La honte au pouvoir

La honte au pouvoir

Franco Nuovo

Journal de Montréal 29.11.00


Des fois, j’aimerais comprendre et qu’on me donne les clés nécessaires au décryptage de notre logique collective.

Après l’avoir haï, critiqué sans répit et traîné dans la boue, après lui avoir reproché son obsession des pouvoirs centralisés autour de sa petite personne, condamné son arrogance tout particulièrement envers le Québec, dénoncé son manque de transparence et sa mauvaise gestion des fonds publics – même les libéraux l’ont fait -, voici que nous tombons pour la troisième fois en réélisant Jean Chrétien. Et plus fort que jamais. Allez y comprendre quelque chose.

L’autre soir, en écoutant Derome livrer les résultats, j’étais abasourdi par ce que je voyais et entendais. Les Maritimes, tiens, prenez par exemple les Maritimes. Elles ont été malmenées, lavées par la décapante assurance-emploi de la machine libérale, emprisonnées dans les filets du ministre des Pêches et Océans. Or, loin d’être échaudées, les Maritimes sont aujourd’hui plus rouges que jamais. Elles n’ont pas compris ou quoi? On leur tape dessus, et la seule chose qu’elles trouvent à répondre, c’est: «Oh! oui, c’est bon, encore, encore! » C’est du masochisme politique!

Sur le plan international, Jean Chrétien est une honte; son élocution déficiente, son image pathétique. le manque d’envergure du chef d’Etat. Rappelons-nous seulement sa visite en Bosnie, ou plus récemment au Moyen-Orient. Sur le plan national, Jean Chrétien est aussi une honte. Pensons à son agressivité obsessive envers le peuple du Québec ou aux ressources humaines ou encore aux compressions dans la santé. Même sur le plan local, dans sa simple circonscription, Jean Chrétien est une honte; ne mentionnons que les enquêtes en cours et son absence totale de sens commun dans l’affaire de l’Auberge Grand-Mère. Mais pourquoi donc portons-nous la honte au pouvoir?

C’est désolant. D’autant plus désolant qu’un tel vote, exprimé aussi clairement, ne peut que le conforter dans sa conviction d’avoir toujours raison. Un tel appui de 44 % des Québécois et de 41 % des Canadiens n’améliorera en rien la situation qui prévalait avant les élections. Et pis encore, une telle manifestation de confiance ne peut certes pas l’inciter à se remettre en question. Nous sommes donc condamnés à aller ainsi de l’avant.

En couronnant le roi Jean et ses troupes, nous avons une fois de plus cautionné la bêtise; la leur. Mais, ne nous faisons pas d’illusion, aussi la nôtre. N’élisons-nous pas les gouvernements qui nous ressemblent?

Ce qui est d’autant plus hallucinant, c’est que cette situation, cette incontestable victoire des libéraux de Jean Chrétien, avait été prévue et décrite, il y a un peu moins d’un an, par Jean-François Lisée dans son livre Sortie de secours. Nul alors n’a cru bon prendre sa thèse en considération.

Ex-conseiller de Lucien Bouchard, Lisée avait en effet prévu que, dans le contexte actuel où le Québec refuse d’attaquer et préfère rester sur la défensive, «le PLC risquait d’obtenir la majorité des voix au Québec aux élections de 2001» et le Bloc, lui, enregistrerait un recul. Certes, les élections n’ont pas eu lieu en 2001, mais en 2000. Le PLC n’est pas majoritaire au Québec pour ce qui est du nombre de sièges, mais il se retrouve côte à côte avec le Bloc. Cependant, le recul est là, 44 % des Québécois ayant choisi le PLC et 40 % seulement, le BQ.

Ce qui est plus inquiétant, c’est la suite. «Pour le Québec, affirmait Lisée, ce sera alors la journée clé du déclin»; ce résultat venant désormais «légitimer » toutes les attaques contre le Québec. Les trudeauistes auront alors gagné sur toute la ligne.

On peut tergiverser, chercher des excuses, accuser les fusions et mettre la victoire de Jean Chrétien sur le compte de l’indifférence et du désintérêt des Québécois. Or, trois fois, ce n’est pas de l’indifférence, c’est de la lâcheté.

Ce contenu a été publié dans Sortie de secours par Jean-François Lisée. Mettez-le en favori avec son permalien.

À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !