory Charles et à Normand Brathwaite l’animation d’émissions en heure de grande écoute parce qu’ils ont un talent fou. Mais puis-je admettre que je tire une joie réelle devant le succès de Québécois qui n’ont pas ma couleur de peau ?

Quand j’ouvre ma télé, moi, je note qu’il est devenu normal de voir des Québécois de couleur dans les émissions de fiction, pour adultes et pour enfants, comme dans nos publicités. Comme vous, naguère, leur absence me pesait. Attentif, je n’ai pas manqué de noter  que cette dernière année, deux séries télé ont enfin mis en scène des autochtones dans des rôles importants, Épidémie et Fugueuse, la suite. J’ai même entendu dire qu’un humoriste né dans un désert marocain et qu’on ne savait même pas chanteur a pu présenter son premier album sur le plateau télé le plus écouté de la nation.

Vous me direz, je les remarque d’autant mieux qu’ils ne sont pas nombreux. Certes. Mais vous nous dites qu’il n’y en a pas du tout.

A-t-on, au delà des perceptions, une bonne idée de leur présence ? Une journaliste de Radio-Canada a fait le décompte en septembre 2019 du nombre de premiers, seconds et troisièmes rôles tenus par des membres de la diversité dans les 10 séries de fiction alors les plus écoutées. Sachant qu’il faut viser entre 13 et 16% pour correctement refléter leur présence au Québec, elle a trouvé que les troisièmes rôles sont joués à 12,8 % par des acteurs de la diversité, les deuxièmes à 16,2 %, les premiers à 8,1 %.

Aux informations, parfois présentées à TVA par l’Innu (et auteur primé) Michel Jean, parfois à Radio-Canada par Azeb Wolde-Giorghis, d’origine éthiopienne, je vois presque tous les soirs la révélation sanitaire de l’année, Horacio Arruda, aux parents Portuguais. Le nouveau président du Parti Québécois est né au Congo. La cheffe du Parti libéral a des racines haïtiennes, son critique en finances est né au Brésil et la mère de sa députée la plus visible, Marwa Rizky, vient du Maroc. La CAQ a deux ministres noirs et a désigné la syndicaliste jusqu’à récemment la plus populaire au Québec, Régine Laurent, à la tête d’une commission cruciale pour l’avenir de nos enfants. Elle est née à Port-au-Prince.

Adib, cher Adib. Dites-moi que ce n’est pas suffisant. Dites-moi que ce ne sont pas les bons rôles. Dites-moi qu’on n’est toujours pas à une juste représentation des 16% de minorités visibles à l’écran, dans des postes de responsabilité, dans la fonction publique. Je serai avec vous. C’est ce que je dis moi-même depuis 25 ans.

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Mais lorsque vous avez dit qu’on ne vous voyait « nulle part » sauf pour vous humilier, j’avoue, cela m’a blessé. Blessé dans ma fierté de Québécois, certes non satisfait de la lenteur des progrès, mais au moins fier des progrès réalisés.

Rassurez-vous, Adib, je ne veux pas vous censurer. Je ne crois pas, comme le ministre fédéral Steven Guilbeault présent dimanche, que le droit à la liberté d’expression s’arrête « là où la blessure de quelqu’un d’autre commence ». Déclaration dangereuse pour la liberté d’expression et de surcroît contreproductive dans la recherche d’une lecture commune des choses. D’abord parce que les vérités sont souvent blessantes et qu’elles doivent être dites. Ensuite parce que les exagérations aussi sont blessantes et, lorsqu’elles sont pensées et non dites, on ne peut simplement pas y répondre, même avec bienveillance, comme je tente de le faire, surement gauchement, dans cette missive.

Je sais que certains estiment que si un membre de la majorité blanche (pire, un ancien chef de parti) est blessé par un propos, c’est bien fait pour lui car, comme chacun sait, il est un descendant de colonialistes et n’a que ce qu’il mérite. Je n’ai pas perçu chez vous, cher Adib, cette forme nouvellement revendiquée de la fermeture d’esprit.

Parler du cœur

Le progrès suppose le dialogue, qui n’est souvent qu’une façon de dissiper une série de malentendus, de faire reculer les fausses perceptions.

Voilà ce que je souhaitais vous dire aujourd’hui. Je sais que j’exprime ici le sentiment ressenti par beaucoup de vos auditeurs de dimanche qui vous adorent mais qui, dans le huis clos de leurs salons et rivés à vos paroles ont dit, tout bas ou tout haut : « mais, mais, mais…» Ils ont attendu en vain que Guy A ou Dany vous demandent : On ne vous voit nulle part ? Vraiment ? Aucun progrès ? Que dites-vous de Boucar et d’Horacio ?

Ils ne furent cependant d’aucun secours. C’est d’autant plus étrange qu’au cours des ans, leur plateau a été particulièrement utile à faire connaître au grand public les visages, voix et contributions de la diversité. Mais j’ai la certitude que s’ils avaient eu ce cran, vous auriez nuancé vos propos, devant l’évidence. Admettant que, oui, bon, j’exagère, mais vous voyez ce que je veux dire.

Vous parliez du cœur. Souvent, il ne fait pas de quartier. Je suppose qu’ils n’ont pas voulu, en vous contredisant un brin, vous blesser. C’est le paradoxe, voyez-vous ? S’ils vous avaient traité en égal, en interlocuteur régulier, ils vous auraient porté la contradiction gentiment ou, comme ils le font quelquefois lorsqu’ils ne craignent pas de blesser, rudement.

Concluez-en que, puisque je vous estime membre de ma famille élargie, je vous fais l’amitié de vous parler franchement. Vous et moi, Québécois, sommes de la race qui ne dédaigne pas une bonne chicane, la plupart du temps prélude à la réconciliation et à la fête.

Signé : un compatriote, Jean-François

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