Une peur irraisonnée. C’est la définition de la phobie, je ne vous l’apprends pas. Cela peut concerner les araignées, le sang, les chiens, les clowns, les gays et bien d’autres choses encore. On diagnostique ces peurs chez des gens autrement raisonnables. Quelque chose en eux – une anxiété venue de l’enfance, d’un film d’horreur ou d’une motivation politique obsessive– les poussent à réagir avec excès à des phénomènes que la moyenne des ours aborde avec prudence, sinon avec sérénité.
Notre nouveau ministre des Relations internationales, Christopher Skeete, offre le cas le plus récent – et peut-être le plus grave. Généralement mesuré, l’homme a récemment affirmé: « Le jour après un Oui, on n’est plus membre de l’OTAN. Et l’OTAN, c’est la seule défense qu’on aurait contre l’agression russe.»
Détenteur d’un bac en Sciences politiques, M. Skeete ne devrait-il pas savoir que, depuis 1823, Washington a édicté la Doctrine Monroe , qui stipule qu’en aucun cas Washington n’acceptera que des troupes d’un pays étranger ne mette pied sur quelque parcelle que ce soit de l’Amérique du nord, centrale ou du sud ? C’est pourquoi depuis 60 ans le pentagone, dans le cadre de NORAD, ponctue le territoire nordique canadien de radars pointés vers la Russie. Que le Québec soit demain province, pays ou village gaulois, son territoire du Québec serait défendu – qu’il le veuille ou non – par les troupes yankees en cas d’agression russe, chinoise, finlandaise ou belge.
Que le diplomate en chef du Québec ne soit pas au courant de la Doctrine Monroe, pilier de la politique étatsunienne en Amérique, est, à mon avis, une faute professionnelle grave. Il y a plus. Sa tâche était d’offrir une réplique crédible au chapitre du livre bleu du PQ sur les relations internationales. Suivons son raisonnement :
« Le jour après un oui », a-t-il dit, nous serions à découvert. Je l’arrête tout de suite. La déclaration d’indépendance ne se fera pas le jour après un oui. La Cour suprême a donné l’ordre au Canada et au Québec de l’après-oui de négocier de bonne foi le départ du Québec, ce qui a été l’intention affichée des indépendantistes depuis René Lévesque. C’est dans ce délai (que Jacques Parizeau fixait à un an) que les traités pourront être discutés. Jusqu’à la déclaration d’indépendance, contrairement à ce que dit le ministre caquiste, nous serons dans l’OTAN et dans NORAD.
Skeete affirme que le Canada a « droit de veto » sur notre inclusion dans ces traités, comme d’ailleurs les USA. Tente-t-il de nous faire croire qu’Ottawa et Washington estimerait dans leur intérêt stratégique de découvrir tout le cadran nord-est du continent du parapluie commun de défense ? Pourquoi défend-il cet argument absurde ?
L’OTAN vient de faire entrer deux nouveaux pays dans l’Alliance, réclame de tous un effort militaire renforcé, mais ferait exprès de montrer la porte à un nouveau pays dont le territoire est stratégiquement essentiel ? Et l’est plus encore qu’avant car le dégel du passage arctique rend la région plus propice aux navires russes et chinois ? Il faut pour penser ainsi avoir quitté le monde de la realpolitik pour vivre dans un autre univers, celui de la unrealpolitik. Un dérivé direct de l’indépendophobie.
Nous serions, ajoute Skeete, « sans défense ». Ce serait vrai s’il pensait que le Canada est sans défense. S’il pensait qu’aucun Québécois n’est aujourd’hui enrôlé dans l’armée canadienne, qu’aucune base militaire et qu’aucun équipement de la défense canadienne n’est sur le territoire québécois. Mais puisque l’inverse est vrai, le Québec héritera, au jour un de son indépendance, de l’ensemble de ces militaires, de ces bases et de ces équipements (sauf peut-être quelques vieux avions chasseurs qui auront été rapatriés à temps en Ontario).
J’avoue être un peu immunisé contre ces errances car, écrivant mon livre Dans l’œil de l’aigle sur l’évaluation que faisaient les États-Unis de la montée du mouvement indépendantiste avant 1980, j’avais interrogé 24 personnes qui, au cours des années, avaient soit dirigé le Pupitre Canada au Pentagone soit avaient été officiers responsables du Canada et de l’Otan à l’État-major ou encore attachés militaires américains à Ottawa. Tous, sans exception, estimaient qu’un Québec souverain s’intégrerait aisément dans l’OTAN et NORAD. Lorsqu’on leur présentait des scénarios catastrophes glanés dans des revues canadiennes et américaines, ils répondaient que ce n’étaient que balivernes.
Rapports de force
L’ami André Pratte prend la question depuis l’angle inverse et nous alerte : les membres de l’OTAN devront bientôt consacrer 2%, et peut-être un jour 5%, de leur PIB à la défense. Le budget de l’an 1 du PQ ne l’a pas prévu, il faut donc le revoir. Excellente remarque ! Le budget fédéral ne l’avait pas prévu non plus, soit dit entre nous. Si nous restons dans le Canada, il nous faudra payer, par nos impôts (ou par un endettement record) notre part de ce gâteau explosif. On a déjà commencé à s’inquiéter : le Québec aura-t-il sa juste part des dépenses militaires fédérales ? Réponse : de tout temps, il ne l’a jamais eue. S’il faut investir davantage en défense, la seule façon de s’assurer que nos dépenses militaires profiteront au Québec, aux entreprises et aux emplois d’ici, est de faire l’indépendance. C’est la seule façon.
J’aimerais pouvoir vous dire que l’indépendophobie ne se limite qu’aux questions de défense. Ce n’est pas le cas. Il y a les ententes commerciales. Y avez-vous pensé ? Qui voudra faire du commerce avec nous ? Résumons. En ce moment, les États-Unis ont des accords de libre-échange avec 20 pays. Le Canada avec 51 pays. L’Union européenne avec 70 pays. À écouter les fédéralistes, ils décideraient de faire du Québec un cas à part.
Mais ce ne sera pas nécessairement automatique, nous dit par exemple le ministre Skeete. Sans doute. Prenons le reste du Canada. Nous avons importé l’an dernier pour presque 100 milliard de dollars de leurs produits. À vue de nez, on calcule que chaque milliard importé est produit par au moins 4000 salariés. Donc, 400 000 emplois canadiens dépendent de nous (et l’inverse est vrai). L’Alberta ? On leur achète chaque année pour 7 milliards de dollars de pétrole. Ils savent qu’on pourrait s’approvisionner ailleurs. C’est ce qu’on faisait il y a 15 ans.
Et savez-vous qui nous suppliera d’ajouter notre nom en bas de toutes les ententes canadiennes de libre-échange existantes ? Ottawa. Pourquoi ? Lorsqu’ils ont conclu leurs 51 ententes, ils ont offert à leurs partenaires, dans ce qu’on appelle « l’équilibre des concessions », un marché de 40 millions de consommateurs. Sans nous, il leur en manque 9 millions. Sans nous, tous leurs partenaires voudront reviser leurs engagements à la baisse ou extraire de nouvelles concessions. L’intérêt économique canadien — même s’ils sont de très méchante humeur – est de nous demander de tout signer. Il n’est pas certain qu’il soit dans notre intérêt de dire oui dans tous les cas.
Les indépendophobes partent du principe que nous sommes petits, faibles, sans ressources, que nous ne disposons d’aucun levier et d’aucun rapport de force. Ils sont convaincus que nous allons nous faire manger tous ronds par les forces obscures qui rodent sur nos côtes. C’était le réflexe de ceux qui étaient contre la nationalisation de l’électricité, contre la création de la Caisse de dépôt, contre la loi 101. Pour qui nous prenions-nous ? Simplement pour aussi forts qu’on l’était, et non pour aussi faibles qu’on voulait nous le faire croire.
Depuis notre référendum de 1980, 32 nouveaux pays souverains sont apparus. Tous sauf quatre ont leur propre monnaie.Tous ont leur propre armée. Parmi eux, 13 sont devenus membres de l’OTAN.
Vrai, il appartient aux indépendantistes de bien expliquer comment le nouveau pays va naître et de répondre à toutes les questions (même les plus stupides). Mais n’appartient-il pas aux indépendophobes de nous expliquer pourquoi l’aventure québécoise serait nécessairement désastreuse, catastrophique, et recrachée par la planète ? Pourquoi ils estiment que les Québécois seraient les parias du genre humain, des incapables ?
C’est ça, ou alors il leur faut consulter un psy.
(Une version plus courte de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

