Devoir de mémoire

Ils me trouvent insistant, les politiciens à la retraite. Chaque fois que j’en croise un (ou une), je m’informe sur l’avancement de leurs mémoires. Je fais de mon mieux pour culpabiliser ceux qui répondent qu’ils n’en font pas, que ça ne les intéresse pas. J’évoque leur responsabilité de témoigner pour que les historiens comprenne l’époque, la prise de décision, l’humeur, le climat, la tension comme la camaraderie. Tous n’ont pas la plume agile. Je les enjoins de se trouver un jeune auteur qui fera le travail de recherche pour eux et enregistrera, dans le détail, le parcours de leur vie.

Jean Lesage, Jean Drapeau, Claude Ryan nous ont quittés sans laisser leurs versions des faits, malgré plusieurs années de retraite. Pierre Trudeau, à l’écriture mordante, a livré des mémoires paresseux. Brian Mulroney a fait mieux, avec un énorme tome, comme Jean Chrétien (voir plus bas). René Lévesque a bien raconté la première partie de sa vie, mais manquait de recul pour la seconde. Jacques Parizeau s’est longuement livré à Pierre Duchesne. Pauline Marois a offert son récit de belle façon.

Évidemment, chacun de ces récits est partiel et partial. Ils n’en sont pas moins éclairants et, cumulativement, porteurs de vérités. Je n’aurais pu raconter, dans mon livre sur Octobre 70, les passionnants et parfois ahurissants débats qui ont conduit deux conseils des ministres à décider d’une rafle nocturne et de centaines d’arrestations sans les mémoires laissés depuis par une douzaine de ministres de Bourassa et de Trudeau.

Je me fais donc une joie de signaler les contributions des derniers 18 mois de ces décideurs qui ont répondu présents à leur devoir de mémoire.

David Cliche. J’ai une affection particulière pour le livre posthume du ministre David Cliche, Un seul Québec – Dialogue avec les Premières Nations (1978-1995). Beauceron, géologue, un temps négociateur pour les Cris dans leur opposition au projet Grande Baleine, Cliche a eu sa vie durant un pied chez les autochtones, l’autre chez les indépendantistes. Il raconte comment il fut, dans l’année préréférendaire 1994-1995, l’émissaire de Jacques Parizeau dans une ambitieuse tentative de multiplier les règlements territoriaux et les statuts d’autonomie des premières nations du Québec.  MM. Parizeau et Cliche pensaient que ces offres se traduiraient par l’appui d’un certain nombre de ces nations au projet indépendantiste. Les propositions furent bien reçues, mais aucun appui ne s’est concrétisé, au contraire. Malgré ce revers, Cliche montre pugnacité et courage pour ensuite faire progresser les dossiers et braver quelques intimidateurs. Max Gros Louis, en préface, lui rend un bel hommage.

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Dominique Anglade. Si vous pensez que les livres écrits par des aspirants premiers ministres sont nécessairement rébarbatifs, vous n’avez pas lu celui de Dominique Anglade. Le récit qu’elle nous offre dans Ce Québec qui m’habite provoquera chez vous des tremblements de cœur, tant elle nous fait vivre l’immense drame vécu quand le tremblement de terre haïtien a emporté les siens. L’essentiel de cette autobiographie sincère et sensible porte, non sur la politique et son passage au cabinet Couillard (cela viendra un jour, on l’espère), mais sur l’attachement, l’arrachement, l’immigration, l’exil, l’adaptation et les identités personnelles multiples.

Christine Saint-Pierre. Les femmes ministres de Jean Charest, qui formaient la moitié du gouvernement, étaient surnommée les « Charest’s Angels ».  Je l’apprends à la lecture de Ici Christine Saint-Pierre – de l’école de rang au rang de ministre. La députée n’offre aucun recul critique sur la gestion de la crise des Carrés rouges par Charest ou sur les compressions de l’ère Couillard. Elle fait cependant état de son combat réussi pour sauver le ministère des Relations internationales de sa rétrogradation au statut de secrétariat, voulue par Martin Coiteux, et de son combat perdu pour renforcer un tantinet la loi 101. Un récit bien mené où Mme Saint-Pierre livre un secret : elle a voté Oui en 1995.

Liza Frulla. L’ex-ministre de la culture de Robert Bourassa et du Patrimoine de Jean Chrétien n’a pas voté oui en 1995, mais… en 1980 ! Ce qui l’a fait changer d’avis ? « J’avais du mal à accepter qu’on aurait fait si peur au monde pour finalement se désister. J’avais trop d’orgueil pour ça.» Dans la sympathique biographie que lui consacre Judith Lussier, Liza Frulla – La Passionaria, l’énergique Frulla se livre sans filtre, y compris sur sa façon de s’imposer dans les boy’s clubs successifs où elle a fait carrière.

Paul Bégin. La franchise est aussi au rendez-vous dans le tome de l’ex-ministre de la justice Paul Bégin, À la recherche d’un pays – Mémoires d’un militant (1962-2002). Il raconte un double parcours. Celui de l’étudiant revêche qui se transforme en juriste, puis en un ministre de la Justice qui laissera une trace forte, l’introduction de l’Union civile pour les conjoints de même sexe — très audacieuse pour l’époque, en 2001 — , la médiation familiale, la loi sur l’éthique et le lobbyisme. Celui, ensuite, du militant indépendantiste déçu et frustré de ce pays qui n’en finit pas de ne pas naître. Très louangeur pour Jacques Parizeau, il a cependant des mots durs pour René Lévesque, Lucien Bouchard et Bernard Landry.

Jean Chrétien. Après deux tomes autobiographiques, l’octogénaire vient de nous livrer un second recueil d’anecdotes, Mes nouvelles histoires. Voilà un homme qui n’a jamais quitté le premier degré. Avec lui les choses sont simples : il a toujours eu raison sur tout, partout. Il oublie cependant de nous raconter comment il a truqué ses deux premières élections (le candidat conservateur était un de ses amis, qui ne faisait pas campagne) et comment il a été chassé du pouvoir parce que 50% des délégués de son parti s’apprêtaient à lui refuser leur confiance. Un prochain livre : « Mes trous de mémoire »?


2 réflexions sur « Devoir de mémoire »

  1. Bravo et merci pour l’honnêteté de vos propos, qui sont toujours respectueux! C’est une rareté de nos jours! Bonne année 2022 M. Lisée! 🙋‍♀️

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