Jeudi dernier, Paul St-Pierre Plamondon (PSPP), que, dans un lapsus pendant la période de questions, le premier ministre a appelé « le chef du Québec », tentait de définir ce que serait, pour un Québec indépendant, l’utilisation du soft power. Par opposition au hard power, celui des armes et de l’argent qui contraint, la version soft influence.
Les puissances additionnent évidemment les deux et le pouvoir américain procède d’une combinaison Pentagone-Wall Street-Hollywood. L’un bombarde ou menace de le faire, le second achète, le troisième diffuse des valeurs.
Le Canada, puissance moyenne, a eu son heure de gloire hard sur les côtes de la Normandie, puis son moment semi-hard, semi-soft avec la création des Casques bleus. Dans les années 1990, il fut une force de proposition (soft) avec la création de la Cour pénale internationale (CPI) et la conception du traité d’interdiction des mines antipersonnel. Depuis ? Pas grand-chose. Comme quoi il est possible de ne pas être un géant et de se rendre utile, ou de devenir invisible.
Proposant le premier volet de son livre bleu sur un Québec indépendant portant sur les relations internationales, St-Pierre Plamondon a dessiné le portrait d’un futur État modeste, mais constructif. On en saura davantage sur l’armée dans le volet sur la défense, mais on a appris que le Québec sera membre de l’OTAN et pourra participer à ses opérations, comme le font plusieurs États plus petits que lui.
Mais il nous informe que le lancer de roquettes ne sera pas la marque de commerce du futur Québec. Il a identifié deux activités dans lesquelles le Québec est déjà engagé : la médiation et l’aide à la démocratisation.
Vous l’apprenez peut-être ici, mais le Québec s’est taillé une réputation pour sa culture de la médiation : l’Institut de médiation et d’arbitrage du Québec, fondé en 1977, forme des centaines de médiateurs accrédités et exporte son modèle à l’étranger. Des universités québécoises (Sherbrooke, Montréal) enseignent la médiation internationale. En Colombie, le processus de réintégration des guérilleros dans la vie civile fut fondé sur le rapport préparé pour l’ONU par Bernard Duhaime, professeur de droit international à l’UQAM. L’ex-juge de la Cour d’appel Louise Otis, experte de la médiation, fut déployée au Mali, au Soudan et en Haïti. Les exemples sont nombreux et croissants.
À travers l’Organisation internationale de la Francophonie, le Québec pilote des programmes de médiation politique et électorale au Mali, au Burkina Faso et en Centrafrique, notamment.
Le Directeur général des élections du Québec, lui, a déployé en 40 ans plus d’une centaine de missions d’aide à la démocratie dans des dizaines de pays, assurant de l’observation électorale, formant des agents électoraux, aidant à la constitution de listes permanentes, etc.

Le prolongement et l’extension de ces actions pour en faire la marque de commerce internationale du Québec souverain vont comme un gant à notre tradition — plutôt pacifiste — et à nos forces.
Le reste de la présentation de PSPP annonce des économies de taille. La diplomatie canadienne s’est construite au temps où les ambassades surpeuplées et les résidences officielles étaient les symboles de la puissance. Le Québec indépendant n’aura pas besoin de reproduire ces vieux schémas et, même en doublant sa représentation internationale — ce qui ne me semble pas indispensable —, il économisera un milliard par an par rapport à sa juste part du débours actuel d’Affaires mondiales Canada.
L’activisme international déployé par le Québec depuis Jean Lesage fait de nous, et de loin, la nation sans État la mieux préparée à faire son entrée dans le monde. Les réseaux combinés de la diplomatie, de la Caisse de dépôt, d’Investissement Québec et des plus de 70 organisations de coopération internationale ont largement préparé le terrain. Dans le monde, le Québec n’est pas un inconnu.
Le maire désigné de New York, Zohran Mamdani, affirme vouloir s’inspirer de nos centres de la petite enfance pour son propre programme de garderie. Notre régime d’assurance parentale a été copié par la Suède et la Corée du Sud. Notre Bureau des enquêtes indépendantes sur la police a inspiré la France et la Belgique. Notre assurance médicaments a servi de modèle à la Nouvelle-Zélande. Nos coopératives d’habitation ont fait des petits en Uruguay. Notre Loi sur la protection du consommateur a été décalquée au Brésil, en Tunisie et au Sénégal.
Nous ne soupçonnons pas, de l’intérieur, combien notre inventivité en politique publique peut nous rendre attractifs. St-Pierre Plamondon a raison de dire que la simple irruption d’un État indépendant francophone en Amérique va braquer sur nous, un temps, la curiosité mondiale. Il ne faudra pas rater cette occasion de faire une bonne première impression.
On a beaucoup critiqué le ton de la politique canadienne depuis Chrétien jusqu’à Trudeau. Celui du donneur de leçons. Une arrogance fondée sur un complexe de supériorité morale.
Les Québécois, ayant longtemps pratiqué le sentiment d’infériorité, sont en quelque sorte immunisés contre l’arrogance. Comme nous ne sommes ni Canadiens, ni Américains, ni Français, notre humilité congénitale est un atout, pour un peuple qui souhaite, dans le monde, rendre service.
Et s’il est toujours difficile de bien expliquer ce qu’est le « pouvoir doux », laissez-moi vous en donner un exemple. Imaginez une grande manifestation sportive internationale suivie sur les petits écrans du monde entier. Imaginez qu’un suspense ait été créé sur la question de savoir si une artiste à la voix divine, absente de la scène à cause d’une maladie tragique, sera du spectacle. Imaginez maintenant qu’elle apparaisse, à un étage de la tour Eiffel, pour livrer une prestation inoubliable.
Si cette personne est issue de votre nation, si elle combine humilité et excellence, si sa seule présence rehausse la qualité de l’événement, si chacun sait qu’elle vient de chez vous, alors la médaille d’or du doux pouvoir vous appartient.
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

