La contre-révolution

Lisez ce qui suit : il faut « placer la grande industrie forestière sous contrôle public [participation majoritaire de l’État] en envisageant, au besoin, la nationalisation complète ». La phrase est-elle tirée du Manifeste du Parti communiste de Marx ? Elle le pourrait. Mais on peut la lire dans le programme de Québec solidaire (QS), rédigé en 2006, revu et réadopté depuis, y compris en 2017. Il est, pour l’instant, en vigueur.

Maintenant, lisez ceci : notre organisme « reconnaît le rôle central de l’industrie forestière dans l’épanouissement économique de plusieurs régions du Québec » et va « adopter une stratégie d’adaptation des forêts aux changements climatiques, en collaboration avec les communautés touchées et l’industrie ». Cette phrase est-elle tirée d’un dépliant du Conseil du patronat ? Elle le pourrait. Mais on la trouve dans la proposition d’orientation appelée « Déclaration de Saguenay », que les délégués de QS devront amender, adopter ou rejeter à la fin mai. Gabriel Nadeau-Dubois (GND) est très fier de ce document, en effet déterminant.

Il ne s’agit pas que d’une mise à jour du projet solidaire ou d’un meilleur emballage. Il s’agit d’un abandon. Le programme actuel, que GND veut réécrire, offre une feuille de route vers un objectif lointain, mais clair : la sortie du capitalisme, nécessaire pour répartir la richesse (ancienne gauche) et sauver la planète (nouvelle gauche). Nationalisées, les grandes entreprises feraient l’objet d’une gestion décentralisée et régionalisée, parfois sous forme de coopérative ou d’autogestion.

Un objectif légitime

Je n’écris pas ces mots pour sortir les épouvantails. Je l’avais noté à l’époque (Imaginer l’après-crise, Boréal, 2009), le texte offre une compétente synthèse des travaux courants de la gauche démocratique anticapitaliste à ce sujet, sans toutefois nous convaincre de la viabilité de la transition (d’abord, d’où viendrait l’argent pour nationaliser tout ça ?).

Je suis moi-même convaincu que le capitalisme mène la planète à son suicide et qu’il serait bon d’en sortir (sondés en 2020 à ce sujet, 25 % des Canadiens tenaient au capitalisme, 35 % souhaitaient s’en éloigner, les autres ne sachant pas trop quoi en penser). Le titre trouvé par Françoise David et Amir Khadir pour une plaquette de 2009, Dépasser le capitalisme, me paraissait — et me paraît toujours — heureux. Pour sortir jadis du féodalisme, certains ont coupé des têtes, d’autres ont « dépassé » la monarchie en installant graduellement un nouveau monde autour d’eux, jusqu’à les déclasser.

La rupture des militants de QS avec leur objectif d’origine était visible dès 2021, lorsqu’il fallut décider des engagements électoraux. Les tenants de nationalisations costaudes furent sèchement mis en minorité. L’industrie n’était pas encore l’ami des solidaires, mais il n’était plus question de la dégommer. La « Déclaration de Saguenay » est l’aboutissement de ce déracinement. Lors de la réécriture du programme au congrès de fin d’année, on trouvera sans doute à garder une trace, vague, de l’idéal d’un monde meilleur, mais gageons que tout ce qui pourrait opérationnaliser la transition hors du capitalisme passera à la trappe. Le parti de GND sera donc en réalité, dans ses textes fondamentaux comme conjoncturels, devenu un parti social-démocrate pressé, woke modéré.

La « Déclaration de Saguenay » annonce que QS « est sorti de sa zone de confort ». C’est un euphémisme. Et il est plus qu’étonnant que ce texte ait obtenu l’imprimatur du Politburo, étape nécessaire à sa validation et à sa distribution. J’y vois un signe de l’emprise acquise par GND et ses alliés sur les esprits qui y siègent désormais.

Commotion cérébrale écolo

On tire des passages sur l’écologie le sentiment que le parti souffre d’une sévère commotion cérébrale, provoquée par ses taxes orange de 2022. Les écolos seront atterrés de constater la disparition des bonus-malus appliqués à la vente des voitures électriques ou énergivores, en fait de l’évacuation de tout effort contraignant réclamé aux citoyens. Seuls les entreprises et le gouvernement doivent, selon la nouvelle bible du parti orange, porter le poids de la décarbonation. Sous un gouvernement Nadeau-Dubois, les citoyens des régions pourront sans remords rouler en F-150, en quatre roues et en Ski-Doo. Le titre officiel de la déclaration est Proche du monde. Plus proche, tu meurs.

Le texte accuse un virage régional assez raide. Les solidaires cèdent au vieux lobby régionaliste réclamant une « répartition directe des redevances [tirées de l’exploitation des ressources naturelles] aux régions et aux collectivités ». Tant mieux si vous avez une mine d’or près de chez vous. Tant pis si vous ne disposez que de terres à roches. Cette mesure est un passeport pour l’inégalité régionale, le contraire du principe de solidarité économique nationale.

L’inclusivité et le respect de la diversité sont les maîtres mots des passages portant sur la nation. Le « nationalisme conservateur » y est vilipendé, la langue française célébrée, mais l’existence d’une majorité francophone y est invisibilisée. Mais notez le mot absent de la phrase suivante : « Comme partout ailleurs dans le monde, le racisme et le colonialisme subsistent dans notre société. Québec solidaire mettra fin au déni gouvernemental de ces réalités qui ne correspondent pas à nos valeurs communes. » Vous l’avez repéré ? Le mot en s ? Systémique, amis lecteurs. Le mot qui cause tant de chagrins a sauté.

Les péquistes ont suivi sous Paul St-Pierre Plamondon un chemin inverse, et démontré que la fidélité à son idéal d’origine peut — si la conjoncture est porteuse — devenir un formidable atout.

GND et ses camarades constatent que, pour briser le plafonnement qui les accable, « le statu quo n’est pas envisageable », comme l’a écrit la députée solidaire Christine Labrie. Le changement n’est cependant pas garant de progrès. Leur contre-révolution pourrait à ce point les éloigner de leur rêve anticapitaliste d’origine que « le monde » dont ils souhaitent se rapprocher pourrait les juger changeants, opportunistes, sans âme.

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À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !

Une réflexion à propos de “La contre-révolution

  1. La structure du capitalisme est et doit demeurer pour ne pas provoquer un effondrement des opérations. Selon moi, l’erreur est de chercher une solution avec notre vision linéaire des choses. Pour préserver l’avenir de notre société, tous disent de passer au circulaire. Le capitalisme a prouvé qu’il est incapable de prendre soin du vivant, sa nature gratuite le rend richissime, il me parait donc incontournable de diviser la logique de notre système économique, de créer un mode de fonctionnement bicéphale. Capitalisme(politique) et vivant planétaire(sociopolitique). En passant, j’ai toujours de la difficulté à lire que l’environnement est l’idéologie de la gauche alors que sans elle, nul ne survit. Pas même la droite.

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