C’est un art. Subtiliser un bijou, voire tout un collier, avec élégance. Il est encore plus remarquable de le faire à la vue de tous, et de n’en point subir le moindre reproche. Arsène Lupin est le personnage de fiction qui se rapproche le plus du nouveau premier ministre canadien Mark Carney. En plus de ravir son butin sans afficher la moindre agressivité, Lupin savait séduire ses victimes avec un mélange d’intelligence et d’humour. Dans une série de nouvelles, Lupin prête main-forte à l’inspecteur Béchoux, incapable de résoudre lui-même des fraudes complexes. L’inspecteur se méfie et réclame de Lupin, s’il trouve la clé de l’énigme ce qui ne fait aucun doute, qu’il ne parte pas lui-même avec le butin. Lupin se plie volontiers à cette exigence, mais réussit à dérober autre chose, parfois de plus grande valeur encore et de manière à ne jamais être inquiété. Dans la dernière aventure de cette série, c’est la jeune et ravissante conjointe de l’inspecteur Béchoux que Lupin ravit – dans les deux sens du terme.
Le degré de difficulté n’était pas moins élevé pour le quasi-inconnu qu’était encore Mark Carney il y a quelques mois à peine. Il fallait d’abord que, depuis l’ombre où il était tapi, il fasse en sorte que le trône libéral lui soit offert. C’est en restant immobile qu’il porta à Justin Trudeau un coup fatal. Ce dernier avait commis l’impair de virer sa ministre des Finances, Chrystia Freeland, sans s’assurer que Carney allait prendre la relève. Il laissa Trudeau choir sur sa propre gaffe, puis sortit de la coulisse au moment même où Donald Trump changeait le sujet de la conversation politique canadienne.
L’ex-gouverneur de deux banques centrales connaît la valeur des prises de contrôles hostiles. Il procéda de toute urgence à un pillage du programme de celui qui, jusque-là, se préparait à être premier ministre, le conservateur Pierre Poilievre.
Il se jeta directement sur le joyau de la couronne: la toxique taxe carbone, dont il avait pourtant vanté les mérites, lui reprochant seulement d’être trop peu onéreuse. Cela aurait dû être une grande victoire pour le réel assassin de cette taxe, Pierre Poilievre, qui lui avait patiemment fait la peau deux ans durant. Mais non. Alors que chacun voyait bien que Carney/Lupin signait le décret de disparition de la taxe que Poilievre avait politiquement rédigé, les électeurs ont crédité le cambrioleur.
Dans un ahurissant sondage Abacus d’avril, 55% des électeurs donnaient à Carney le mérite d’avoir aboli la taxe, seulement 28% Poilievre et 17% ne pouvaient se décider. Ce qui signifie que, même dans l’électorat consrvateur incessamment martelé par le Axe the tax de leur chef, un sur quatre jugeaient que Carney était l’homme qui avait terrassé la taxe.
Un homme qui gagne à être méconnu
Au moment de l’entrée en scène de Mark Carney, Pierre Poilievre avait bien mieux réussi que ses prédécesseurs chefs de l’opposition à atteindre une estimable notoriété. L’homme se montrait énergique, pugnace, relayant, incarnant et propulsant la colère populaire contre l’inflation, la crise du logement, le plus en plus insupportable premier ministre Justin Trudeau. Il était devenu la personnalité connue – et dominante – de l’univers politique.
Carney présentait au contraire les vertus de la page blanche. Ou beige. Puisqu’il était inconnu, sauf pour la mention “banquier” qui barrait son curriculum vitae, chacun pouvait projeter sur lui l’espoir de compétence et de stabilité — valeurs que la situation nouvelle, trumpienne, imposait tout à coup comme irrésistibles.
L’homme gagnait à être méconnu. Il était donc urgent, pour maintenir cet état de la plus faible exposition possible, qu’il déclenche illico une campagne électorale parmi les plus courtes autorisées par la loi, puis de l’interrompre souvent pour vaquer aux exigences de la fonction de premier ministre. Son attractivité était fonction de la non-attractivité des autres acteurs de la pièce continentale. Carney était fade et prévisible, face au fantasque roi fou de Washington; calme et serein, face à l’agressivité et la colère apparaissant désormais déconnectée du chef conservateur; habile avec les chiffres et non suspect de légèreté, face à l’homme qu’il remplaçait à la tête de son parti et qui ne jouerait aucun rôle – mais vraiment absolument aucun — dans sa campagne.

Les semaines passant, Poilievre fut sommé de se réinventer, de remiser son agressivité, de subir une formation accélérée d’extension des zygomatiques (le muscle du sourire). Une tâche colossale, bien exécutée, en particulier dans les débats, mais qui arrivait trop tard. Arrivés trop tard aussi, les brèches dans le vernis de Mark Carney. Son rapport difficile avec la vérité, notamment mais pas seulement sur la teneur de sa seule conversation avec Donald Trump, son approche de touriste égaré sur les questions québécoises, son goût prononcé pour les déficits élastiques ont mis de l’eau dans son gas. Encore deux semaines de campagne et le pouvoir lui échappait.
La grande perdante de la campagne ? La planète. Le parti vert a perdu la moitié de son caucus de deux personnes. Le parti le plus environnementaliste après lui, le NPD, s’est effondré. Au Québec, le parti qui porte une conscience verte, le Bloc québécois, n’a pas pu sauver tous ses meubles. L’ex-ministre phare de l’environnement, Stephen Guilbeault, avait pris l’habitude, sous Justin, d’avaler des couleuvres. Avec Carney, c’est la couleuvre qui l’a avalé. Le nouveau premier mistre l’a expulsé dans le fumeux ministère de “l’identité”, tout en faisant campagne sur la nécessité de multiplier les pipelines et d’augmenter – d’augmenter ! — la production pétrolière au pays.
Cela ne suffira pas à éviter le scénario préparé par la première ministre américanophile de l’Alberta, Danielle Smith, qui a promis pour bientôt, en cas de victoire libérale, une “crise sans précédent de l’unité nationale”. Commence aujourd’hui son compte à rebours de six mois avant la tenue d’une consultation suivie d’un référendum sur l’avenir de sa province. Ce suspense aura l’effet d’un lent traitement de canal sur une molaire du gouvernement Carney. Et qui sait si Donald Trump ne lui mettra pas constamment sur le nez, et sur Truth Social, ce méchant mal de dent ?
Au Québec, le village gaulois a partiellement cédé aux charmes du gentleman banquier. Mais suffisamment de villageois ont bu la potion magique d’Yves-François Blanchet pour tenter d’offrir au Québec le bouclier de la balance du pouvoir. Au moment d’écrire ces lignes, on ne pouvait jurer du succès de la manœuvre.
Mark Carney fut, oui, l’Arsène Lupin du premier tiers de l’année 2025 au Canada. Au fil d’arrivée, cependant, il n’a pu empocher la totalité de de la boîte à bijoux. Le Canada s’est donné un premier ministre beige. Mais son avenir politique immédiat s’annonce coloré.
(Une version un peu plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Une comparaison aussi brillante qu’inattendue! Et merci de ne pas avoir dit que Poilievre = Trump, une autre couleuvre avalée par trop de gens.
Intéressant…et divertissant
C’est trop beau tout ça… presque à l’eau de rose🌷mais il doit bien y avoir plusieurs pelures de bananes qui l’attende en queke part😜 don’t la première de Trumph… dans un gant se velours.🤣
💚🙏Merci et à suivre sans faute.