Insurrection non appréhendée

En octobre 1970, pour remédier à une crise réelle, mais circonscrite — la prise de deux otages —, les gouvernements de Pierre Elliott Trudeau et de Robert Bourassa ont dû échafauder une théorie fumeuse. Le Canada faisait face, ont-ils écrit dans des textes officiels, à une « insurrection appréhendée ».

La Gendarmerie royale du Canada l’affirmait à l’époque, il n’y avait pas la plus petite menace d’insurrection à l’horizon. Mais il fallait utiliser ce mensonge, car, sans lui, on ne pouvait rendre applicable la Loi sur les mesures de guerre, qui permettait de procéder aux arrestations, perquisitions et autres actions musclées pour rétablir l’ordre.

Cinquante-deux ans plus tard, il n’est plus nécessaire de mentir ou d’inventer. Le siège dont Ottawa est victime depuis deux semaines vise explicitement, selon ses organisateurs, le renversement du gouvernement. Dans le Memorandum of Understanding publié en début de manifestation et signé, disent-ils, par 320 000 personnes, les organisateurs affirment qu’ils maintiendront leur occupation illégale de la colline du Parlement jusqu’au remplacement du gouvernement par un comité de citoyensformé d’eux et de la gouverneure générale. Ils souhaitent gouverner pendant 90 jours, le temps d’abolir toutes les mesures sanitaires au pays.

Un état de siège à la canadienne

Certes, ils dénoncent la violence et ne prennent pas d’assaut les édifices gouvernementaux, comme l’ont fait les trumpistes américains l’an dernier. Reste que nous sommes en présence d’insurgés autoproclamés qui prennent en otage la Colline et, désormais, plusieurs points de passage stratégique de la frontière avec les États-Unis. Ils ne se retireront, répètent-ils, que lorsque les décisions sanitaires prises par des gouvernements pourtant démocratiquement élus seront annulées.

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Ces jours derniers, ils ont mis de l’eau dans leur vin et retiré de leur site Internet le Memorandum d’origine. Et alors que le 6 février, ils demandaient la destitution non seulement de Justin Trudeau, mais aussi d’Yves-François Blanchet et de Jagmeet Singh, complices présumés de la dictature sanitaire, ils ont fait volte-face le 8 février et se disent désormais prêts à discuter avec une coalition formée des partis d’opposition. Leur porte-parole, Tom Marazzo, affirme tomber des nues lorsqu’il entend l’accusation d’insurrection. « Nous avons pelleté la neige, ramassé les déchets, nourri les sans-abri », a-t-il expliqué cette semaine lors d’une conférence de presse. Certes. Un état de siège propre, à la canadienne. Mais un état de siège tout de même.

L’ancien gouverneur de la Banque du Canada et potentiel futur chef libéral Mark Carney a été assez rude dans le Globe and Mail cette semaine, en attaquant en parts égales les assiégeants et le premier ministre.

« Les objectifs des dirigeants du prétendu Convoi de la liberté étaient clairs dès le départ : renverser du pouvoir le gouvernement que les Canadiens ont élu il y a moins de six mois », écrit-il, accusant les autorités d’avoir « facilité l’entrée du convoi au cœur de notre capitale » et d’avoir laissé les participants s’incruster. Dans une phrase qui semble adressée à Justin Trudeau, il ajoute : « Les crises ne se terminent pas d’elles-mêmes. Vous ne pouvez pas spinner votre chemin hors de l’échec. » Ce texte est-il la première salve de la campagne de Carney à la succession de Trudeau ? Si oui, c’est bien envoyé.

Concours de Ponce Pilate

Entre le chef de la police d’Ottawa, affirmant qu’il n’y avait pas de « solution policière » à la crise, le premier ministre de la province, Doug Ford, disant qu’il n’a pas le pouvoir d’indiquer aux policiers comment agir, et le premier ministre Trudeau, assurant qu’en aucun cas il ne va appeler l’armée, nous avons assisté deux semaines durant à un concours de Ponce Pilate.

Or, il n’est même plus la peine de déclarer l’existence d’une insurrection, appréhendée ou non, pour donner au gouvernement fédéral le pouvoir d’agir directement en situation de crise. La Loi sur les mesures d’urgence de 1985, purgée des odieux excès de la Loi sur les mesures de guerre, permet au fédéral de prendre le contrôle de la situation « s’il croit, pour des motifs raisonnables, qu’il se produit un état d’urgence justifiant en l’occurrence des mesures extraordinaires à titre temporaire ». Il lui suffit pour ce faire de demander, a priori, la permission aux provinces concernées et de faire approuver, a posteriori, l’état d’urgence par une majorité de la chambre. Si Justin Trudeau veut s’adonner à son sport favori, soit mettre la pagaille chez les conservateurs, qu’il les mette au défi de voter contre le retour de la loi et l’ordre au pays.

On saura peut-être un jour pourquoi Trudeau a jugé politiquement utile de laisser les « insurrectionnistes » s’installer devant le parlement. C’est peut-être de la faiblesse pure, car il est vrai qu’il avait laissé des militants autochtones paralyser plus d’une vingtaine de jours l’infrastructure ferroviaire il y a deux ans. On sait déjà pourquoi les conservateurs à la Poilievre ont soutenu l’occupation : afin d’attirer vers eux les électeurs de Maxime Bernier. On pense que l’inaction de Doug Ford tient à la proximité idéologique entre les assiégeants et son électorat. Leur dénominateur commun est une démission inexcusable de leur fonction essentielle de défendre les lois et la démocratie contre ceux qui veulent imposer leur vision des choses par la force et l’illégalité. Trudeau, Ford, Poilievre échouent à la tâche de faire prévaloir au pays « l’ordre, la paix et le bon gouvernement ». Les convois qui essaiment ailleurs au pays et dans le monde tirent leur force et leur audace de la faiblesse et de la démission de ces trois irresponsables. Le temps est venu de citer de nouveau les paroles que la Vierge Marie aurait prononcées à Fatima : « Pauvre Canada ! »

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)


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1 réflexion sur « Insurrection non appréhendée »

  1. Qu’est ce qu’il faut qui se passe, au niveau des élus, et, au niveau citoyen, pour ramener le centre politique à l’agenda ??
    J’ai la chienne….

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