Dans l’antichambre de la prédominance de l’anglais

Résumons-nous. Plusieurs PDG, vivant au Québec depuis de longues années, ne peuvent prononcer leurs discours en français. Évidemment, ils obligent au quotidien tous leurs cadres supérieurs à s’adresser à eux In English Only. Notre ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, affirme qu’il ne « serait pas réaliste » d’exiger qu’ils parlent le français comme condition d’accès à une aide publique québécoise. Ah bon ?

(Une version de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

Un client  de la Banque nationale ayant accumulé des points de récompense réclame pour son ordinateur un clavier francophone. Il se fait répondre par la banque qu’en insistant ainsi, il concourt à «nourrir la polarisation et la fragmentation sociale». Un professeur de psychologie à l’université McGill, Martin Drapeau, rapporte que dans son département, au moins la moitié de ses collègues ne parlent pas français et qu’en 20 ans, pas plus du quart de ses directeurs ou doyens pouvaient lui adresser la parole dans la langue commune du Québec.

Quelle est la solution proposée par François Legault ? L’avenir du français, vient-il de répéter, « passe par la langue de travail ». S’il juge qu’en étendant la loi 101 aux entreprises de plus de 25 employés et aux entreprises fédérales il mettra fin au déclin du français, qu’il publie sur-le-champ l’étude démographique qui soutient son argument. Cette étude n’existe pas et ne peut exister, tant la mesure n’aura qu’un impact marginal. Notamment car en sens inverse, selon Statistique Canada, la proportion des entreprises montréalaises où se pratique un bilinguisme intégral est passée de 9 % en 2006 à 25% en 2018. C’est l’antichambre de la prédominance de l’anglais.

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La francisation a posteriori des nouveaux arrivants, au travail ou en formation, est, certes, un succès individuel pour la minorité de néo-Québécois qui la réussit, mais au total un échec historique retentissant et maintes fois mesuré.

La seule étude existante nous donnant un espoir est celle où l’OQLF conclut que l’obligation de connaissance du français pour tous les immigrants sélectionnés par le Québec au point d’entrée freinerait considérablement (sans l’arrêter complètement) le déclin du français.

Ce mois-ci, le Parti québécois a déposé une motion simplissime: «Que l’Assemblée nationale affirme que le premier critère de sélection des nouveaux arrivants devrait être la connaissance du français. » La CAQ s’est opposé à ce principe essentiel. Le PLQ et QS ont refusé de s’y associer.

Mais on lit dans les gazettes que le gouvernement Legault cherche des mesures supplémentaires pour augmenter le nombre de locuteurs français au point d’entrée. Sentant l’ouverture, je plonge avec quelques suggestions.

Lancer un défi aux employeurs. Quoiqu’en dise le patronat et les libéraux, l’immigration n’est pas une solution à la pénurie de main-d’œuvre. L’employeur est bien sûr ravi de trouver son soudeur ou son informaticien étranger, mais 50 000 immigrants par an génèrent presque exactement la même demande en main-d’œuvre – enseignants, infirmières, soudeurs, supplémentaires,– qu’ils en comblent eux-mêmes. Cependant, face au déclin du français, l’arrivée d’immigrants qui ont le français comme langue d’usage est, indubitablement, une partie de la solution. Puisque les employeurs sont extraordinairement demandeurs, créons une voie rapide. Si votre futur salarié est un des 235 millions de terriens pour lesquels le français est la langue principale, allez-le chercher!

Rapatrier, déplafonner et étendre le programme PVT. Chaque année, des jeunes adultes français et belges viennent supplémenter notre industrie touristique grâce au programme Vacances-Travail. En 2019, ils étaient 28 000. Dès que le guichet est ouvert, les places s’envolent. Pourquoi ? Le nombre de places est plafonné. Toutes les candidatures valables devraient être retenues et tout devrait être fait, ensuite, pour retenir ces amants du Québec chez nous.

Faire du Québec la capitale francophone mondiale du savoir. Créons un programme international de prêts étudiants pour tout francophone ayant les prérequis nécessaires pour faire au Québec ses études post-secondaires, techniques ou professionnelles en français. Une fois diplômés, retenons-les au Québec en effaçant un cinquième du prêt pour chaque année où ils prennent racine chez nous. (Pour la proposition détaillée, c’est ici.)

Bref, la question du nombre d’immigrants ne pose problème que si l’immigration nous anglicise. On peut faire venir au Québec 100 000 immigrants par an, s’ils ont tous le français comme langue d’usage.

Être sérieux sur la langue commune. Le projet 96 affirme que les francophones et les allophones déjà scolarisés en français qui iront aux Cégeps anglophones devront, pour obtenir leur diplôme, passer l’examen uniforme de français. Normal, puisqu’ils devront ensuite s’insérer dans un monde du travail officiellement francophone. Mais, les anglos et les autres allos ne doivent-ils pas, eux aussi, aller travailler en français ?

C’est l’extraordinaire hypocrisie de la situation. Si on est sérieux avec la langue commune, tous nos diplômés doivent maîtriser l’outil. Cela signifie qu’au Cégep anglo, sur un parcours de deux ans, le quart de la première session devrait se dérouler en français, le tiers de la deuxième et la moitié de la troisième. La quatrième devrait se faire en immersion dans un Cégep francophone.

Tous les étudiants des universités anglophones, y compris étrangers, devraient recevoir le cinquième de leurs cours en français pendant la totalité de leur parcours. Ne pas exiger une réelle maîtrise du français à nos diplômés non-francophones, c’est admettre que la notion du français langue de travail est de la foutaise.

Le déclin du français est nourri par deux déficits : le déficit de francophones langue d’usage dans notre immigration; le déficit de connaissance du français chez les diplômés de nos institutions anglophones.

Monsieur Legault, atteignez le déficit zéro dans ces deux cas, et vous serez enfin un nationaliste crédible.


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5 réflexions sur « Dans l’antichambre de la prédominance de l’anglais »

  1. Merci monsieur Lisee ,je suis content d avoir une personne comme vous qui aide ses compatriotes à comprendre et aimer sa langue.

  2. M. Lisée vous êtes un fin parleur mais je me demande pourquoi vous n’étiez pas en faveur d’étendre la Loi 101 au Cegeps anglophones lorsque vous étiez chef du Parti Québécois ?
    D’ailleurs, à force de jouer au plus fin vous avez perdu l’élection qui était à votre portée. Le Parti Québécois est moribond en ce moment et vous êtes en partie responsable de cette mort lente. Dommage que vos convictions ne soient pas aussi forte que votre finesse d’esprit.

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