François Legault et le journalisme inutile

raynauld_andre_1993-140x150C’était le 2 juin 1980. Jeune journaliste au service radio de la Presse Canadienne, j’avais appris que le critique économique de l’opposition libérale à Québec, l’éminent professeur André Raynauld, allait démissionner le lendemain.

Faisant un Woodward-et-Bernstein de moi (les limiers qui ont révélé le scandale du Watergate), j’appelai Raynauld pour lui demander si c’était vrai. Trop honnête pour mentir, le député refusa d’infirmer ou de confirmer. (Quel rapport avec Legault ? Patience.)

« Vous comprenez, lui dis-je du haut de mes 22 ans, qu’en ce cas, refuser de démentir me laisse conclure que c’est vrai. » Puis, fort de ma source et de ce non-démenti, j’informai la Terre entière que le député Raynauld allait, dans moins de 24 heures, annoncer son départ.

Une heure plus tard, les journalistes de la presse parlementaire à Québec accrochaient Raynauld à l’entrée du caucus des députés et lui faisait avouer que, oui, il quittait.

Le lendemain, je me suis senti tout croche. Quel gain tangible le droit du public à l’information avait-il tiré de cette annonce prématurée ? Aucun. Le pauvre professeur Raynauld, qui ne serait jamais ministre de quoi que ce soit, devait avoir deux beaux moments en politique. Son entrée et sa sortie. Je lui en avait ravi la moitié. Et pourquoi ?

Pour annoncer, quelques heures à l’avance et en catastrophe, ce qui devait être un événement public, transparent, expliqué par son principal protagoniste, à son rythme et par une déclaration soigneusement préparée.

Je venais de pratiquer le journalisme inutile. Je me suis juré que je ne m’y reprendrais plus.

Détestable, inévitable

Le journalisme est admirable lorsqu’il révèle au public des faits importants que le pouvoir (politique, économique, social) voulait lui cacher. Encore plus admirable lorsque, à force d’enquête et d’intelligence, il met au jour des phénomènes insoupçonnés ou explique ce qui était inexpliqué.

Mais la recherche du scoop pour le scoop est l’inévitable et détestable scorie du processus. La publication, ce vendredi, d’extraits du manifeste de François Legault tombe dans cette catégorie.

Il s’agit d’un groupe de personnes qui ont longuement travaillé sur des idées, et sur un texte, qu’ils veulent rendre public ce lundi, en répondant à toutes les questions.

En quoi le droit du public à l’information est-il servi par la publication prématurée de ce texte et sa présentation par des journalistes qui font leur propre tri, choisissent leur propre emphase sur tel ou tel aspect, plutôt que de laisser les auteurs s’exprimer d’abord eux-mêmes ?

Aucun. Au contraire. Dans ce cas, le journaliste s’insère entre l’information et le public et offre une version appauvrie de ce que devait être l’événement, si on l’avait laissé se dérouler comme prévu.

Un des beaux cas dans l’histoire québécoise était l’obtention par des journalistes, la veille de sa publication, du livre blanc de René Lévesque sur la souveraineté-association. « On a travaillé toute la nuit », m’a dit un grand ami qui était sur le coup. Il était très surpris de mon manque d’enthousiasme.

Je tique tout autant lorsque le New York Times obtient une copie de l’autobiographie de Bill Clinton avant son lancement ou lorsqu’un quotidien concurrent — c’est arrivé — obtient la copie du dernier livre d’enquête de Bob Woodward avant que ce dernier n’en divulgue les meilleurs morceaux dans son propre quotidien, le Washington Post.

Il s’agit là, non de la divulgation de documents secrets, mais de la divulgation de documents qui sont sur le point d’être largement diffusés. (Transparence totale: On a voulu faire le même sort à mon livre Sortie de secours, en 2000.)

Cette pratique est-elle inévitable ? Absolument. La mécanique même de la pratique du journalisme suppose qu’on veuille « sortir la nouvelle » le plus tôt possible et, nécessairement, avant son concurrent.

Un journaliste qui obtient la copie du manifeste de Legault détient un « scoop » qui, non seulement fait vendre de la copie (voir la une du Journal de Montréal de samedi), mais démontre qu’il est un bon journaliste.

S’il fallait que, par respect pour Legault et pour le public, ce journaliste décide de ne pas publier cette information, il court le risque qu’un de ses collègues concurrents, lui, n’ait pas ce scrupule. Sa retenue n’aurait servi à rien et, informé, son patron lui passerait tout un savon.

« Fucker le game plan »

La situation est encore plus compliquée que ça. Il arrive régulièrement que des pouvoirs donnent une information confidentielle à un journaliste prématurément pour:

– Obtenir deux ou trois jours de couverture, plutôt qu’une. Le jour de la fuite, puis le jour du débat sur la fuite, puis le jour de l’annonce officielle.

– Tester une idée. C’était une spécialité du gouvernement Bourassa: faire couler un projet de réforme pour  jauger la réaction, puis décider d’aller de l’avant ou de faire marche arrière en fonction des commentaires.

Mais il y a aussi une pratique du journalisme inutile, voire nuisible, qui consiste à constamment anticiper le processus de décision gouvernemental et à éventer de quelques jours l’annonce de politiques.

Un des plus grands limiers du journalisme québécois, auquel on doit d’innombrables et utiles scoops, Denis Lessard, de La Presse, appelle cette technique — qu’il pratique — « fucker le game plan ».

Le gouvernement a travaillé des mois sur une politique. Il s’apprête à l’annoncer, à l’expliquer, à répondre aux questions, à faire, parfois, un huis-clos avec les journalistes pour que les experts soient à leur disposition.

La politique sera ensuite critiquée ou encensée — sûrement les deux — et examinée sous toutes ses coutures.

C’est le game plan. Dans la phase de préparation de la politique, plusieurs hypothèses ont été évoquées, par les fonctionnaires, les cabinets, les élus — et proposés par les lobbies et les contre lobbies. Pour qu’une discussion fructueuse ait lieu, ses participants doivent avoir la possibilité d’être audacieux. D’avancer des idées qui dérangent. Le processus d’élaboration de la politique fait le tri, accepte et rejette, combine et décide.

Le journalisme inutile, ici, rend public les hypothèses les plus choquantes ou innovantes, en cours de discussion. C’est parfois parce qu’un des participants au débat veut faire tuer cette idée en la coulant à la presse. C’est parfois parce que le journaliste a beaucoup insisté pour avoir cette information et — dans un cas célèbre — parce qu’il sait dans quelle poubelle les versions successives sont jetées.

Mais l’effet secondaire de cette pratique est de tétaniser l’innovation dans le processus de discussion interne. D’appauvrir le bassin d’idées neuves, de peur de la fuite.

Ce qui passe et ce qui reste

Voilà l’environnement dans lequel évoluent les femmes et les hommes politiques. Ils doivent répondre de leurs erreurs véritables — et ils en font. Ils doivent se défendre quotidiennement devant une opposition qui n’a que du mal à dire de leur travail — c’est systémique.

Alors même qu’on les accuse de ne rien faire, ils préparent fébrilement, en coulisse, les politiques qu’ils veulent présenter, c’est certain, sous leur meilleur jour. Mais avant même qu’ils puissent avoir ce moment où ils livrent le fruit de leur travail, des parcelles d’information se retrouvent dans les gazettes — et alors ils doivent rectifier un tir qu’ils n’ont pas encore tiré — ou encore leur labeur est divulgué avant même qu’ils ne puissent le faire eux-mêmes.

En cinq ans dans les coulisses du pouvoir, de 1994 à 1999, j’ai pu constater le niveau de frustration que cela impose à des êtres humains qui sont convaincus d’œuvrer pour le bien public et ne comprennent pas pourquoi leur chemin est jonché d’autant d’obstacles.

Venant du journalisme, j’étais sidéré de voir à quel point les responsables politiques étaient affectés par la couverture journalistique. (L’ancien éditorialiste Michel Roy a eu la même expérience lorsqu’il est devenu conseiller du Premier ministre Mulroney.)

Il faut un peu de recul pour comprendre que les politiques restent, la couverture journalistique passe. Le livre blanc de René Lévesque est enraciné dans l’histoire. Sa publication prématurée, non. Le manifeste de Legault sera un des événements politiques majeurs du début 2011. Le scoop de Quebecor, non.

La couverture journalistique, avais-je pris l’habitude de dire aux députés et ministres qui s’en plaignaient, c’est comme la température. Il ne sert à rien de s’en plaindre, il faut seulement s’habiller en conséquence.

Reste que, en théorie, si les journalistes vivaient, personnellement, deux expériences, ils pourraient devenir moins prompts à pratiquer le journalisme inutile.

Le premier est d’être critiqué nommément dans un journal, de préférence par une source anonyme. Cela m’est évidemment arrivé. On ressent une perte de contrôle de sa propre image que seuls les personnages publics connaissent. Très, très désagréable. À la longue, on s’habitue. Mais ça ne devient jamais normal.

Le second est le suivant:  il faudrait qu’un ministre obtienne un des premiers jets de l’article que le journaliste prépare sur lui ou une de ses politiques — avec les fautes, les informations non vérifiées, les phrases incomplètes.

« Comme c’est mal écrit et ridicule », dirait le ministre. « Du travail bâclé ! »

« Mais, répliquerait à bon droit le journaliste, je n’ai pas fini de travailler, ce n’est qu’un brouillon » !

« Je n’ai que fucké ton game plan » rétorquerait le ministre. C’est le jeu, non ?

Mise au point sur la « gauche efficace »

209412-selon-sondage-crop-elections-avaient-150x150La preuve que des gens écoutent Jeff Fillion, qui diffuse maintenant par satellite ce qui n’en fait pas complètement un extraterrestre: un alertinternaute me demande si je conseille François Legault, puisque le cofondateur du Réseau Liberté-Québec, Éric Duhaime, l’a dit en ondes à l’animateur qui diffuse sur Sirius. La réponse est non.

Dans son savoureux carnet Mots et maux de la politique, le journaliste Antoine Robitaille quitte également la terre ferme de la réalité factuelle en écrivant de François Legault et de moi-même qu’ils « se disputent la paternité » de l’expression « gauche efficace ». Encore une fois, non.

Mais voici la source de la confusion:

Dans ses récentes entrevues, réagissant à la décision de Joseph Facal de ne pas se joindre à son mouvement, François Legault a voulu repositionner politiquement son projet qu’on présente depuis le début de l’automne comme de « centre-droit ». Il est plutôt, a dit l’ex-ministre, de la « gauche efficace ».

François Legault a dû lire les mêmes sondages que nous, qui affirment que les Québécois sont davantage de gauche que de droite, encore plus lorsqu’ils se projettent dans l’avenir.

Or, comme mes lecteurs le savent, « Pour une gauche efficace » est le titre d’un livre que j’ai publié à l’automne 2008. Dans l’introduction, je donne la paternité de l’expression à François Legault, qui l’a beaucoup utilisé pour caractériser son action gouvernementale et son approche. Des objectifs de solidarité, mais des moyens qui assurent la performance et la reddition de comptes — moyens qui déplaisaient souverainement à la bureaucratie gouvernementale lorsque François était ministre de la Santé et de l’Éducation mais qui avaient à mon avis beaucoup de mérite.

Voici ce que j’en dis dans mon intro:

J’emprunte la belle expression « gauche efficace » à François Legault, ce fils de maître de poste devenu millionnaire de gauche puis préférant le service public à l’accumulation personnelle de capital.  J’espère qu’il ne m’en tiendra pas rigueur, d’autant que mes  propositions n’engagent que moi. Mais je voudrais que cette expression soit plus largement partagée et devienne un des mots d’ordre des sociaux-démocrates, donc du Parti québécois.

Donc ce livre ne représente que moi et François Legault n’en a eu copie qu’après sa publication (il était d’accord sur certains points, en désaccord sur d’autres — en gros, mon approche est spontanément plus socialement à gauche que la sienne, mais on est parlable — sauf sur la souveraineté, ou notre divergence est insurmontable).

En fait, écrivant le livre, j’avais passé un peu de temps à chercher une autre expression que « gauche efficace » pour mon titre. Gauche pragmatique, adulte, qui sais compter, renouvelée… Mais j’ai du me rendre à l’évidence que le mot « efficace » exprimait le mieux la direction à prendre et répondait le mieux aux attentes de saine gestion exprimée par une partie des citoyens.

Laisse-t-elle entendre qu’auparavant, elle était « inefficace » demande Robitaille? Je répondrais sans langue de bois: oui, parfois naïve aussi, et certainement pas aussi efficace que les citoyens le demandent et qu’elle peut l’être. Le mot est donc à la fois une reconnaissance et un engagement.

J’ai appris depuis que l’inventeur initial de la formule était Éric Bédard, l’historien souverainiste qui, un temps, était dans l’entourage de François Legault. Comme je l’ai écrit dans ces pages la semaine dernière, M. Bédard a refusé de se joindre au mouvement de l’ex-ministre, comme l’ont fait d’ailleurs plusieurs des anciens alliés que François avait au sein du PQ, en particulier de sa jeune députation.

La défection de Joseph Facal (ou la non-adhésion, c’est selon) dédouane peut-être François Legault dans l’utilisation de l’expression « gauche efficace », car Joseph, plus nettement au centre-droit, n’y était pas chaud, l’ayant raillé dans quelques-uns de ses écrits. Que François se rassure, elle est aussi critiquée sur la gauche, notamment tout récemment par Pierre Dubuc du SPQ libre. Doit-on comprendre qu’il préfère la « gauche inefficace » ?

Elle fait également la démonstration qu’on a de l’humour, à droite, car le Réseau Liberté Québec se gaussait dans un twitt qu’il s’agissait sans doute de « gaspillage méticuleux ». (Joli trait, bravo!)

Ce à quoi Antoine Robitaille réplique:

Tout cela fait penser à un autre aveu involontaire, celui du «socialisme à visage humain». Tout le monde a compris alors qu’avant Alexandre Dubček, le visage du communisme était inhumain. Au moins, le capitalisme ne se cache pas, lui. Depuis le début, on sait qu’il est sauvage!

Espérons que personne ne lui contestera la paternité de ce trait !

*    *    *

Puisque nous sommes sur le sujet, voici MA définition de la Gauche efficace, telle qu’on la trouve dans mon ouvrage.

Le courage d’agir pour le bien commun en sortant des sentiers battus

La réforme, on l’aura compris, présuppose le courage. Celui d’accepter des réalités désagréables, de se préparer à des changements dérangeants, d’évaluer des pistes jusque là honnies.

J’ai la faiblesse de croire que le Québec est un terreau particulièrement fertile pour l’émergence d’une nouvelle façon d’aborder les grands dossiers, atteignant des objectifs de gauche en utilisant les moyens de l’efficacité. Le pragmatisme et l’innovation, au service du bien commun.

Qu’est-ce qui distingue (ou devrait distinguer, car je l’invente ici un peu à mon gré) la gauche efficace de la droite et de la gauche classique ?

Pour la gauche classique, la protection des acquis mène souvent à une fossilisation des positions. C’est une posture défensive qui se méfie trop souvent du changement. Une culture idéaliste de l’égalité tend aussi à niveler par le bas et à refouler l’initiative. La gauche classique ressent également un malaise face à la richesse et à l’entreprise. Je trace le tableau à grand traits.

Avec le Fonds de solidarité de la FTQ et Fondaction de la CSN, les organisations syndicales québécoises ont fait des pas sans commune mesure en Occident pour apprivoiser et s’approprier la création de richesse. Les organisations communautaires engagées dans l’économie sociale ont également fait du Québec un lieu phare pour l’entrepreneuriat social.

Je tente une définition de la gauche efficace:

L’objectif global

Le projet de la gauche efficace est celui d’une société où il fait bon vivre et qui a donc les moyens de sa qualité de vie. Elle a pour objectif de favoriser l’épanouissement économique, culturel, scientifique, écologique de ses citoyens et de ses communautés. La gauche efficace ne vise pas la création de richesse comme fin en soi, mais la qualité de vie, dont la prospérité durable est une variable essentielle.

L’objectif individuel

On a longtemps dit que la droite visait la réussite de l’individu et la gauche la réussite du groupe. Cela est à la fois exact et inexact. Car la défense, par la gauche, des droits humains et des droits de chaque travailleur, protégé par sa convention collective ou par une amélioration du code du travail, a mis la force du groupe au service des droits individuels.

Nous sommes cependant à une nouvelle étape du développement social. Comme l’écrit le grand sociologue Alain Touraine « désormais nous n’avons d’autre fondement que nous-mêmes : nous revendiquons le droit d’être nous-mêmes, nous avons la volonté d’être reconnus comme êtres de droits et avant tout du droit d’être nous-mêmes. »

C’est cet individualisme qu’expriment tous ces membres de la classe moyenne, du 450, de Québec et de la Beauce, qui cherchent des solutions ailleurs, à l’ADQ ou au PLQ. Ils jugent que les sociaux-démocrates ne se sont pas suffisamment penchés sur leur réussite à eux, leur vie à eux, se concentrant sur les besoins de la collectivité ou des seuls démunis.

La gauche ne peut tourner le dos à cette nouvelle réalité. Avec la fin du pouvoir religieux, le déclin de la structure familiale, la montée de la précarité de l’emploi, l’accélération des changements, chacun est plus seul que jamais et plus responsable que jamais de sa propre réussite.

Mais au chacun pour soi de la droite, à une culture qui pousse l’individualisme vers l’égoïsme, la gauche doit répondre : tous pour un ! Elle doit proposer des solutions qui créent les conditions de la réussite de chacun, qui donne à l’individu les repères et les moyens de son cheminement et qui lui permette de vivre les « passages à vide » (licenciements, maladie) sans que ces crises deviennent catastrophes.

La stratégie

La gauche efficace veut vivre au présent, tout en préparant l’avenir. Finis les « lendemains qui chantent », qu’il s’agisse du légendaire « grand soir » socialiste, ou des illusoires retombées économiques positives à long terme pour les pauvres d’une augmentation des revenus à court terme des millionnaires.

La création et la distribution de richesse vont de pair. Les stratégies d’augmentation de richesse doivent être conçues pour à la fois protéger les salariés et les citoyens impliqués dans le changement et assurer une distribution équitable de la richesse créée.

La méthode

L’histoire humaine nous apprend que l’appât personnel du gain, la prise de responsabilité et de décision, l’émulation sont des ressorts essentiels de l’innovation. Introduisons-les dans le secteur public, faisons des salariés et des cadres, chaque fois que c’est possible, des entrepreneurs intéressés et engagés et voyons le résultat.

Rien n’est plus néfaste, pour la qualité de nos services publics aujourd’hui, que la guerre larvée que mènent nos gouvernements contre l’État et ses employés. Moins nombreux vous serez, disent nos gouvernements récents, mieux ça ira. Ils comprennent : on nous méprise. Comment les en blâmer ?

La gauche efficace croit en la créativité et l’innovation qui découlent de la prise de responsabilité – et de gain – des salariés impliqués et de leurs organisations dans le privé comme dans le public et l’économie sociale. Elle croit que l’investissement dans le capital humain, des années préscolaires à la vie adulte, est le meilleur levier pour des vies réussies et une économie en croissance.

Le rapport au marché

Nous avions l’habitude de dire, avec Lionel Jospin, « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché ». Certes, mais cela implique que l’économie n’est que de marché. L’acceptation, nécessaire, du marché par la gauche ne signifie pas qu’il faille lui accorder toute la place. Il est plus juste de dire que nous vivons dans des économies avec marché et intervention publique.

Comme l’explique l’économiste français Christophe Ramaux, « raisonner en termes d’ « économie de marché », c’est ravaler au rang de simples accessoires ce qui lui échappe pour tout ou partie : l’État social, en particulier,  avec ses quatre piliers que sont les services publics, la protection sociale, le droit du travail (et à la négociation collective) et les politiques économiques (monétaires, budgétaires, industrielles, commerciales, etc.) de soutien à l’activité et à l’emploi. »

Ce constat appelle deux attitudes, complémentaires. Le refus de la marchandisation de toute la société (éducation, santé, culture). Le refus, aussi, de considérer les salariés comme une marchandise, qu’on embauche, débauche, utilise et rejette. Mais également la reconnaissance de la place centrale et de la valeur de l’entreprise et de l’entrepreneuriat dans l’économie.

La gauche a longtemps considéré l’entreprise et l’entrepreneur comme l’ennemi. Et si la tension entre salariés et entreprises est une constante du jeu économique pour la distribution de la richesse au sein de chaque entreprise, la gauche efficace doit considérer globalement que le succès des entreprises québécoises est une condition essentielle du succès de la société québécoise.

C’est donc sans hésitation qu’elle doit admettre que la création de richesse passe, indubitablement, par un coup de pouce constant à nos entreprises privées, dont la compétitivité est le socle principal de notre prospérité collective. (Mais pas le seul socle : songeons qu’au Québec, le premier employeur privé est une coopérative, le Mouvement Desjardins.) Les coûts de production des entreprises doivent rester, au Québec, en deçà de celui de nos compétiteurs occidentaux. C’est un minimum dans le siècle sino-indien qui s’ouvre. Cette compétitivité doit passer par une réduction du fardeau réglementaire (sauf environnemental et social). Et puisqu’il faut éliminer la taxe sur le capital,  obtenons simultanément, en échange, un engagement pour le bien commun, qu’il soit de formation professionnelle, de promotion des minorités en emploi, d’ouverture à la réduction du temps de travail pour les parents et les aidants naturels. Ce doit être donnant-donnant, gagnant-gagnant. Voilà ce qui’est être efficaces, mais de gauche.

Il faut donc résister à l’idée simpliste voulant qu’on laisse le capitalisme créer la richesse et qu’on s’appuie sur l’État pour la redistribuer. Il faut au contraire réhabiliter l’entreprise en soi et affirmer que l’entreprise, même privée, est un lieu social essentiel de la vie collective et de ses participants : les actionnaires et entrepreneurs, certes, mais aussi les salariés et les cadres, les voisins et la communauté, comme les clients.

Cela signifie que la société doit voir l’entreprise non seulement comme une froide machine à richesse, mais comme un lieu de vie et d’épanouissement pour ceux qui la font fonctionner et qui participent à sa réussite.

Le rapport à l’entrepreneuriat

Contrairement à la droite, la gauche efficace a une vision de l’entrepreneuriat qui dépasse la seule entreprise privée. Elle croit à l’économie plurielle. L’entrepreneuriat syndical et d’économie sociale ont le potentiel de devenir une source importante de création de richesse, monétaire, certes, mais surtout sociale. (En 2005 au Québec, 6254 entreprises d’économie sociale soutenaient 65 000 emplois équivalents temps plein, pour un chiffre d’affaires de 4,3 milliards $. En 2007, le secteur coopératif et des mutuelles comprenait 3240 entreprises soutenant 87 000 emplois et un chiffre d’affaires de 22 milliards. Cela équivaut à 5% de l’emploi privé non-agricole au Québec.)

Cette économie collective a des caractéristiques particulières : c’est une économie de proximité, qui offre des services aux personnes, des enfants aux aînés (garderies, logement communautaire, comptoirs alimentaires) et génère des produits à consommation locale: produits locaux et régionaux, production biologique, restauration, culture, tourisme social; son fonctionnement est démocratique, dans la mesure où elle fonctionne en groupe, en délégation ou de manière coopérative, forge des liens avec la communauté, les consommateurs, les producteurs et constitue donc une école de la citoyenneté; elle fait preuve d’innovation, car elle s’insère dans de nouveaux créneaux, délaissés par l’économie marchande, notamment ceux de la prévention.

Globalement, le Québec souffre d’un manque de nouveaux entrepreneurs. Il faut faire éclore l’entrepreneuriat partout où il se trouve.

Le rapport au privé et au public

La gauche ne devient pas plus efficace parce qu’elle s’ouvre à la privatisation. Elle le devient en forçant le développement de nouvelles pratiques dans le  privé comme dans le public. Et dans ce dernier notamment en militant pour la décentralisation, pour la responsabilisation, pour la démocratisation, bref en forçant l’État à rompre avec la manie de tout standardiser dans  la livraison de ses services pour faire davantage confiance aux communautés et aux acteurs – notamment les salariés du privé et du public.

Les autres gisements de richesse

L’exclusion de la société d’une partie des Québécois, les plus pauvres, les moins instruits, les analphabètes, est considérée par la droite comme une réalité désagréable mais inévitable. La gauche efficace croit au contraire qu’il y a là un gaspillage de vies et de talents qui nécessite une intervention soutenue.

Faire reculer l’exclusion, la pauvreté, l’analphabétisme permet non seulement à ces citoyens d’accéder à une meilleure qualité de vie, mais offre à la société un réservoir supplémentaire de richesse et de créativité. Les investissements consentis dans la réduction de l’exclusion sociale sont largement récupérés ensuite dans les coûts évités dans toute la chaîne sociale : moins de décrochage, de troubles sociaux et de santé, de criminalité, davantage de productivité.

Le rapport à l’État

Je n’ai pas parlé ici de la question nationale. Même sans elle, je serais partisan d’un État vigoureux. Mais parce que les Québécois forment une minorité singulière en Amérique, la santé de son premier outil collectif, l’État, est doublement (oserais-je le dire?) capital.

De plus, un État québécois crédible et respecté est la condition d’un rassemblement plus large en faveur de la souveraineté, puis un atout important pour le succès économique et politique des premières années d’un Québec indépendant.

Plus généralement, l’objectif n’est ni l’État-minceur, ni l’État-obèse, mais l’État fort parce qu’efficace. L’État respecté parce qu’à l’écoute du citoyen et de ses salariés ayant retrouvé le goût du service public. L’État crédible parce que responsable et compétitif.

Le pouvoir des mots

Préface du livre: Les 100 Discours qui ont marqué le XXe siècle

Des mots. Ce ne sont que des mots. Ils ne font que parler. C’est le sentiment qui
m’animait lorsque j’écrivais mon premier livre sur l’évolution des relations entre les
États-Unis et la montée du mouvement indépendantiste. Des conversations, des mots
dans les mémos, les transmissions diplomatiques, les négociations, les discours. Les
mots reflétaient des rapports de force, des promesses, des mensonges et exagérations,
peut-être.
Toutefois l’activité politique, lorsqu’elle ne s’exprime pas par les mouvements de troupes, est celle qui, avec l’activité religieuse, comporte la plus forte composante de mots, contrairement à l’activité industrielle, commerciale, scientifique et
artistique, où l’empreinte humaine est physique, tangible, tridimensionnelle.
Le pouvoir des mots m’est d’abord apparu, adolescent, à travers le théâtre. La
capacité qu’a eu Iago de convaincre, à partir de rien, Othello de la déloyauté de sa
belle Desdémone et de le conduire au meurtre constitue le plus grand avertissement
lancé par Shakespeare contre le pouvoir des mots. Orwell en a démontré le mécanisme dans son roman 1984, puis le sénateur McCarthy l’a appliqué en salissant une
génération de créateurs et de diplomates par la pure accumulation d’insinuations.
L’évocation de ce côté sombre de la force des mots permet de mesurer son pouvoir.
Une école historique veut que l’aventure humaine ne soit que l’implacable expression de l’évolution des intérêts et des rapports de force. Les vies et les discours d’individus, si remarquables soient-ils, ne seraient que la pointe des icebergs. Il est vrai
qu’aucun chef de mouvement ou d’État n’a, à lui seul, la capacité d’enclencher un
cours historique complètement absent de la trame du présent. Mais les discours réunis dans cet ouvrage illustrent la faculté qu’ont eue des hommes et des femmes hors
du commun de conduire leurs sociétés dans un des chemins possibles, à l’exclusion
de tous les autres.
Sans Hitler, la volonté de revanche allemande aurait pu s’exprimer
autrement. Sans son habileté à convaincre, sans son talent à trouver le ton, la cadence,
qui allait rassembler les Allemands derrière son funeste projet, l’Europe n’aurait pas
subi un sort aussi extrême. De même, les mots qu’a trouvés, devant l’immense foule
rassemblée devant lui à Washington, Martin Luther King, mots d’affirmation des
Noirs mais de rassemblement des races, ont-ils fait plus pour changer le cours de
l’opinion américaine que s’ils en avaient utilisé d’autres, plus ancrés dans la colère
que dans l’espoir.
Conseiller de deux Premiers ministres, j’ai écrit quelques centaines de discours,
pratique qui permet de comprendre leur importance. Le discours peut lancer une
réforme, négocier un passage difficile, mobiliser ou apaiser. Pour le chef de gouvernement, la préparation d’un discours est un moment pour mettre ses idées en forme.
Souvent, cela lui permet de se dégager de ses obligations quotidiennes et de faire,
pour lui-même, donc pour son gouvernement, la part de ce qui est principal et secondaire, stratégique et tactique. Le discours contribue à charpenter, non seulement la
communication politique, mais la pensée politique du décideur.
Pour qui entend le discours, cet amas de mots est informatif à plus de niveaux qu’il
n’y paraît. D’abord le discours permet de juger si le dirigeant a une compréhension
réelle du sujet qu’il traite, s’il saisit la situation qui préoccupe l’auditeur. S’il la saisit,
en a-t-il une lecture originale, qui permet de dégager une avancée? S’il est informé et
original, a-t-il le talent pour convaincre de la justesse de ses vues, de l’intérêt qu’ont
les autres à l’appuyer, voire modifier leurs comportements pour permettre le succès
de la voie qu’il propose? De la première ligne au paragraphe final, réussit-il à maintenir l’attention, à remuer, éclairer, indigner ou faire sourire, conduire, convaincre,
mobiliser et, ce faisant, réaffirmer sa légitimité comme chef?
Lorsque le discours réunit plusieurs de ces qualités, lorsque vient le moment des
applaudissements, ce n’est pas que le discours qui est ovationné, mais aussi le rapport
qui s’est établi, à travers lui, entre celui ou celle qui a parlé et ceux qui ont écouté. Ils
ont vécu une expérience commune, ne sont plus tout à fait les mêmes. (Si le discours
est hué, l’impact est encore plus fort.)
En lisant les pages qui suivent, le lecteur sera diversement touché par les grands
discours des uns et des autres. Certains nous semblent gauches, décalés, d’un autre
âge. Comme en témoignent les mises en contexte historiques qui les introduisent,
c’est que les discours doivent s’appuyer sur le temps, parfois sur l’air du temps, pour
s’élever ensuite et prendre leur élan transformateur. Mais ceux qui ont traversé les
décennies et les continents, le décès même de ceux qui les ont donnés et de ceux qui
les ont reçus, et qui encore choquent, émeuvent et appellent à l’action, démontrent
mieux que toute explication le pouvoir des mots.

Ma version des faits

Le Devoir, mercredi 12 décembre 2007

M. Antoine Robitaille a mon numéro de téléphone. La preuve ? Lundi matin, il m’appelait pour m’interroger sur le sondage Léger Marketing qui démontre que 72 % des Québécois sont favorables à ma proposition de citoyenneté québécoise. Pourtant, il a omis de me demander ma version des faits pour l’article qu’il m’a consacré dans votre édition d’hier. C’est dommage, car voici ce que je lui aurais dit.

J’apprends que je participerai à une « réunion interne » au PQ ce samedi. Elle devra se tenir sans moi, car j’ai promis depuis longtemps à Christiane Charette de me rendre samedi à Las Vegas pour assister au dernier concert de Céline Dion, puis de lui en faire rapport en ondes lundi matin. Excusez-moi de ne pas modifier mon emploi du temps. D’autant que je n’ai pas à participer à des réunions internes au PQ, moi qui n’y exerce aucune fonction. Je donne mon avis quand on m’y invite et lorsque je crois pouvoir apporter ma contribution. Mais je tiens à mon indépendance de chroniqueur et d’essayiste et la revendique, y compris dans des émissions auxquelles je suis invité.

Certains semblent un peu embrouillés sur ma participation au comité qui a accouché du projet de loi sur l’identité. Il me fait plaisir de les éclairer : en novembre 2001 (il y a six ans), j’ai avancé l’idée d’une citoyenneté québécoise interne (avec droit de vote) dans des textes publiés dans La Presse. Je les ai repris dans un essai publié dans L’Actualité au début de septembre dernier. J’ai remis à la mi-septembre mon manuscrit Nous à mon éditeur.

Me sachant intéressé par ces questions, le « comité identité » du PQ m’invite ensuite à présenter mes idées lors d’une rencontre le 21 septembre. Sans vérifier avec moi, M. Robitaille écrit que je suis « membre » du comité. Ce n’est pas tout de suite le cas. Mais ensuite, on m’y réinvite pour présenter de nouveau mes idées devant Mme Marois. Elle trouve la chose intéressante puis me demande de participer aux réunions (terminées depuis la mi-octobre). J’accepte et en informe mes patrons de l’Université de Montréal, qui appuient fermement la participation des membres de la communauté universitaire à la définition des politiques publiques et au débat public.

Mais venons-en, pour conclure, à l’aspect le plus divertissant du texte. Mme Marois s’est entourée en septembre de certains de ses meilleurs députés : MM. Curzi, Drainville, Cloutier, Turp. Elle a invité des personnes à rejoindre le groupe : Jacques Beauchemin, Louise Beaudoin, quelques autres et moi. Elle a tiré de nos réflexions un projet de loi dont tous conviennent qu’il a contribué à faire du PQ, cet automne, le premier choix des électeurs. On sait de plus que l’immense majorité des Québécois — et une majorité de non-francophones — sont d’accord avec ses propositions et même avec les miennes, qui vont un peu plus loin. J’apprends que cela indispose quelques personnes (anonymes) au PQ. J’ai cependant l’impression qu’il y a encore bien davantage de personnes indisposées à l’ADQ et au PLQ.

Les 100 qui font bouger le Québec

Les 100 qui font bouger le Québec


Politique
Jean-François Lisée

Il est l’homme du débat interdit. Souverainiste par raison comme par conviction, ce natif de Thetford Mines a tenté avec Sortie de secours, sous-titré Comment échapper au déclin du Québec (Boréal) d’ouvrir, au sein du Parti québécois, l’indispensable révision d’une stratégie aujourd’hui vouée à l’échec. Las! Rejetée par les militants, sur injonction de l’état-major du parti, la discussion des propositions de l’habile Lisée n’aura pas eu lieu. Une frilosité à mettre au passif de la vieille garde, qui préfère miser sur l’amélioration de la conjoncture budgétaire pour convaincre une majorité aujourd’hui introuvable. L’ancien conseiller de Lucien Bouchard, en congé sabbatique pour un an, reste serein : son plaidoyer pour un référendum portant sur des revendications plus précises s’imposera. À un moment ou à un autre.

– Jean-Michel Demetz – L’Express, 15 juin 2000

La bombe Lisée

Magazine L’actualité Vol: 25 No: 3 1 mars 2000

En couverture : La bombe Lisée Par Pierre Cayouette


Un souverainiste, et non le moindre, vient de craquer. Dans ce qu’il appelle lui-même un « douloureux exercice de lucidité », Jean-François Lisée, ex-conseiller politique des premiers ministres Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, affirme que le gouvernement québécois et les souverainistes font fausse route. Dans un livre-choc intitulé Sortie de secours, il constate que la stratégie référendaire actuelle ne mène à rien. Et qu’il est illusoire de penser retrouver la ferveur souverainiste qui avait suivi l’échec des négociations du lac Meech, en juin 1990. Le Québec n’a plus de cartes dans son jeu. Ottawa a gagné la bataille amorcée il y a plus de 30 ans par Pierre Trudeau et le French Power.

Depuis qu’il a quitté le cabinet du premier ministre Bouchard, en septembre, Jean-François Lisée a établi ses quartiers dans le sous-sol de sa maison d’Outremont. L’endroit a beau être plus paisible que le « bunker », ce boulimique du travail n’a pas ralenti son rythme pour autant. Le téléphone ne dérougit pas et les télécopies rentrent à la pelle. Frais comme une rose malgré une énième nuit blanche passée à peaufiner son manuscrit, l’increvable auteur venait d’en remettre les dernières pages à son éditeur lorsque L’actualité l’a rencontré.

Non, ce ne sera pas le livre qu’appréhendent ceux qui, parmi les ministres et les conseillers péquistes, mesuraient leurs interventions en sa présence et évitaient de laisser traîner des documents compromettants, de crainte de se retrouver un jour dans un best-seller. Car Jean-François Lisée est l’auteur du célèbre Tricheur (Boréal), biographie politique de Robert Bourassa, un document riche en révélations sur les coulisses du pouvoir. Pour l’ex-conseiller, il était hors de question d’écrire dès maintenant son expérience au cabinet Parizeau, puis Bouchard. « Je suis totalement en désaccord avec ce qu’a fait l’ex-conseiller de Bill Clinton, George Stephanopoulos, qui a écrit un livre sur le président pendant le mandat de celui-ci. Il y a là une rupture morale que je ne peux accepter. »

Mais, comme Le Tricheur, Sortie de secours risque de créer des remous. À quelques mois du congrès national du Parti québécois (en mai) – au cours duquel les militants procéderont à un vote de confiance à l’endroit de Lucien Bouchard – et au moment où le mouvement souverainiste s’enlise, il propose sa « clé » pour « déverrouiller » le débat constitutionnel. Il recommande aux péquistes de renoncer à un référendum sur la souveraineté et préconise, en lieu et place, la tenue d’un référendum « refondateur » sur les compétences dont le Québec devrait raffermir ou revendiquer l’exclusivité, tout en demeurant à l’intérieur du Canada. Il y a déjà plus d’un an que l’ex-stratège de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard est convaincu qu’un tel référendum est la seule issue possible pour les souverainistes. Son « exercice de lucidité », il l’a entrepris au lendemain des élections du 30 novembre 1998, qui ont reporté au pouvoir le gouvernement péquiste mais donné la majorité des voix aux libéraux (43,7% contre 42,7%). « Ces élections ont été un électrochoc. J’ai passé les vacances de Noël à me demander ce qu’on ferait. Dès la rentrée, j’ai esquissé un plan qui affirmait d’emblée qu’on ne se rendrait pas directement à la souveraineté. Il fallait imaginer une autre avenue qui permettrait au Québec d’avancer et qui pourrait nous y mener ultérieurement. » Aux yeux du sondeur Jean-Marc Léger, Lisée joue gros. « Ça va faire des vagues au sein du PQ et même en dehors de ses rangs. Nos sondages disent que deux Québécois sur trois veulent encore faire partie du Canada, tout en exigeant des changements majeurs. C’est ce que Lisée propose, une sorte de troisième voie. Personne ne l’a fait depuis le rapport Allaire. »

Sur la table de travail de Jean-François Lisée, un disque traîne. C’est Mozart for Your Mind: Boost Your Brain Power. « Ça m’aide à démarrer, certains matins. Tu vas écrire ça dans ton article? » s’inquiète-t-il, légèrement ennuyé. Cinq ans dans les officines du pouvoir n’ont pu chasser le journaliste en lui. S’il avait pu l’écrire lui-même, ce reportage, il l’aurait fait! D’ailleurs, quand il a eu vent que L’actualité préparait un article sur lui, sur sa démission et ses possibles différends avec Lucien Bouchard, il a soumis à la rédaction des noms de journalistes, ainsi qu’une liste d’amis à appeler! Des ennemis aussi. Parce qu’un panégyrique le desservirait, il ne le sait que trop.

Comme Mozart, qu’il écoute pour se fouetter les neurones, Jean-François Lisée a été précoce. « À 14 ans, il passait des heures et des heures à découper des articles de journaux et à se constituer des dossiers, se rappelle Denis Nadeau, un ami d’enfance qui enseigne aujourd’hui le droit à l’Université d’Ottawa. Il classait tout, méthodiquement, dans des caisses que lui fournissait son père, épicier prospère de Thetford Mines. Il savait qu’il serait journaliste et rêvait d’être l’émule de Bob Woodward (qui a mis au jour le scandale du Watergate) ou de Pierre Nadeau. » À 16 ans, étudiant au cégep, il est devenu correspondant à Thetford Mines du quotidien indépendantiste Le Jour. « Il nous a appelés pour nous offrir ses services. Au téléphone, son ton plein d’assurance ne nous laissait pas deviner son âge. Quand on a vu son visage de poupon, quelques mois plus tard, dans une soirée-bénéfice, on s’est rendu compte que c’était encore un enfant! » raconte en riant la rédactrice en chef du Journal de Montréal, Paule Beaugrand-Champagne, alors journaliste au Jour.

Pendant ses études en sciences juridiques à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) – la voie royale, à l’époque, pour devenir « avocat populaire » -, il travaille comme reporter de nuit à la station de radio CKAC. Il milite aussi au sein de la Ligue marxiste-léniniste du Canada, un égarement qui le fait aujourd’hui sourire. Quand je lui demande s’il n’a pas gardé de cette adhésion la « tentation du modèle théorique parfait » et le besoin de « croire » à tout prix, il se braque et, pour une rare fois, perd un peu de sa superbe. Mais il se ressaisit: « Je dirais plutôt que j’ai beaucoup d’idéal. Et c’est important d’en avoir beaucoup au commencement. Parce que ça réduit à la cuisson! »

Après un bref passage à l’agence NTR (la voix radiophonique de La Presse canadienne), il débarque à Paris, où il étudie le journalisme dans l’espoir d’obtenir un poste à l’Agence France-Presse (AFP), ce qui lui apparaît alors comme la quintessence du métier. Il devient plutôt pigiste de médias québécois et français à Paris (1981 à 1984), puis correspondant de La Presse à Washington (1984 à 1988). De retour au pays, il travaille comme reporter politique à L’actualité. « Il a été parmi les plus grands journalistes de sa génération, estime Paule Beaugrand-Champagne, qui fut sa patronne à L’actualité. C’est un être d’une intelligence supérieure. D’une grande honnêteté aussi. Il était farouchement indépendantiste, mais n’a jamais fait de journalisme militant. » Son scoop le plus fumant a été de révéler le contenu de documents internes du gouvernement libéral de Robert Bourassa en pleine campagne référendaire sur l’accord de Charlottetown, en 1992. Les notes des conseillers constitutionnels de Bourassa démontraient que le gouvernement libéral appuyait l’entente, même s’il la jugeait nettement insatisfaisante. Le jour de la publication du reportage de Lisée, Jacques Parizeau, alors chef du camp du Non au Québec, l’exhibait devant les caméras de télévision de tout le pays, recommandant d’acheter L’actualité. Le reportage a vraisemblablement contribué au rejet de l’accord au Québec.

En 1994, Jean-François Lisée publie Le Tricheur et Le Naufrageur, deux tomes volumineux qui comptent parmi les ouvrages politiques les plus percutants jamais écrits au Québec. Au terme d’une longue enquête fondée sur plus de 200 entrevues, il y accuse Bourassa de cynisme, de mensonge et de mépris à l’égard de la démocratie. Il lui reproche aussi d’avoir trahi les Québécois dans les mois qui ont suivi l’échec de Meech en titillant leur fibre souverainiste, et cela, sans jamais avoir eu l’intention de faire la souveraineté. « Lisée avait convaincu Robert Bourassa de tout lui révéler, se rappelle un ex-conseiller du premier ministre. M. Bourassa lui faisait tellement confiance qu’il avait aussi permis à ses conseillers de parler. La biographie devait paraître après les élections. Or, elle est sortie avant (en mai 1994), et on a eu l’impression d’avoir été floués. » (Voir à ce sujet lettre de Lisée plus bas)

Comme le sénateur Jean-Claude Rivest et bien d’autres « victimes » de Lisée, John Parisella, ex-chef de cabinet de Daniel Johnson, refuse de revenir sur cette affaire. Aujourd’hui, il se contente de saluer la « plume extraordinaire et la capacité de travail hors du commun de Jean-François ». Il ne peut toutefois retenir un commentaire: « Il fallait être naïf pour croire que Robert Bourassa allait faire la souveraineté. Même des souverainistes convaincus, comme Josée Legault, sont de cet avis. » Jean-François Lisée, qui faisait la morale à Robert Bourassa, était toujours journaliste à L’actualité, à l’été 1994, quand il a sonné à la porte de Jacques Parizeau pour lui offrir ses services. Il explique qu’il avait obtenu un rendez-vous avec lui pour une entrevue en prévision des élections de l’automne suivant. Le leader du PQ avait accepté, dit Lisée, à la condition que Daniel Johnson, chef du Parti libéral du Québec, accepte aussi. Or, Johnson avait refusé. Et Lisée s’était quand même rendu à sa rencontre avec Parizeau. « Je lui ai dit: « Bon, Monsieur Parizeau, il n’y aura pas d’entrevue puisque vous aviez posé une condition et qu’il m’est impossible de la remplir. Je pourrais m’en aller. Mais si vous me permettez de rester, j’aurais quelque chose à vous proposer. » » Lisée a alors mis de côté son rôle de journaliste et lui a offert sa collaboration. La réaction du chef péquiste fut on ne peut plus favorable. Et si Jacques Parizeau avait refusé? « Je serais resté journaliste. Et je peux donner une liste de journalistes québécois qui ont réclamé en vain des emplois au gouvernement du Québec et qui ont donc continué d’exercer leur métier! » Lisée n’en était d’ailleurs pas à sa première tentative. En 1990, il avait offert ses services au premier ministre Bourassa pour siéger à la Commission Bélanger-Campeau.

Dès son entrée au cabinet Parizeau, au lendemain des élections du 12 septembre 1994, Jean-François Lisée s’est présenté comme un apôtre de l' »ouverture ». Lui qui affirme ne pas être membre du PQ depuis le milieu des années 70, s’était donné comme mission de « dépéquiser » la souveraineté. « J’ai dit à M. Parizeau: « Le PQ ne pourra gagner le référendum seul. » J’ai posé une autre condition: je voulais assister au Conseil des ministres. » Quel souvenir garde Jacques Parizeau de Jean-François Lisée? Seuls quelques initiés le savent, puisque l’ex-premier ministre refuse d’accorder une entrevue à L’actualité depuis la publication d’un portrait de sa femme, Lisette (juill. 95).

Les libéraux, égratignés par Le Tricheur, ont fait des gorges chaudes de Lisée quand ils ont su qu’il irait servir le gouvernement péquiste. Jean-Claude Rivest, l’un de ceux qui furent le plus blessés par la teneur du livre, n’a pu s’empêcher de le railler: « Voilà la preuve que sa démarche, présentée comme un modèle de journalisme d’enquête, était avant tout partisane. »

Certains péquistes ne cachaient pas leur méfiance envers ce golden boy qui accédait aux plus hautes sphères du pouvoir. D’autres, qui avaient trimé dur dans l’opposition, rageaient de jalousie. Mais tous reconnaissaient à Jean-François Lisée une intelligence et une culture politique supérieures. « C’est un surdoué de la communication, dit Jean Royer, ex-chef de cabinet de Jacques Parizeau, aujourd’hui vice-président de Loto-Québec. Il écrit plus vite que je réfléchis! Et c’était un excellent stratège, même s’il n’avait pas une grande expérience du terrain. »

Ami intime de Jean-François Lisée, le journaliste et animateur du Téléjournal à Radio-Canada, Stéphan Bureau, le fréquente depuis 20 ans et ne cache pas son admiration. « Il a une conception très noble de l’engagement politique. Il croit à la politique avec un grand P, et je ne vois pas comment on pourrait douter de la sincérité de son engagement. » Beaucoup ont pensé que c’est cette amitié entre les deux hommes qui a permis à Bureau d’obtenir une entrevue exclusive avec Jacques Parizeau quelques jours avant le référendum de 1995. Or, il n’en est rien, affirment à l’unisson Lisée et Bureau. « Jean-François mettait les choses au clair avec ses amis. La démarcation entre sa vie privée et sa vie professionnelle était très nette », précise Stéphan Bureau.

Sur sa contribution au gouvernement, Lisée reste discret, même s’il a retrouvé sa liberté de parole. On sait toutefois qu’il a joué un rôle déterminant dans la stratégie référendaire. Les commissions régionales sur la souveraineté, c’est lui. L’expression « le camp du changement », c’est lui aussi. L’adhésion de l’Action démocratique de Mario Dumont à la coalition pour le Oui, c’était beaucoup lui. Le discours de Lucien Bouchard prononcé devant les anglophones réunis au théâtre Centaur, à Montréal, en 1996, et l’idée d’accroître la présence de ceux-ci dans la fonction publique, c’était du Lisée tout craché. « Il faut prendre soin des anglophones. Ils forment une minorité, avec tout ce que cela signifie. Ceux qui sont encore ici, c’est parce qu’ils ont choisi de rester. »

Au cours de ses cinq années en politique, Jean-François Lisée a écrit quelques-uns des discours les plus importants des premiers ministres Parizeau et Bouchard. « Il n’y a rien de mieux, pour un conseiller, que de tenir la plume. Parce qu’on fait progresser ses idées dans le texte. Cela se discute d’abord autour d’une table. Puis on écrit. M. Parizeau ou M. Bouchard me disaient, presque choqués: « C’est très bien amené. » » En janvier 1999, quelques semaines après la victoire sans éclat des péquistes, Lisée affirme avoir fait part au premier ministre Lucien Bouchard de sa proposition de tenir un référendum non plus sur la souveraineté, mais sur des compétences à affirmer. Le premier ministre a rejeté l’idée. « Après plusieurs mois de discussions, je lui ai dit: « Très bien. Je retire mes billes et j’irai écrire un livre pour défendre ma vision. » » C’est chose faite.

Si le premier ministre Lucien Bouchard avoue avoir regretté le départ de Jean-François Lisée, dont il était « très proche » – « J’aurais souhaité qu’il reste », dit-il -, il n’a pas voulu corroborer la version des faits de son ex-collaborateur. Il refuse aussi de se prononcer sur l’embarrassante proposition référendaire de celui-ci et précise qu’il ne serait « pas sérieux de commenter son livre avant de l’avoir lu ». Lucien Bouchard préfère insister sur l’homme: « Un lecteur vorace, d’une grande intelligence, qui a une plume aiguisée, vivante, et qui est doué d’un bon sens de l’humour. » Par exemple, au sujet de la célèbre déclaration de Jacques Parizeau le 30 octobre 1995, Lisée raconte à la blague: « Je lui avais dit de parler du « vote technique » et non pas du « vote ethnique »! »

Que fera Jean-François Lisée maintenant? On spécule beaucoup sur le sujet dans les milieux politiques. Décrochera-t-il un poste de haut niveau dans un ministère à vocation internationale? Retournera-t-il au journalisme? Écrira-t-il des romans à la John Le Carré (son auteur préféré)? Même ses plus proches amis l’ignorent. Avec ce sourire dont on ne sait jamais s’il est timide ou condescendant, Jean-François Lisée jure ne pas savoir ce qui l’attend. Il savoure cette pause dans sa carrière, accorde plus de temps à sa fillette, Marianne, et ne se montre nullement inquiet. Il est peut-être « victime de son assurance », comme le remarque son ami Jean Royer. Mais peut-il en être autrement quand, au début de la quarantaine, on a atteint les sommets du journalisme et qu’on a connu, selon son expression, la « musique du pouvoir »? Entre-temps, Lisée se dit prêt à partir en tournée cet hiver pour expliquer son idée aux militants péquistes, en prévision du congrès de mai. L’accueil que l’on fera à sa démarche déterminera son avenir.

« Il va toujours au bout de ses idées et de ses convictions », dit Paule Beaugrand-Champagne. « (…)

 


 

Encadré : LES DURES VÉRITÉS DE LA SOUVERAINETÉ

(extraits de Sortie de secours)


 

 

La souveraineté inaccessible

Je suis d’avis qu’aucun leader politique souverainiste ne prendra, dans un avenir prévisible et donc avant la fin du mandat gouvernemental actuel, le risque de déclencher un référendum sur la souveraineté à moins d’un renversement complet de tendance. Et j’ai acquis la conviction que ce renversement n’aura pas lieu.

La victoire d’Ottawa

[Après 33 ans de lutte entre le French Power et les souverainistes,] les « Québécois d’Ottawa » l’ont largement emporté sur ceux de Québec, ayant réussi à concentrer dans l’État fédéral un pouvoir judiciaire, constitutionnel, législatif, administratif et, désormais, budgétaire qui fait du gouvernement canadien l’acteur prépondérant de la vie politique.

L’exode des Anglos

Puisque la Révolution tranquille et la prise de pouvoir par les francophones, puis l’essor du mouvement souverainiste et le démantèlement des privilèges anglophones ont provoqué un exode important depuis 1960 […], il est raisonnable de penser que la souveraineté elle-même provoquerait un mouvement de population conséquent. Le départ de cent ou deux cent mille [anglophones] casserait d’un coup sec la relance économique que Montréal connaît depuis la fin des années 1990, aggraverait le déclin démographique du Québec et entamerait immédiatement la chute, en nombre absolu, de la population québécoise.

Le vote ethnique

Il est frappant de noter qu’hormis le premier ministre [Chrétien], tous les membres clés de ce gouvernement défenseur de ce qu’il tient à appeler les « Canadiens français » sont élus dans des circonscriptions où l’électorat non francophone est assez nombreux pour détenir les clés du vote.

50% plus un

Je ne suis pas de ceux qui auraient levé le nez sur un résultat référendaire où les proportions auraient été inversées le soir du 30 octobre 1995.

 


 

 

Encadré : UN QUÉBEC FORT DANS UN CANADA UNI

Dans Sortie de secours, qu’il publie ces jours-ci, Jean-François Lisée propose une solution de remplacement au référendum prévu sur la souveraineté. Un prochain référendum, soutient-il, devrait demander aux Québécois le mandat d’obtenir plus de pouvoirs, tout en demeurant au sein du Canada. Les Québécois indiqueraient s’ils désirent, oui ou non, « que l’Assemblée nationale et le gouvernement du Québec obtiennent, au sein du Canada, la capacité d’affirmer, lorsqu’ils le jugent opportun, leur autonomie pleine et entière en matière de langue et de droits linguistiques, de culture, de communications, d’immigration, d’éducation, de recherche, de santé et de programmes sociaux, de même que la capacité de gérer la représentation de la réalité québécoise dans le monde à même sa part de budgets et des services des ambassades canadiennes; la garantie que jamais moins des trois quarts des taxes et impôts perçus au Québec seront versés au budget du Québec; la mise en place d’un mécanisme d’arbitrage décisionnel qui puisse trancher les litiges budgétaires majeurs et l’obtention d’un droit de veto sur toute modification à ces droits. »

« Puisque la politique est l’art du possible, c’est la seule issue, la « Sortie de secours« . Il faut que les Québécois disent enfin oui. On sortira de la dynamique de l’échec dans laquelle nous sommes enfermés. On arrêtera de se faire répéter: « Ce que vous prétendez vouloir, vous ne le voulez pas vraiment » », estime Lisée, qui jure du même souffle n’avoir rien perdu de sa ferveur souverainiste et répète que « les arguments en faveur de l’indépendance semblent toujours imparables ». Ce référendum, explique Lisée, fera comprendre à nos partenaires canadiens « qui, des élus d’Ottawa ou de Québec, sont les véritables porte-parole des Québécois ».

La proposition de Jean-François Lisée est développée dans les deux derniers chapitres de l’ouvrage, qui s’avère en grande partie un plaidoyer en faveur de la souveraineté. Dans les premiers chapitres, il défend l’idée que « les Québécois ont fait du Québec, presque à leur insu, une réussite, un des grands succès du monde occidental ». Depuis quelques années, sans le savoir, ils vivent un âge d’or. Cet élan qu’a pris le Québec, soutient-il, est compromis. Ottawa fait tout pour couler financièrement le gouvernement du Québec.

Manie acquise au « bunker », Lisée a imaginé trois scénarios au lendemain d’un Oui à son référendum.

Premier scénario: le Canada refuse, sans provoquer de ressac au Québec. « Au moins, le rapport de force du Québec serait rétabli. »

Deuxième scénario: le Canada accepte, le Québec signe. « On coupe les moteurs de la souveraineté pour une génération. Les conditions gagnantes ne seraient pas atteintes tout de suite, mais le Québec se serait approché des meilleures garanties de son histoire pour préserver sa langue et son identité », écrit l’ex-conseiller.

Troisième scénario: le Canada refuse, les Québécois font la souveraineté.

Jean-François Lisée lance-t-il un ballon d’essai pour le gouvernement Bouchard? « Je sais que des théoriciens vont imaginer toutes sortes de choses. Mais je vous assure que Jean-François Lisée n’est pas en mission pour le gouvernement. C’est un esprit libre, et sa démarche est personnelle », répond le premier ministre Lucien Bouchard. « Ce serait plutôt le contraire », dit Jean-Marc Léger, qui, à la demande de l’auteur, a réalisé un sondage visant à étayer sa proposition. « La pression serait terrible pour Lucien Bouchard s’il entérinait une pareille proposition à la veille d’un vote de confiance. » Lisée se défend d’être à la solde de qui que ce soit. Il insiste: « Le sondage, je l’ai payé de ma poche. » Son éditeur, Pascal Assathiany, de Boréal, le confirme.

 


 

Dans le numéro suivant de L’actualité :


Lisée nous écrit :

J’aimerais apporter une correction factuelle à (« La bombe Lisée », 1er mars 2000) à propos d’un principe que je considère comme sacré: la parole donnée. Contrairement à ce qu’affirme une de vos sources, l’entente de confidentialité qui me liait à Robert Bourassa et à ses conseillers dans la préparation de ce qui allait devenir La Presse prenait fin au moment où le gouvernement atteindrait le terme de la démarche enclenchée par la Commission Bélanger-Campeau. Ce processus a pris fin le soir du référendum d’octobre 1992. J’ai publié Le Tricheur en 1994. M. Bourassa, retiré des affaires, m’a d’ailleurs accordé sa dernière entrevue au début de 1994, pleinement informé de l’imminence de la publication. À la question de savoir si j’ai publié le livre en espérant qu’il ait des répercussions sur les élections de 1994, je réponds d’une part que c’est le PLQ qui a choisi d’étirer son mandat jusqu’à l’extrême limite, pas moi, et d’autre part que, comme tout journaliste ou auteur, j’ai publié dès que j’ai été prêt, et tant mieux si les électeurs ont eu accès à ces informations avant de faire leur choix.

Jean-François Lisée

Lisée le conseiller

Venne, Michel

LeDevoir Jeudi 10 février 2000


Un référendum sur « les besoins du Québec », sur une nouvelle offre au Canada, sur le rapatriement d’impôts fédéraux et tutti quanti n’est pas une idée nouvelle en soi. Depuis des mois, des lecteurs du Devoir, généralement des souverainistes dont la notoriété est plus ou moins grande mais qui ne voient pas comment Lucien Bouchard peut gagner un nouveau référendum sur la souveraineté, ont publié dans nos pages des propositions allant en ce sens (voir notre site Internet ledevoir.com). La différence avec la publication du livre de Jean-François Lisée, Sortie de secours (Boréal), c’est qu’on se rapproche du cercle restreint du pouvoir.

Lisée a été l’un des conseillers importants des deux chefs souverainistes qui, ensemble en 1995, sont passés le plus près de convaincre une majorité d’électeurs québécois d’appuyer leur projet. Il a eu accès à toutes les études d’opinion, à toutes les discussions stratégiques. Il a été l’auteur de certaines de ces stratégies et, comme rédacteur de discours, il mettait les mots pour le dire dans la bouche de ses chefs. Bref, il sait de quoi il parle. Souvent, il a été écouté. Cette fois-ci, Lucien Bouchard aurait rejeté son plan. Lisée a donc quitté son poste et, rompant avec un certain devoir de réserve, le conseiller éconduit prend le Québec à témoin.

On verra si cette sortie en entraînera d’autres. Y a-t-il des ministres ou d’ex-ministres, des députés du Bloc québécois, des leaders sociaux réputés qui lui emboîteront le pas?

Pour l’heure, cependant, on retient une chose: l’un des plus enthousiastes organisateurs du référendum de 1995 affirme aujourd’hui que le plan actuel du gouvernement Bouchard est voué à l’échec. Les conditions gagnantes ne seront pas réunies. Il continue de penser que la souveraineté est la solution mais il y renonce temporairement car il ne croit pas en ses chances de gagner. En somme, il est comme les Québécois qu’il décrit dans son livre: il a lui aussi peur de perdre. Alors, il cherche, comme les désespérés, une sortie de secours.

Les fédéralistes retiendront sans doute principalement de cet ouvrage la manière éloquente avec laquelle Lisée décrit comment les souverainistes de 1999 ont tort de s’entêter et qu’on peut très bien trouver à l’intérieur de la fédération canadienne des accommodements qui permettraient au Québec de s’épanouir.

C’est d’ailleurs un paradoxe formidable de ce livre un peu fastidieux: il comporte à la fois un plaidoyer puissant pour soutenir la nécessité de la souveraineté du Québec et l’une des analyses les plus terre-à-terre, les plus froides que l’on puisse faire de l’impossibilité de la réaliser (du moins dans un avenir prévisible).

Toute la première partie de cet ouvrage magistralement documenté (Lisée a eu recours à l’aide de statisticiens, d’économistes, de professeurs de droit) doit être lue par tout Québécois qui continue de croire en l’importance des peuples et des nations comme moyen pour les individus qui en sont membres d’améliorer leur propre sort.

Les fédéralistes québécois, qui sont toujours, au fond d’eux-mêmes, nationalistes mais qui ont, pour des raisons stratégiques ou partisanes, abandonné toute velléité autonomiste pour le Québec, trouveront dans les premiers chapitres du livre des raisons de revenir à une posture politique revendicatrice en faveur de pouvoirs accrus pour le Québec.

En résumé, Lisée pose le problème très simplement. Tandis que, depuis 30 ans, le pouvoir n’a cessé de se concentrer entre les mains du gouvernement fédéral, le poids du Québec au sein du Canada n’a cessé de décroître, réduisant du même coup la capacité des Québécois, en particulier les francophones, d’influencer les décisions prises dans la cité de commandement, située à Ottawa.

Pour le moment, les Québécois n’ont pas le sentiment de souffrir de cette situation parce que les francophones sont bien représentés au sommet du pouvoir. Mais, d’une part, Lisée montre que les Québécois se leurrent: avoir conquis le sommet du pouvoir fédéral n’est pas payant pour les francophones du Québec, chiffres à l’appui. Et, d’autre part, la capacité du Québec et des francophones d’influencer les décisions du pouvoir central ne fera que décroître avec le temps. Pourquoi? Parce que, dans quelques décennies, le Canada sera un pays anglophone à 85 % et que la majorité n’acceptera plus d’être dirigée par d’autres. L’équité reprendra ses droits.

Les Québécois pourraient contrebalancer le pouvoir fédéral s’ils pouvaient compter sur un État du Québec autonome et capable d’agir. Mais tous les indicateurs montrent que, depuis Trudeau en 1968, les fédéralistes ont, par diverses décisions politiques, en manipulant les transferts aux provinces ou à la faveur de décisions de la Cour suprême du Canada, concentré le pouvoir à Ottawa.

Cette concentration du pouvoir est confirmée par l’entente récente sur l’union sociale, qui permet au fédéral d’orienter les politiques en santé, en éducation et en services sociaux d’un océan à l’autre.

Non seulement Ottawa a acquis avec les années le droit d’agir dans tous les domaines, il en a maintenant recouvré la capacité à cause d’un déséquilibre fiscal qui lui permet de se remplir les poches et ainsi, grâce à l’argent, d’établir contre les provinces, auprès de l’électorat, notamment en distribuant des chèques, un rapport de force très difficile à renverser.

Lisée conclut donc que la seule façon de freiner le déclin de la capacité collective d’agir des Québécois, c’est de faire la souveraineté. Puis il consacre 200 pages à expliquer pourquoi c’est impossible et comment on pourrait compenser en proposant autre chose.

Laissons les acteurs politiques débattre de sa proposition qui a pour but, dit-il, de refaire l’unité des Québécois, d’établir le socle de leur volonté commune, de montrer qui parle en leur nom (le gouvernement du Québec) et d’ouvrir un nouveau cycle historique en rétablissant le rapport de force des Québécois. Pour ce faire, tenons un référendum sur une liste de pouvoirs à obtenir du fédéral, de la langue à la culture, de l’immigration aux communications, afin de freiner le déclin.

Lisée espère que lors d’un référendum, en disant OUI à ce qui les réunit, les Québécois pourront « s’évader de l’enfermement de l’échec » et reprendre confiance dans leur capacité collective d’agir. Ils renoueront avec leurs intérêts.

Hier soir, en entrevue avec Jean Bédard sur RDI, Jacques Parizeau a fait la prédiction inverse. Un tel référendum pourrait au contraire, selon lui, et même s’il recueille une majorité de OUI, ce qui n’est pas acquis, enfermer encore plus les Québécois dans le sentiment de l’échec. Car si les Québécois disent OUI à une liste de pouvoirs, le reste du Canada va dire NON. Ce sera donc un nouvel échec. Les Québécois se diront alors que même lorsqu’ils votent OUI, ce qu’ils veulent ne se réalise pas. De quoi leur enlever à tout jamais le goût de voter OUI à quoi que ce soit.

M. Lisée aura donc fort à faire pour convaincre que sa proposition peut tenir la route et remplir les promesses qu’il y fait tenir. Son livre a, quel que soit le sort réservé à sa suggestion, le mérite de révéler puissamment les enjeux et aussi de montrer aux souverainistes la pente qu’ils doivent remonter pour gagner leur cause.

Lisee’s departure a significant loss

L. IAN MacDONALD

The Gazette (Montreal), September 20, 1999, Final Edition, p.B3


Jean-Francois Lisee’s departure from the premier’s office has been interpreted like a Kremlin shakeup announced in Pravda – there must be more to it than that.

It can’t just be that, after five years as speechwriter to Jacques Parizeau and Lucien Bouchard, the separatist spinmeister is suffering from burnout and wants to spend more time with his infant daughter.

As someone who has been there and done that, I’m prepared to take his word for it. Being a speechwriter to a prime minister or premier is a burnout job, and after five years, all you want is your own voice back. Working for Bouchard, himself a gifted speechwriter and a perfectionist down to his commas, would make the days even longer.

Lisee was a superb practitioner of the speechwriting craft. Not only did he have a sense of words and occasions, he used both to leverage his strategic designs as communications director for successive Pequiste premiers.

In that sense, make no mistake, Lisee’s departure is a significant loss to the sovereignty movement. It’s a particular loss to Bouchard, with whom Lisee had a horse-and-jockey relationship.

As for his relationship with Parizeau, it may have been defined on referendum night in 1995, when Lisee handed him a gracious concession text, and his client allowed as how it wasn’t what he wanted to say. What he evidently had in mind was political suicide, as in money and ethnic votes, a reminder that a politician is never more than a single sentence away from oblivion.

Lisee had a tendency, characteristic of Parti Quebecois communications strategists, of being too cute and too clever. Thus, when he appropriated the ghost of Robert Bourassa, by putting some of his words in Bouchard’s mouth at a PQ campaign event, he got caught as the Liberals ran a counter-spin reminding the media that Lisee was the author Le Tricheur, a book that was exceedingly unfair to Bourassa.

In Le Tricheur, Lisee suggested that Bourassa should have been leading the march to sovereignty after the failure of Meech Lake in 1990, when the only reason he was in front of that parade was to slow it down. Bourassa, who hardly ever took anything personally, was outraged by Lisee’s book. Bouchard’s references to Bourassa in last fall’s campaign gave Jean Charest the opportunity to vent some outrage of his own, and to reclaim the mantle of a figure revered by a party he had only recently joined.

After that, the core Liberal vote went home, and Charest went on to win a majority of the popular vote, depriving Bouchard of the vital winning condition of legitimacy.

But Bouchard would not have been positioned to win the election had it not been for Lisee’s strategy morphing Charest into Ontario Premier Mike Harris, who slashed and burned social programs, while creating a wave of nostalgia for something called « the Quebec model. » The Liberals, incredibly, let their leader be tainted as heartless, and allowed the PQ to steal the Quiet Revolution, the greatest achievement of Liberal public policy in this century.

Lisee may have been cynical, his tactics may have been driven by polls and focus groups, but he was undeniably a brilliant communications strategist.

His departure is read as an ominous wall poster for the sovereignty movement, because Lisee had said last fall that he personally wouldn’t stick around if a referendum weren’t on the horizon.

Clearly, one isn’t. Lisee’s resignation was still the buzz in the political class last week when, by way of opinion reinforcement, Le Devoir published a Sondagem poll that confirmed that Quebecers don’t want a referendum anytime soon.

More than two Quebecers out of three don’t want another referendum, and nine in 10 don’t want one in this mandate. As an afterthought, more than half the respondents, including nearly a quarter of PQ voters, don’t even want Bouchard to try to assemble his famous winning conditions. These are hugely negative attitudinals, which suggest the voters might punish the government just for calling a referendum.

These numbers bounced all the way across the Pacific Ocean to Japan where Bouchard, on a Team Canada trade mission with Jean Chretien, allowed as how he could say that 47 per cent of respondents in the same poll were still in favour of sovereignty, but that this wasn’t the place to say it, so he wouldn’t, even though he just had.

In fact, with the sovereignty option still registering in the high 40s, it’s a bit early to be writing off the sovereignty movement, or even the prospect of a referendum in this mandate. As Charest has put it: « Just because people don’t want a referendum doesn’t mean they won’t show up for one. »

Impasse politique – Lisée explique son départ

« Impasse politique »

Jean-François Lisée explique son départ

Patrick White

Le Soleil – Reuters
2.9.99


Le conseiller spécial du premier ministre du Québec Lucien Bouchard, Jean-François Lisée, a expliqué ce week-end que son départ annoncé la veille était relié à « l’impasse » de la conjoncture politique et à son désir personnel d’écrire un nouveau livre sur le Québec.

Il dit ne pas croire qu’un référendum sur la souveraineté du Québec soit à l’horizon et estime que les « conditions gagnantes » en faveur d’un tel référendum ne sont pas actuellement réunies.

« Elles ne le sont pas de toute évidence sinon on déclencherait le référendum. Il faut alors réunir ces conditions », a-t-il dit, se disant pourtant convaincu qu’un vote populaire sur le sujet sera tenu d’ici la fin du mandat du Parti québécois, en 2003.

« C’est à ça que les souverainistes travaillent. Si je pensais qu’il n’y aurait pas de référendum, je ne passerais pas les prochains mois à écrire un bouquin pour sortir de l’impasse (politique) », a-t-il dit. « Ça veut dire qu’il y a beaucoup de travail à faire. »

Dans une entrevue avec Reuters, l’influent stratège souverainiste dit se donner quelques mois pour rédiger un ouvrage sur la situation politique au Québec, mais n’exclut en rien un retour en politique active.

« Comme je suis souverainiste, lorsque les conditions gagnantes seront réunies et qu’il y aura un référendum, je ne serai pas sur les estrades. Je vais être dans la mêlée », a-t-il lancé.

Jean-François Lisée, 41 ans, est également père d’un enfant – Marianne – depuis quelques mois à peine et entend se consacrer davantage à sa vie familiale.

« Pour la suite, je n’ai encore rien décidé, mais ma fille et l’écriture vont faire partie du portrait », a-t-il dit.

Pour Jean-François Lisée, le nouveau livre qu’il prépare, son sixième, représente la continuation de son engagement politique en faveur de la souveraineté du Québec. « C’est une contribution au débat politique au Québec », a-t-il indiqué.

Il ne se dit pas fatigué de la politique, bien au contraire. « Je trouve ça exaltant, je trouvais ça intéressant et j’avais atteint un rythme de croisière », a-t-il affirmé à Reuters.

L’ex-journaliste a par ailleurs expliqué que les résultats décevants de l’élection provinciale en novembre dernier l’avaient fait réfléchir à son avenir. « Le résultat de l’élection a été révélateur. De toute évidence, les résultats ont été décevants et comme le premier ministre l’a dit au discours inaugural, les Québécois ont dit qu’ils se mettaient au neutre. C’est un signal important », a-t-il estimé.

« J’ai senti le besoin de prendre du recul et d’essayer de rendre compte de la situation politique de façon plus élaborée que dans un discours ou une intervention ponctuelle de chef de gouvernement. »

Jean-François Lisée: The chronicler of Quebec’s revolution is now part of the separatist cause

Cover story – Profile

Jean-François Lisée: The chronicler of Quebec’s revolution is now part of the separatist cause

William Johnson

Media Magazine (Canadian Association of Journalists) Fall 1994


Quebec journalist Jean-François Lisée set out in 1990 to write a true epic: the story of how the new country of Quebec was going to be founded. But, when Robert Bourassa disappointed his hopes, Lisée wrote another book or, rather, tow books, also epics, and then decided to help bring about Quebec’s independence himself. He joined Jacques Parizeau’s staff in September as an adviser to the secessionist Premier.

« At first, my book wasn’t going to be Le Tricheur, it was going to be: Robert Bourassa, Father of the New Quebec in Spite of Himself, » Lisée told Yves Boisvert for the July-August issuer of Le Trente, the French-language magazine for journalists.

Quebec was in turmoil following the failure of the Meech Lake accord. Bourassa stood up in the National Assembly and made what sounded much like a declaration of independent intent: « English Canada must understand very clearly that, say or do what it might, Quebec is today and forever a distinct society, free and able to pursue its destiny. » Jacques Parizeau held out his hand to « my prime minister. » Quebec was on its way to the Bélanger-Campeau Commission, to a referendum on sovereignty, and to independence.

It didn’t quite turn out that way. Lisée even lobbied Bourassa and Parizeau to appoint him as a full member of the Bélanger-Campeau commission. They didn’t respond. Lisée did obtain, though, Bourassa’s co-operation to get the inside story of events as they unfolded, with the proviso that he could publish what he learned only after the referendum. This was like the making of a book that Lisée had much admired, Theodore H. White’s chronicle of John Kennedy’s victory over Richard Nixon, The Making of the President 1960. But the subject was even grander: not just the making of a president, but also the birth of a nation.

Except that the promised high epic turned into a bad farce. Bourassa « cheated. » He misled his caucus, his party, his people and Lisée. He led his people to Charlottetown instead of the promised land. The Québécois journalist had dreamed of writing, in his native land, the equivalent of American journalist John Reed’s Ten Days that Shook the World, the fist-person account of the 1917 Bolshevik Revolution in Russia. (In his apartment in Washington, where he worked as a freelancer in the late 1980s, Lisée had a huge poster of Reds, the film in which Warren Beatty played John Reed participating in Lenin’s coup d’état).

Now, reality had turned into a bad movie. For a while, Lisée despaired of producing a book, as his material spoiled. But then he rallied. Lisée pilloried Bourassa for aborting history and strangling the nascent nation. In two volumes, Le Tricheur (578 pages) and Le Naufrageur (716 pages), he unmasked all of Bourassa’s evasions, his feints, his deceptions, his devious leadership of the Quebec people through the valley of illusions.

Those two books, in my opinion, offer the most comprehensive and revealing account ever written in Canada of an important historical period. From the time of their publication this year they were immediate classics. Lisée managed to get Bourassa, his close associates and all the major players in the post-Meech effervescence to reveal themselves as public figures have never before been revealed in Canada.

Lisée’s twin volumes are in the image of the journalist himself: passionate, immoderate, almost grotesquely comprehensive, opinionated yet always striving to build up the big picture. And always, never less than intelligent in the analysis and stylish in the writing.

Make no mistake, Jean-François Lisée is a phenomenon. Don’t be fooled by the boyish, mischievous manner, the bright blue eyes, the quick grin, the easy friendliness. This is quite possibly the single most talented journalist living in Canada today. Or he was. In September, Lisée left the ranks of journalism temporarily, until after the revolution, to join the staff of Jacques Parizeau as an adviser. In some Quebec quarters, his defection to partisan politics caused a minor scandal.

« What ad been announced as investigative journalism and as a model of journalistic integrity really belonged to another category, that of militant journalism, » wrote La Presses’s chief editorialist, Alain Dubuc. « The scandal is not that he went from journalism to politics but that he was engaged in both at the same time ». (NDR: In an open letter, Lisée pointed out that Dubuc did not have a shred of evidence to support that last accusation. Dubuc did not reply. Alain Saulnier, president of Quebe’s federation of journalists, publicly defended Lisée’s integrity.)

There is no question that Lisée wrote Le Tricheur and Le Naufrageur as a committed sovereignist. He left no doubt in either book about where he stood. He could, with the same facts, have denounced Bourassa as a « cheater » who was elected as a federalist in 1985 and 1989 but soon led his party and his province into the period of greatest separatist effervescence in the history of Quebec. By the time he stepped down in January 1994, he had helped elect the Bloc Québécois in Ottawa and had set the stage for a Parti Québécois victory in Quebec. Federalism, under him, reached its nadir.

Lisée chose to tell his story from one perspective, and that was entirely legitimate. He wrote, not as a reporter covering an event divested of overt partisanship, but as a journalist overtly exercising his right to an ideological commitment.

But there is a more fundamental corruption than partisanship at the heart of Lisée’s work: it is what French philosopher Julien Benda described in his 1926 as La trahison des clercs, the treason of the intellectuals. That is far more significant than commitment to a political party. Benda described and deplored intellectuals who sacrificed the universal values of the mind to political passion, to commitment to the nation, the race or to class.

Lisée did not compromise his ethical standards and critical judgement to a degree comparable to the many intellectuals who, in the first half of the 20th century, joined the racist Action française, or the fascist or communist movements. But this former Maoist (he was active in the movement for two years, wile at university, as he acknowledges) displays still some of the signs of the true believer.

What is remarkable about Le Tricheur and Le Naufrageur is that this highly intelligent, sophisticated and critical professional observer shows himself utterly uncritical towards Quebec nationalism. itself. He simply accepts its premises as given, part of where he is coming from.

His saga opens with the failure of Meech Lake that is the catalyst of the two years of ferment which Lisée studied. Yet three is not the slightest critical judgement on Meech’s premises. For Lisée, in rejecting Meech the rest of Canada was rejecting Quebecer’s right to be distinct, unique. Such crude categorisation hardly explains the principled objections of a Pierre Trudeau, a Clyde Wells or a Sharon Carstairs.

Just as Quebec nationalism is for him a matter of faith, so is its implicit correlative, the stereotyping of English-speaking Canadians as the adversary, the opponent to be overcome, the enemy of an independent Quebec.

Lisée is too sophisticated to carry an animus against individual English-speaking Canadians. While he was in Washington, he maintained close friendly relations with several English-speaking journalists from Canada. But look at his books on the events of 1990 to 1992 and you find there crude and hostile caricatures of English-speaking Canada.

A whole string of examples could be given. Let one suffice. Lisée recalls the few older, marginal opponents of bilingualism in Ontario who, in the fall of 1990, demonstrated in Brockville by trampling on the Quebec flag.

Lisée chose to treat this episode as revealing the fundamental attitude of English Canada. Here was English Canada mirrored, symbolised. « How could you better illustrate the votes of Sault-Sainte-Marie (the first of 40 Ontario towns who then declared their English unilingualism, despite the presence of French-speaking minorities in their midst) , Newfoundland’s cancellation of its ratification of Meech, the refusal, poll after poll, by a majority of anglophones to recognize that a distinct society existed in Quebec ? The image of Brockville was powerful because it was true. »

True to what ? Never mind that, for some 30 years, all of Canada had let Quebec set the national political agenda, and had invested billions of dollars and uncounted time and effort to search for an accommodation that would satisfy Quebec without betraying principle or interest. For Lisée, that one scene was an epiphany in which English Canada showed its true face. Brockville’s flag-trampling was the prototype. (…)

Lisée’s political passion which corrupts otherwise exemplary work is not unique. Other Quebec journalists who have written books in recent years also offer examples of La trahison des clercs. Michel Vastel’s 1990 book, Trudeau le Québécois, and Claude-V. Marsolais’ Le référendum confisqué of 1992 come to mind.

But Lisée is a journalist of world-class calibre. He is only 36, and already has a dazzling body of work published, including The Eye of the Eagle, on relations between Quebec and the United States, which won the Governor-General’s Award for 1990.

Whatever happens in the real world over the next two years, we can look forward to a fascinating account when it’s all over. Who knows, Lisée might yet get to write his Dix jours qui ont ébranlé le Canada. Or, failing that, there might be another book on how the dream of Quebec’s independence was once again betrayed.

When he wrote this piece, Bill Johnson was a columnist for Montreal’s daily The Gazette. He went on to become the controversial president of the lobby group Alliance Québec and then when back to writing in 2000.