La politique à la carte

Le problème avec les scrutins ou les sondages d’intention de vote, c’est qu’on est forcé de choisir. Mais ce choix ne reflète qu’imparfaitement la complexité de nos opinions sur les enjeux comme sur les personnes. Si on pouvait choisir à la carte, on voudrait de tel candidat du parti bleu pour appliquer tel aspect du programme du parti vert, ou inversement. Ou on formerait tout un gouvernement seulement avec nos personnalités préférées, pigées dans toutes les équipes. Comment savoir ? Un instrument a été mis à notre disposition à la jonction de 2022 et de 2023 pour mieux saisir le phénomène : le sondage Léger sur la popularité des personnalités politiques réalisé pour l’empire Québecor.

Il y a trois façons de lire ses résultats. D’abord, la somme des bonnes opinions récoltées par quelqu’un. François Legault, par exemple, obtient un taux de 62 %, au sommet de la pyramide des bonnes notes. Ensuite, il y a le score d’appréciation. Un ministre récolte-t-il autant de mauvaises opinions que de bonnes ? Son score d’appréciation est alors à zéro. C’est notamment le cas de Jean Boulet. Finalement, il y a la notoriété elle-même. Combien de personnes n’ont pas la moindre idée de votre existence, malgré des années à vous égosiller devant les micros ? 68 % des citoyens ignorent qui est François-Philippe Champagne, 70 % ne peuvent dire qui est Sol Zanetti. Dur.

Les chefs de parti d’opposition sont particulièrement attentifs à ces chiffres, car leur principale occupation est d’exister dans l’esprit des citoyens, malgré leur incapacité à faire autre chose que de critiquer ceux qui décident. Ils regardent le score d’appréciation et la notoriété. Le clou du spectacle est cette fois-ci Paul St-Pierre Plamondon (PSPP), dont le score d’appréciation est de +26 %, juste derrière François Legault avec +29 %. Mais Legault n’est inconnu que de 4 % des Québécois, donc il ne peut guère faire de progrès. PSPP a la chance d’être encore méconnu de 30 % des électeurs. Il a donc de l’espace de progrès disponible. Il gagne à être connu.

Le score d’appréciation de Gabriel Nadeau-Dubois est de +13 %, avec 16 % seulement de gens qui ne le replacent pas. Il n’a pas réussi à surclasser Manon Massé (+15 %), y compris chez les électeurs de Québec solidaire, qui accordent encore à la porte-parole féminine une légère préférence.

Chez les libéraux, Marc Tanguay est, dans tous les sens, dans le rouge, à -3 %. Mais il reste pour l’instant politiquement invisible pour 68 % des citoyens. Tout reste à faire. Éric Duhaime n’a pas cette chance. Seuls 21 % des Québécois ignorent son existence alors que 57 % ont forgé à son propos une opinion négative, contre 22 % d’avis favorables. Remarquez, 22 %, c’est davantage que son score électoral (13 %), mais la pente de progression s’annonce raide.

Des partisans infidèles

Il est amusant de noter que les électeurs de chaque parti sont parfois joyeusement infidèles. Les électeurs caquistes ont une fort bonne opinion de PSPP (55 %) et d’Yves-François Blanchet (53 %). Les péquistes, eux, adorent François Legault (69 %) et préfèrent la fédéraliste Geneviève Guilbault (69 %) aux solidaires Massé (62 %) et Gabriel Nadeau-Dubois (58 %), tout de même majoritairement bien estimés.

Les solidaires ne renvoient que partiellement l’ascenseur, préférant Justin Trudeau (64 %) à Paul St-Pierre Plamondon (51 %), qui bat quand même Sol Zanetti (40 %). La personnalité politique favorite des électeurs libéraux québécois est Justin Trudeau (75 %), qui devance qui ? La solidaire Massé (41 %) (!), qui elle-même devance… le chef libéral actuel Tanguay (39 %), lui-même à peine plus apprécié que l’adversaire Legault (37 %). Divertissant, non ?

Bandes annonces de courses au leadership

Les opinions sur nos représentants fédéraux valent aussi le détour. Le score d’appréciation de Justin Trudeau est certes négatif, à -2 %, mais sa base d’appuis favorables est conséquente, à 47 %, et lui promet encore de bons résultats électoraux au Québec. Mais s’il devait quitter un jour son emploi de premier ministre, lequel de ses ministres du Québec serait le mieux placé pour lui succéder ? La chose est entendue : Mélanie Joly ! Elle se classe au neuvième rang des personnalités politiques les plus appréciées au Québec, avec 46 % d’avis positifs et un score d’appréciation de +22 %, et est nettement mieux placée que son rival potentiel François-Philippe Champagne, certes apprécié par 21 % des Québécois, mais inconnu, on l’a vu, pour la majorité. Joly est d’ailleurs appréciée des électeurs caquistes (57 %), libéraux (52 %), solidaires (41 %) et est plus populaire chez les conservateurs québécois (27 %) que le vrai conservateur Gérard Deltell (23 %). Ce sondage lui donne donc beaucoup de crédibilité pour asseoir son éventuelle campagne au Québec. Reste à savoir qui seront ses adversaires du Canada anglais, alors qu’on pense que la dauphine présumée, Chrystia Freeland, tirera sa révérence pour oeuvrer dans une organisation internationale.

Le sondage nous donne aussi l’ordre de départ d’une éventuelle course au leadership caquiste, pour le jour où François Legault tirerait sa révérence. Geneviève Guilbault est loin devant chez les électeurs caquistes (79 %), suivie du converti Bernard Drainville (64 %), qui cause ainsi la surprise dès son arrivée. Les prétendants potentiels Sonia LeBel et Simon Jolin-Barrette traînent autour de 55 %. Ces chiffres reflètent imparfaitement l’ordre de popularité de chacun d’entre eux dans l’opinion en général, leur score d’appréciation étant positif dans cet ordre : Guilbault +36 %, LeBel +24 %, Drainville +16 %, Jolin-Barrette +8 %. De l’évolution de la popularité de ces quatre ministres dépendra l’avenir de la CAQ, et peut-être du Québec. Un affrontement Guilbault-Drainville lors d’une course qui aurait lieu, disons, en 2025 incarnerait un choix crucial : une fermeture complète à l’idée d’indépendance chez Guilbault, une porte entrouverte vers le pays chez Drainville. Les cartes de membres de la CAQ s’envoleraient à cette occasion comme des petits pains chauds, fédéralistes et indépendantistes investissant le parti pour faire triompher son candidat favori.

1 réflexion sur « La politique à la carte »

  1. Fort phare éclairant !

    Dans ce contexte, où mettre une réforme électorale plutôt qu’un simple changement de mode de scrutin genre Pl °39, Loi établissant un nouveau mode de scrutin, dont j’ai écrit ailleurs que c’était un marécage où s’enliser, échanger quatre trente sous pour 1,02 $, un cataplasme sur une jambe de bois et une patate brûlante qu’il aurait été fou de ne pas recracher, d’abandonner l’idée d’avaler, au risque de choquer une minorité de proches collaborateur/es ou d’indisposer quelques intellectuel/es.

    Ceci étant répété, je répète encore que la politique est communication, le politique connaissance. Pour que j’en sache plus sur le sujet, la Mère Noël m’a apporté à ma surprise générale le 25 décembre, Le plaisir de penser : Une introduction à la philosophie d’André Comte-Sponville. Son deuxième chapitre concerne le politique et la politique. J’ai lu. J’ai aussi lu le premier sur la morale, le troisième sur l’amour, le cinquième sur la connaissance et le onzième sur l’hom/me. Phares éclairants !

    Au Père Noël, j’avais demandé Algocratie : Vivre libre à l’heure des algorithmes d’Arthur Grimonpont et Cosmologie moderne : Origine, nature et évolution de l’Univers : épopée de l’infiniment grand de P.J.E Peebles. J’ai lu. Algocratie, terminé. Cosmologie, commencé. Comment c’est ? Pas encore éclairant !

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