Jean Charest et le pot au lait

Une des raisons pour lesquelles il faut aller voter lundi, contre notre gré, tient au plan de carrière de Jean Charest.

Le Devoir

samedi 6 décembre 2008

Une des raisons pour lesquelles il faut aller voter lundi, contre notre gré, tient au plan de carrière de Jean Charest. Je reste convaincu qu’à terme son objectif est d’être premier ministre du Canada. Avec la récente réélection de Stephen Harper, il a fait le calcul suivant : M. Harper va rester au pouvoir pendant encore deux ou trois ans, avant de se faire battre par les libéraux dirigés par Michael Ignatieff ou Bob Rae — cela doit arriver un jour ou l’autre —, puis il y a aura une course à la chefferie pour sa succession au Parti conservateur fédéral. La tradition voudrait que le chef sortant, venant du Canada anglais, soit remplacé par un chef venant du Canada français. Deux personnes seulement apparaissent à l’horizon : Bernard Lord et Jean Charest. Je ne crois pas succomber au québéco-centrisme en affirmant que notre candidat est bien meilleur que celui des Acadiens.

Ayant ce calendrier en tête, Jean Charest s’est dit qu’il n’y a rien de plus vendeur qu’un « winner ». Être élu pour la troisième fois premier ministre du Québec lui donne cet argument de poids. Fin octobre, il avait deux options : déclencher immédiatement une campagne électorale ou attendre la fin de la récession en 2010. Mais 2010, c’est trop tard : c’est à peu près le moment où Harper doit normalement tomber. Un Charest alors fraîchement réélu serait prisonnier à Québec.

Au contraire, des élections déclenchées rapidement, en décembre 2008, replacent les choses dans le bon ordre. Charest pouvait être réélu, gouverner deux ans à Québec, céder sa place, passer un an ou deux dans le secteur privé pour se faire un peu d’argent, puis briguer la direction du Parti conservateur.

Comme Perrette sur le chemin de la ville, vient-il de trébucher ? Car, s’il fallait que Stephen Harper soit renversé fin janvier, « adieu veau, vache, cochon, couvée ». La course à la succession de Harper se tiendrait immédiatement, et Bernard Lord, disponible, pourrait y participer, alors que Jean Charest se trouverait immobilisé, les mains liés au poste de premier ministre du Québec qu’il vient de se faire donner. S’il est majoritaire, la situation est pire encore, car il ne peut manoeuvrer pour se faire renverser.

Cette théorie — car c’en est une — expliquerait pourquoi M. Charest était tétanisé devant l’énoncé économique de Stephen Harper, refusant de se joindre au choeur des critiques. Il y a tout de même une limite, a-t-il sans doute songé, à critiquer le chef d’un parti qu’on voudra un jour (re)diriger. Il faut dire que M. Charest avait déjà beaucoup donné dans la critique, plus tôt cet automne.

Le chef libéral québécois est donc confronté à un cruel dilemme. Il se peut qu’il soit réélu lundi et que cette élection, qu’il avait tant voulue, l’empêche de briguer le poste qu’il convoite vraiment. On comprend qu’il ne puisse plus reculer. C’est pourquoi la charité des électeurs est son seul recours. En ces temps de guignolée, il nous faut être solidaires lundi et lui rendre un grand service collectif. Libéré des libéraux, donc du poste de premier ministre du Québec, il pourra se consacrer enfin au rêve de sa vie. On lui doit bien ça.

Ce contenu a été publié dans campagne 2008, Parti libéral du Québec par Jean-François Lisée. Mettez-le en favori avec son permalien.

À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !