Jeunes Québécois: « Canada, adieu ! »

fete-nationaleVous connaissez la rengaine: les jeunes Québécois sont « ailleurs » / l’indépendance était le rêve des babyboomers / la souveraineté n’est plus pertinente pour une génération branchée sur le monde. On nous l’a beaucoup servie à la fin des années 1980, puis à la veille du référendum de 1995, puis sans discontinuer depuis 2000.

C’était faux à chacune de ces étapes. C’est encore plus faux aujourd’hui.

Nous avons vu dans le billet précédent que les Québécois dans leur ensemble s’identifient désormais à 60% comme « Québécois seulement » ou « Québécois d’abord ». Il s’agit d’un record historique, 20 points plus élevé qu’au référendum de 1980 et 10 points plus élevé qu’à celui de 1995.

Or, chez les 18-24 ans, cette autoidentification québécoise atteint: 68%. Pour le reste, 13% se disent également Canadiens et Québécois et seulement 14% se disent « Canadiens d’abord » ou « Canadiens seulement ».

Chez les francophones de 18-24 ans, le niveau est de 77%. (13% égal et 8,4% Canadiens)

Ces données sont tirées de l’enquête Léger mise-en-marché (ma traduction) réalisée en décembre auprès de 1 000 répondants pour l’Association des études canadiennes, dont le directeur est Jack Jedwab.

On s’attache au Québec, on se détache du Canada

Ces chiffres attestent de la très claire décanadianisation qui s’opère dans toute la société québécoise, mais en particulier chez les plus jeunes Québécois. Certes, plusieurs jeunes ne « vibrent » pas à la corde nationaliste québécoise. Mais c’est parce qu’ils ont intégré la québécitude. C’est leur état normal.

La canadianité, elle, n’est plus leur état normal — elle l’est de moins en moins. Et s’ils doivent un jour choisir entre Québec et Canada, il est évident que les liens qui ont retenu leurs parents et grands-parents à l’univers canadien sont très étiolés dans la nouvelle génération.

En plus de poser cette question d’autoidentification, Jack — qui a été gentil de me transmettre ses données — a spécifiquement testé « l’attachement » des répondants à plusieurs éléments: le monde, le Québec, le Canada, etc.

Voici d’abord le palmarès de ceux qui se sont dit « très » et « assez » attachés à ces éléments, chez la totalité des 18-24 ans du Québec, de toutes langues. (Notez, ils n’avaient pas à choisir entre les mentions, ils pouvaient les choisir toutes s’ils le désiraient.)

Votre religion: 22%
Votre groupe ethnique: 50%
Le Canada: 53%
Votre ville: 79%
Le monde: 79%
Le Québec: 81%

Dans le cas du Canada et du Québec, l’attachement croît avec l’âge. Mais il est intéressant de noter que les 18-24 ans sont 11 points moins attachés au Canada que leurs aînés de 25-44 ans, mais qu’ils sont seulement 5 points moins attachés au Québec que  ces aînés.

Pour ce qui est des seuls francophones de 18-24 ans, il est tout à fait vrai qu’ils sont attirés, davantage que leurs aînés, vers le monde. Mais lorsqu’on isole les réponses où ils disent qu’ils sont « très attachés » à quelque chose, cela donne le palmarès suivant:

Votre religion: 6%
Le Canada: 18%
Votre ville: 28%
Votre groupe ethnique: 29%
Le monde: 34%
Le Québec: 61%

Le niveau de « fort » attachement au Canada des 18-24 ans est de 5 points inférieur à celui de la tranche 25-64 ans. Les francophones de 65-74 ans sont 39% à se dire « très attachés » au Canada, taux qui grimpe à 64% chez les plus de 74 ans!  À l’inverse, les jeunes francophones de 18-24 ans sont 18% à se dire « pas attachés du tout » et 31% « pas très attachés » au Canada, pour un total de 49% de détachement, le plus haut taux de tous les groupes d’âge.

Un prédicteur, pas une affaire conclue

Ces nouvelles sont évidemment très bonnes pour la souveraineté. La montée de l’identité québécoise, l’étiolement du lien canadien, sont des conditions nécessaires de son futur succès, mais non suffisantes.

À mon avis, dans l’écheveau de toutes les variables en jeu, il faut dégager trois éléments principaux:

1) l’accélérateur

Il s’agit des progrès de l’identité québécoise. C’est ce qui porte, principalement, vers la décision de se choisir un pays qui concorde avec son identité

2) le frein

Globalement, le frein constitue le sentiment d’infériorité, surtout économique, hérité de l’histoire. Il est en train de fondre, comme je l’ai montré ici. Les arguments économiques étaient la principale variable qui a convaincu à voter Non, en 1995, des électeurs autrement enclins à voter Oui.

Plus les Québécois savent qu’ils se comparent, également ou avantageusement, aux autres sociétés occidentales en matière économique, moins ils sont freinés de voter Oui. La bonne tenue de l’économie québécoise pendant la crise est en train de faire ce travail.

3) le bouchon

Cet élément est tiré de l’expérience politique vécue par les électeurs. L’échec des deux premiers référendums a convaincu une partie significative des Québécois, y compris souverainistes, que le projet est voué à l’échec. Leur sentiment se décline et s’exprime comme suit:

– la peur légitime de l’échec du vote référendaire
Puisqu’il n’y a pas eu de majorité les deux premières fois, il n’y en aura jamais. Les Québécois sont comme ça. Alors, à quoi bon…

-la peur légitime de l’échec de la transition
Même si on vote Oui, le fédéral va tout faire pour nous empêcher de réaliser la souveraineté (c’est exactement ce à quoi sert la loi C-20), et les Québécois vont se dégonfler. Alors, à quoi bon.

Toute nouvelle stratégie souverainiste doit prendre en compte ces trois facteurs.

Il faut savoir aussi que, bien que les éléments structurants du vote souverainiste se déplacent en faveur du Oui (davantage d’accélération, moins de frein), le thème de la souveraineté est très loin du centre de l’attention des Québécois.

C’était le cas lorsque M. Parizeau a pris le pouvoir en septembre 1994. Il a fallu un effort colossal pour remettre la souveraineté au centre du jeu (ce que j’ai décrit ici).

Les militants souverainistes d’aujourd’hui, qui baignent dans cette question constamment, sous-estiment généralement l’ampleur de cette difficulté. Elle est surmontable, comme le montre l’exemple de 1994-1995. Mais il faut savoir qu’il faut la surmonter.

Ce contenu a été publié dans Identité, Indépendance par Jean-François Lisée. Mettez-le en favori avec son permalien.

À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !