Aviez-vous déjà entendu l’expression « Jean-Guy Rubber Boots » ? Moi pas. Sachez que cela circule, dans les écoles, parmi les élèves issus de l’immigration. « Jean-Guy » est un nom québécois typique, négativement connoté. « Rubber Boots » renvoie à un choix vestimentaire méprisable.
Il faut avoir le cœur bien accroché pour lire les touffus rapports sur la non-intégration publiés la semaine dernière par le commissaire à la langue française, Benoît Dubreuil. Lui et son équipe ont épluché une vingtaine d’études qualitatives publiées depuis 20 ans, qui donnent la parole aux Québécois nés ailleurs et qui ont eu, pour beaucoup d’entre eux, le malheur de nous connaître.
L’école secondaire québécoise y est décrite non comme un creuset, mais comme une juxtaposition d’univers identitaires parallèles. Les facteurs sont nombreux et non spécifiques à l’expérience québécoise. Les humains ont tendance à se regrouper entre eux, en terrain connu. Dans la cafétéria, cette ségrégation volontaire s’impose : Arabes avec Arabes, Haïtiens avec Haïtiens, Kebs avec Kebs (et filles avec filles, nerds avec nerds).
Le contexte familial ajoute un frein.Les parents québécois sont beaucoup plus permissifs, les parents d’immigrants, beaucoup plus stricts. Cela conditionne beaucoup de choses.
Les sujets de conversation divergent : « On dirait que les immigrants étaient [regroupés] autour du soccer, note Alexander, d’origine salvadorienne, tandis que les Québécois se tenaient plus avec le hockey. »
« Eux, ils allaient voir des concerts, ou bien ils allaient dormir l’un chez l’autre, ou bien ils fumaient de la marijuana, raconte Aida, d’origine roumaine. Enfin, c’était l’école secondaire, tout le monde le faisait, sauf les immigrants… alors nous, on n’était pas vraiment à l’aise avec ceux qui le faisaient. » D’origine haïtienne, Marie confirme : « Les Québécoises allaient dormir chez leurs amis, sortaient et allaient au centre d’achats, et moi, quand le soleil allait se coucher, je devais être à la maison. »
La culture de l’effort est nettement plus forte dans les familles immigrantes. « Nos parents ont fait beaucoup de sacrifices pour qu’on soit ici, raconte Aline, d’origine congolaise. Donc, les histoires de prendre des années sabbatiques ou de décrocher de l’école, oublie ça. Tu ne niaises pas à l’école, tu prends ça au sérieux. » Pour plusieurs, par comparaison, les Kebs sont paresseux. Selon Leon, d’origine vietnamienne : « Ce n’est pas seulement de la paresse dans le sens qu’ils ne veulent pas travailler, mais c’est une paresse intellectuelle ; ils ne veulent pas réfléchir à comment changer leur société. »
Les témoignages recueillis indiquent que les relations sont plus fluides au primaire. Au secondaire, lorsque les jeunes sont à la recherche de leur identité et de leurs différenciations, les choses se compliquent. La méchanceté s’exprime chez l’ado sans inhibition, cela laisse des traces. On relève plusieurs anecdotes d’amitiés sincères, d’intégrations réussies, de respect et d’adhésions réciproques. Mais elles ploient sous le nombre des ressentiments.
Un élève d’origine haïtienne résume superbement la dynamique : « Deux immigrants ensemble, l’immigrant ne peut pas te dire “Va-t’en de mon pays !” » Il n’y a pas que la difficulté d’aller vers la culture québécoise, mais les freins et le rejet exprimés par un nombre important de nos ados.

L’acquisition du français, d’abord, du français québécois, ensuite, est un parcours du combattant, surtout si vos interlocuteurs se moquent de chacun de vos écarts, ce qui semble assez courant. Certains des plus doués s’en sortent, non en adoptant l’accent, mais en l’empruntant. « Parfois je vais changer mon accent, raconte Béatrice, d’origine congolaise et rwandaise. Une fois, j’étais allée à Cuba et je me suis retrouvée avec des Québécois. J’ai sorti mon gros accent et ils me disaient : “Ah ! Tu es comme nous autres, toi”. En fait, je jouais tellement une grosse comédie. Même au travail, je le fais. »
Gabriel, d’origine haïtienne, incarne peut-être une synthèse extrême : « Moi, dans ma tête, un Québécois, comment je le vois, c’est les espèces de partisans du Parti québécois, pro-Charte, qui sacrent, qui prennent de la bière, qui sont sur le bien-être social. » Il continue : « C’est sûr qu’il y avait cette espèce de haine des Québécois de souche, admettons qui sacrent et ces trucs-là. Fallait pas être comme eux [rires], ça c’est sûr et certain. Fallait pas. »
En comparaison, il est beaucoup plus agréable d’être entre immigrants ou avec des anglophones, dont la composition ethnique est plus diversifiée, dont la langue est plus facile, où les accents divers sont plus acceptés, et où la pression pour s’intégrer à une culture précise n’existe tout simplement pas.
Et c’est là qu’on trouve la spécificité du cas québécois. Dans le monde entier, les ados sont rustres, et l’intégration, difficile. En Allemagne, au Chili ou au Cambodge, il n’y a pas d’autre choix que celui de l’intégration à la langue et à la culture de la société d’accueil, même lorsqu’elle accueille mal. Ici, un autre univers est à portée de main, l’anglophone.
Dubreuil nous apprend qu’une fois l’enfer du secondaire traversé, les tensions s’atténuent au cégep et à l’université. La maturité des uns et des autres y est pour quelque chose. Mais ce passage a laissé des traces. Les enfants d’immigrants connaissent le français, mais l’utilisent moins que les immigrants de première génération. On est en présence d’une acquisition, puis d’une distanciation de l’expérience québécoise, à la fois présente, mais étrangère.
Le commissaire propose, pour juguler ce phénomène, un gigantesque chantier, multiforme, d’intégration. Sa créativité force l’admiration. On voudrait partager sa détermination et son volontarisme. Peut-être y arriverons-nous, après avoir digéré la douleur générée par ses constats.
(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)


Mes deux derniers contrats à la défunte CECM furent deux classes d’accueil. 1972 @ 1975.
Mes deux groupes de jeunes provenaient des 5 continents. Enfants réfugié.e.s des guerres du Vietnam et du Cambodge, guerre au Liban, guerres des Contras en Amérique latine, révolution islamique en Iran … et une Chinoise de 16 ans qui parlait le français comme langue seconde et avait hâte d’arriver au CEGEP pour se mettre à l’anglais… Tant que les Québécois n’auront pas décidé de leur avenir collectif de façon radicale vers, soit l’indépendance, ou soit la poursuite du statut quo, ils passeront aux yeux des immigrants pour des « losers » incapables de s’assumer. Rien d’attrayant. Personne au monde ne veut s’associer à ce genre de personnes incapables de prendre une décision capitale pour la suite du monde québécois or not!
Je n’ai pu ne pas sourire – (jaune) – à ‘lecture du début du témoignage de monsieur l’ex-chauffeur à la STM, à propos de comment qualifiait-on les « QuébécoisEs ».
C’est — (était-ce en tout cas) — tellement ‘ça’ que n’ai-je même pas pu l’écrire en mon « compte rendu » – comment on en parlait; les deux mots n’étant p’acceptables ni l’un ni l’autre – « p… à N… ». **
Le mot en N n’étant pas proscrit à l’époque, l’étant maintenant.
Néanmoins, était-il remarquable a contrario de constater à quel point la liberté féminine québécoise faisait l’objet d’envie de la part des « autres » filles.
Enfin, moi, ce qui m’intéresse le plus là-dedans, c’est le fameux « C’est la femme qui fait les moeurs »; énoncé qu’une ou deux fois, mais avec force, par l’un des plus grands sociologues, il y a deux siècles.
Au Québec, ç’aura longtemps été les moeurs qui « menaient », à l’aune desquelles évaluait-on, et qui étaient aussi « menées », régies.
Or qui en étaient « représentantes » – Objet ?
Lire le « Fille-Mère » d’Ingrid Falaise venant d’être publié. Tout y est dit.
** Le narratif, notamment de la part d’Haïtiens, était :
« Bien, si tu ‘peux pas ‘avoir’ une Haïtienne, tu pourras toujours ‘te payer’ une p’tite Québécoise »…
J’ai téléchargé le rapport du commissaire à la langue française, après vous avoir lu, et en le lisant ai-je cru revivre ou revoir à l’identique mon propre « compte rendu » relativement aux façons dont se perçoivent, se considèrent ou déconsidèrent, se qualifient ou disqualifient et se traitent les « Québécois » — (comme on les appelle et appelait) — et les « autres ‘ethniques’ », comme les appelait une éminente chercheuse d’UdeM à l’époque.
https://archipel.uqam.ca/19217/1/M6064.pdf
Bref, trente ans plus tard, c’est « stable »…
Ça ne m’étonne pas. J’ai été chauffeur de bus à la STM et je me souviens de ce que j’entendais dans les bus, à la sortie des écoles. Les Kebs sont ridiculisés et les filles traitées de putes et de salopes à tue-tête. Ces expériences usent à la corde ta capacité de tolérance et ton désir de diversité, même pour un voyageur au long cours comme moi.
Ces réalités que vous exposez ne sint pas communiquées effectivement. Nos instincts de gentillesse et d’ouverture nous rendent inconfortables à l’idée d’incommoder, voire heurter autrui, quitte à en payer les frais.
Cependant il y a déséquilibre. La classe médiatique semble vivre à l’abri de ces réalités. On a l’impression que dès que ces problèmes d’intégration sont abordés, ça n’est pas,pris au sérieux. Pire ça ne serait qu’inventions et exagérations mises de l’avant par des demeurés racistes, xénophobes, et tout le reste habituel. Donc ils font la sourde oreille et se tapent dans le dos pour avoir démontré leur moralité exemplaire.
Voilà, j’aimerais qu’ils m’expliquent leur processus mental en lisant un tel état des faits objectif.
Sont-ils dubitatifs de la véracité ou de l’ampleur du problème ?
Optimistes que ce n’est que passager?
Inintéressés par la survie de la culture québécoise ?
Je n’arrive pas à comprendre leur point de vue