Fabrice Vil et l’indignation à géométrie variable

Qui a dit que nous ne sommes pas une société de débats ? La controverse que j’ai allumée en évoquant l’existence de vidéos militantes sur le racisme systémique recommandées par Télé-Québec aux profs et étudiants du secondaire ne s’éteint pas tout à fait. D’ailleurs, elles figurent toujours à l’offre du diffuseur public.

Pour Télé-Québec, les élèves de secondaire 1 à 5 suivant des cours d’éthique et culture religieuse, d’histoire, d’éducation à la citoyenneté et de monde contemporain sont invités à visionner des vidéo où ils apprennent que 1) les concepts de privilège blanc, d’appropriation culturelle et de racisme systémique sont des vérités et que 2) « on raconte que la décision d’annuler une consultation sur le racisme systémique parce que la majorité blanche trouve qu’il n’y a pas de problème ou que ce n’est pas une priorité serait en quelque sorte une manifestation du racisme systémique ».

Un des auteurs de la vidéo, Fabrice Vil, est estomaqué d’apprendre que des personnes qui, comme moi, ont contribué à l’annulation de la commission sur le racisme systémique, proposant à la place l’application immédiate d’une vingtaine de mesures anti-racistes, puissent sincèrement tirer de cette phrase la conclusion qu’on se fait ainsi traiter de racistes. Il l’écrit ce matin dans La Presse. Certain que cette conclusion est fautive, il m’accuse de propager ainsi une « fausse nouvelle». (On peut lire mon texte à ce sujet ici.)

M. Vil écrit aussi que « parce que l’humain est un grand mystère, nous sommes tous condamnés à l’incompréhension mutuelle ». Condamnés, le mot est fort. Mais je lui accorde que l’incompréhension fait ici partie du problème. C’est curieux, car M. Vil est de ceux qui nous invitent à faire très attention à ce qu’on dit (mot commençant en n, micro agressions, etc) et d’avancer à pas feutrés pour ne blesser personne.

Je ne doute pas de sa sincérité, seulement de la cohérence de sa pensée et de son action. Il me reproche dans son texte de ne pas avoir été complet dans l’information que j’ai donnée. J’aurais pu citer la phrase « on raconte » au complet. Ça se discute. Mais dans son texte précédent me rendant responsable des insultes proférés par des trolls intolérants envers une membre de son équipe, il a fait le choix conscient de ne pas informer ses lecteurs du fait que… j’avais immédiatement et vigoureusement dénoncé ces trolls.

Mais revenons à ce que j’estime être son incompréhension de l’accusation de racisme qu’il profère aux détracteurs du concept de racisme systémique. Le mieux est d’utiliser sa formule et de l’insérer dans un autre contexte.

Alors que pensez vous de ceci, dans une vidéo expliquant combien l’indépendance est une chose juste et bonne:

«On raconte que la défaite du Non au référendum de 1995, parce que les gens préfèrent rester au Canada ou que c’est un trop grand risque économique, est en quelque sorte une manifestation de racisme systémique envers les Québécois ».

Toute personne raisonnable pensera que la vidéo accuse les électeurs du Non d’être racistes. C’est complètement inacceptable. Le mot « systémique » ne change rien à l’affaire. Ni de dire que leur racisme n’est pas systématique et peut-être inconscient. Ce serait une insulte à l’intelligence des fédéralistes qui, je vous jure j’en connais, n’en manquent pas.

M. Vil semble penser que l’ajout du mot « systémique » neutralise la charge diffamatoire considérable portée par le mot racisme. Il a tort. Essayons autre chose:

« On raconte que le refus des tribunaux de condamner des Hells Angels à la prison, parce que la preuve est faible et que les délais sont trop longs, est en quelque sorte une manifestation de criminalité systémique.»

Toute personne raisonnable pensera que les juges viennent d’être accusés d’être eux-mêmes parties à la criminalité.

J’ajoute au passage que l’utilisation des formules « on raconte que » ou « des gens disent que » est détestable. Si on veut porter un jugement ou énoncer une affirmation, qu’on le fasse franchement, sans se cacher derrière les « on dits » souvent inventés par l’interlocuteur lui-même.

Finalement M. Vil, que je n’ai jamais rencontré mais que j’ai souvent écouté avec intérêt à la télé et à la radio, suggère que nous nous parlions de vive voix, suggestion que je lui avait transmise plus tôt par une connaissance commune. Alors évidemment c’est oui, cher Fabrice Vil. On s’est assez écrit ces jours derniers pour penser qu’on est dus pour une bonne jase.


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