L’increvable troisième voie

Il y a foule, ces jours-ci, vers la porte de sortie de la Coalition avenir Québec (CAQ). On entend de glauques prédictions sur la mort prochaine de la formation politique. L’acte de décès est dressé, la date y est indiquée : le 5 octobre prochain, jour d’élection. On multiplie les autopsies anticipées.

Ayant été chef d’un parti dont tous prédisaient la mort prochaine (indice : ses initiales sont PQ), j’ai acquis un sain scepticisme au sujet de ces morts annoncées. Il est vrai qu’historiquement, les repreneurs de partis impopulaires en fin de second mandat ont, pour reprendre l’expression chérie de François Legault, une moyenne au bâton qui les place en fin de classement.

Et si la CAQ mourait vraiment, qu’est-ce qu’on enterrerait, exactement ? Il faut savoir que le parti a subi, entre sa création en 2011 et son élection en 2018, une transformation radicale. Ex-péquistes, Legault et son alter ego Martin Koskinen avaient tiré une double conclusion : il était impossible de rassembler une majorité pour faire du Québec un pays souverain, il était futile de tenter de réformer le Canada. Je cite leur manifeste : « Il faut sortir du déni et prendre acte de l’état des lieux au plan constitutionnel. À moins d’événements que rien ne laisse présager, ni un renouvellement constitutionnel qui satisferait une majorité de Québécois, ni la souveraineté n’adviendront dans un avenir prévisible. »

La CAQ première mouture jurait de ne pas discuter de ces sujets qui fâchent, pour se concentrer plutôt sur l’économie, l’éducation, la francisation des immigrants, l’amélioration des services publics. Le logo multicolore d’origine semblait conçu pour éviter le rouge et le bleu. Ce n’est qu’après deux échecs électoraux que la direction de la CAQ a fait semblant de recommencer à croire que la réforme du Canada était possible et a repeint son logo en bleu. Pas moins de 26 revendications d’augmentation de l’autonomie québécoise furent conçues, aucune ne fut réalisée.

Il est tout à fait juste d’affirmer que cette « troisième voie » a démontré son incapacité à améliorer significativement la place du Québec dans le pays. Cela ne signifie cependant pas que l’électorat en a fini avec cette promesse. La troisième voie est un produit défectueux qu’un grand nombre de Québécois s’entêtent à acheter, d’élection en élection. Est-ce par naïveté ? Pas seulement. Par refus des deux seuls autres produits en magasin : le renoncement au rêve autonomiste, désormais représenté par les libéraux, l’appel au dépassement de soi indépendantiste, exigé par les péquistes.


Admettons que les chances de la CAQ de reprendre le pouvoir en octobre sont faibles. Qui représentera la troisième voie ? Mais la deuxième, comme avant ! Vous avez entendu Charles Milliard insister pour nous dire qu’il était nationaliste ? Il a ajouté : « comme Robert Bourassa ». Petit quiz : en quoi Bourassa a-t-il réussi à augmenter les pouvoirs du Québec ? En rien. On peut plaider qu’il a tenté de le faire. Mais on doit admettre qu’il a lamentablement échoué. C’était la bande-annonce, sans le film. Je ne critique pas Milliard de choisir ce modèle, j’estime au contraire qu’il reflète très exactement le programme : tenter ou faire semblant de tenter d’accroître l’autonomie du Québec, puis échouer. Puis, recommencer.

Même Éric Duhaime, ancien indépendantiste, veut s’attribuer une partie du pactole laissé derrière par la CAQ. Regardant vers la force revendicatrice de la conservatrice Alberta — qui, elle, dit s’inspirer du Québec —, il propose une loi sur l’autonomie québécoise et jongle avec l’idée d’un référendum pour obtenir des pouvoirs supplémentaires. On pourrait lui rappeler que l’Alberta avait tenu un référendum pour abolir la péréquation. Ottawa a mis le résultat à la déchiqueteuse.

L’appât autonomiste a la vie dure. Lorsque Paul Bouchard publiait à Québec dans les années 1930 son journal indépendantiste — et mussolinien — La Nation, Lionel Groulx l’a convaincu qu’il était possible d’obtenir un jour un « État français » à l’intérieur de la fédération (merci à l’historien Robert Comeau pour cette info). Ensuite, le conservateur Maurice Duplessis a découvert les vertus de l’autonomisme. Voici ce qu’en disait le chef libéral de l’époque, Georges-Émile Lapalme : « Autonomie électorale, autonomie négative, autonomie verbale, autonomie saugrenue, autonomie de remplissage, autonomie du néant. Mais y a-t-il quelqu’un qui ait mieux doré l’autonomie que lui ? » Et encore : « Avec un mot, sans la chose, il allait donner, à ce qu’il ne faisait pas, plus d’importance que s’il l’avait fait. »

À la décharge de Groulx et de Duplessis (qui a quand même récupéré l’impôt sur le revenu), à leur époque, le rêve autonomiste ne s’était pas encore fracassé sur le mur du refus canadien, comme celui de l’unioniste Daniel Johnson sur l’intransigeance de Pierre Trudeau, les revendications de Bourassa sur le refus du reste du Canada (deux fois) et la timide demande de réouverture de la discussion de Philippe Couillard sur la fermeture glaciale de Stephen Harper.

Après ces épisodes, et les futiles tentatives de François Legault, toute prétention autonomiste supposant l’accord du Canada relève de la fumisterie. Les prétendus nationalistes le savent. Ils ne vendent cette camelote sans valeur que parce qu’ils trouvent dans l’électorat des consommateurs qui ne s’en lassent pas. Qu’on se le dise. La CAQ, peut-être, mais je n’en suis pas certain, pourrait mourir. Mais la troisième voie, dans toutes ses incarnations, est increvable.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

3 avis sur « L’increvable troisième voie »

  1. Ah! Les rocheuses. Elles ont toujours un attrait important pour les Québécois de la troisième voie! Bien que peu les ont vues….. Pourtant notre devise n’était-elle pas : « Je me souviens » ????

  2. Si on joue aux Mille bornes et que la troisième voie a la carte « increvable » il faut trouver un moyen de donner la carte « prioritaire » aux souverainistes. Fini les stops et les limites de vitesse.

  3. On est bien rendus à ‘troisième fois de cette troisième foi.
    C’est l’ère de troisièmes, pcq un troisième lien traîne encore
    et on voudrait un troisième mandat.

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