Le gouvernement fédéral, dans sa grande sagesse, a décidé que tous ses fonctionnaires devaient s’asseoir à leurs bureaux quatre jours par semaine d’ici l’été, sous peine de sanctions et, ultimement, de renvoi. Ottawa s’aligne ainsi sur l’étalon-or des relations humaines qu’est le mastodonte Amazon (c’est de l’ironie), qui réclame aussi cinq jours pour tous. Ces diktats sont à ce point contraires au bon sens qu’on subodore l’arnaque : Ottawa, comme Amazon, souhaite provoquer la démission d’un grand nombre de ses salariés sans avoir à les virer et à leur payer une prime de séparation.
Après avoir été la bouée de sauvetage de l’économie pendant la pandémie, le télétravail vit des jours plus difficiles. Ceux qui savent compter, comme les grandes banques et le Mouvement Desjardins, ont considéré que la formule hybride, avec une présence au bureau de deux ou trois jours par semaine comme règle générale, était la meilleure. Cela permet de souder les équipes et de former le nouveau personnel.
Aller au-delà de ces exigences, pour les cols blancs, c’est faire preuve davantage d’autoritarisme bureaucratique que de bonne gestion. Les données probantes sur l’incidence du télétravail sur la productivité ne sont pas probantes. Pour sa propre politique (3 jours/semaine), le Conseil du trésor du Québec a réalisé, avec l’aide du groupe de recherche Cirano, une revue exhaustive de la littérature scientifique existante et a procédé à ses propres coups de sonde. Sur la productivité, le rapport cite six études, trois rapportant des effets positifs (de 8 % à 13 % de gains), trois affirmant l’inverse (de 4 % à 19 % de perte). Les salariés, évidemment, s’affirment massivement plus productifs. Parmi les cadres, 58 % ne constatent pas de changement, 27 % voient un changement positif, seuls 9 % un rendement moindre. Au total, la balance des données penche donc vers un gain de productivité.
À Ottawa, capitale de la rigidité, la décision de forcer les fonctionnaires a été prise sans qu’on ait encore de résultats des travaux d’un groupe de travail formé en novembre 2024 dans le but de mesurer cette productivité.
Rassurez-vous, les gestionnaires n’y vont pas « au pif ». Ils sont à l’écoute. Des besoins du public ? Non. Des besoins des entreprises. Voyez, le télétravail a réduit l’achalandage dans les centres-villes et a fait doubler le ratio d’inoccupation des tours de bureaux. Le géant canadien Allied Properties, qui possède plusieurs des immeubles phares de Montréal, a vu sa valeur chuter de 20 % dans les derniers mois. Les commerçants du centre-ville d’Ottawa ont supplié le gouvernement fédéral d’enchaîner les fonctionnaires à leurs bureaux. Il y a des effets secondaires, d’abord sur les revenus des villes, puis sur l’achalandage du transport en commun, donc sur l’ampleur de leurs besoins financiers.
La question est donc la suivante : à partir de quelles variables doit-on moduler le télétravail ? À mon avis, la variable principale est la qualité du travail lui-même. On pourrait s’arrêter là. Et s’il faut ajouter des facteurs, la qualité de vie du salarié ne devrait-elle pas être en tête de liste ? Or, ici, la preuve est massive : les salariés préfèrent le télétravail, car ils gagnent en temps et ils perdent en stress.
Le Québec a fait le choix de favoriser la famille ? Selon Statistique Canada, jusqu’à 40 % du temps gagné est réalloué au temps parental et familial. On rapporte que, grâce à l’élimination du navettage et à la réduction du temps consacré aux soins personnels ou à la préparation avant de se rendre au travail, les travailleurs pourraient notamment s’occuper davantage de leurs enfants, passer plus de temps à faire des tâches ménagères non rémunérées, dormir une vingtaine de minutes supplémentaires chaque nuit, s’accorder davantage de temps pour manger et consacrer une trentaine de minutes de plus à leurs loisirs quotidiens.
Le télétravail permet d’absorber les fermetures de garderie et les imprévus scolaires et pousse les pères à augmenter de 15 % à 20 % leur participation parentale et aux tâches domestiques. Un gain social majeur, non ? Le centre de recherche allemand IZA Institute a révélé en mai 2024 que les enfants dont les parents sont en télétravail ont de meilleurs résultats à l’école (environ 2 % de plus en moyenne). Ils se sentent davantage en sécurité et profitent de parents moins stressés.
Oui, mais la santé mentale ? Après une longue période de solitude, les personnes peuvent être affectées. C’est vrai. Mais les autres ? Au Québec, elles sont 44 % à trouver que leur santé mentale s’améliore (et 24 % disent « beaucoup ») et 41 % ne voient pas de changement. Il reste 12 % qui disent l’inverse, dont 2 % qui disent « beaucoup ». Le gain net est majeur. On a parlé d’absentéisme. Les données québécoises ne permettent pas de mesurer une variation considérable.
Le but des politiques publiques n’est pas d’adapter la vie aux besoins de la ville et du capital, mais d’adapter la ville et l’économie aux besoins de la vie. La conversion des immeubles de bureaux en logements n’est pas simple, on le sait. La plomberie n’est pas adaptée et il manque de lumière. Ce sont des défis que des entrepreneurs relèvent cependant sous nos yeux, y compris à Montréal et à Ottawa. À New York, l’ex-siège social de JPMorgan Chase est reconverti en 1300 appartements. Deux énormes puits de lumière ont été découpés au milieu du bâtiment. Cela coûte cher, oui. Mais plus l’inoccupation de certains de ces bureaux se prolongera, plus leur valeur chutera, et plus leur reprise et leur transformation s’approcheront du point de rentabilité.
Les chercheurs sont circonspects concernant l’effet du télétravail sur l’émission de gaz à effet de serre. La réduction du navettage et du chauffage des immeubles centraux semble pour l’essentiel compensée par l’augmentation du chauffage des maisons et les circuits courts supplémentaires en voiture effectués par les salariés restés à la maison. Mais au royaume des nids-de-poule, tout ce qui peut réduire le nombre de voitures sur nos routes doit être saisi comme une occasion en or. Tout ce qui peut réduire la congestion aussi.
Pour environ la moitié de la population, le télétravail est maintenant possible. C’est une révolution. Au pire, neutre pour la productivité, mais certainement bonne pour la famille, les enfants, le sommeil, la santé, la réduction de la congestion. Les syndicats se battent pour inscrire le droit au télétravail (partiel) dans les conventions collectives. Ils ont raison. J’affirme que dans un avenir pas très lointain, on inscrira ce droit dans les normes minimales du travail. Honte au gouvernement Carney, à Amazon et aux autres qui freinent ce mouvement. Ils retardent le groupe.
(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

J’ai partagé vôtre excellent article.
Le débat sur le télétravail est souvent présenté comme une question de productivité. Pourtant, il existe une autre dimension beaucoup moins discutée : celle de la gouvernance et des mécanismes d’accommodement.
Pour contexte, j’ai récemment soumis un mémoire écrit au Comité sénatorial permanent des droits de la personne dans le cadre de son étude sur l’équité en matière d’emploi dans la fonction publique fédérale (le mémoire sera officiellement publié après traduction par le Sénat d’ici la fin mars). Ce mémoire aborde certaines préoccupations de gouvernance touchant les processus d’accommodement liés à la santé et au handicap.
L’un des problèmes récurrents observés est l’absence de protocoles clairs encadrant l’évaluation et la mise en œuvre des mesures d’adaptation. Dans la pratique, les décisions concernant des employés ayant des limitations médicales passent parfois par des processus administratifs fragmentés, où les responsabilités sont partagées entre gestionnaires, ressources humaines, unités de gestion de l’invalidité et assureurs externes, sans toujours une justification écrite claire ou une chaîne décisionnelle bien définie.
Il ne s’agit pas simplement de situations individuelles. Ces situations révèlent plutôt des failles systémiques dans les mécanismes de gouvernance.
Lorsque les processus d’accommodement manquent de transparence, de séquence claire et de responsabilité définie, les employés peuvent se retrouver confrontés à des retards, à des demandes médicales répétées ou à des interprétations administratives qui entrent en tension avec l’avis du médecin traitant. Dans ce contexte, les politiques de télétravail deviennent souvent un élément central, puisqu’elles peuvent constituer l’un des outils d’accommodement disponibles.
C’est pourquoi le débat ne devrait pas être réduit à une opposition simpliste « pour ou contre le télétravail ». Il soulève aussi une question de politique publique : les cadres actuels de gouvernance en matière d’accommodement sont-ils suffisamment structurés pour protéger à la fois la santé des employés et l’équité procédurale ?
Répondre à ces enjeux nécessitera probablement l’établissement de protocoles plus clairs, l’obligation de fournir des justifications écrites pour certaines décisions clés, ainsi qu’une meilleure coordination entre les différents acteurs administratifs impliqués dans les processus d’accommodement.
Sans cette clarification des mécanismes de gouvernance, plusieurs situations individuelles risquent de n’être que les symptômes d’un problème systémique plus large.
Merci pour votre texte.
Malheusement, il est plus facile pour les entreprises et le gouvernement de rapporter le nombre de jours par semaine qu’un employé doit s’assoir sur sa chaise ou lieu de miser sur les résultats et les moyens d’y parvenir.
Le concept du one-size-fits-all est extrêmement réducteur. Chaque ministère – provincial ou fédéral – a une dynamique propre. L’agence du revenu du Canada, n’est pas Santé Canada ni La Défense.
Il y a un manque total de rigueur pour justifier un retour au bureau et aucune considération pour les employés.
Ceci n’est pas normal en 2026.
Malheureusement, au fédérale nos équipes sont réparties à travers le Canada. Donc je socialise avec des gens de d’autres équipes sur des sujets qui n’ont rien avoir avec le travail et je passe mes journées à chuchoter sur Teams. La plupart des employés dînent à leur bureau en travaillant pour finir plus tôt et être moins longtemps dans le trafic. Les autres sont majoritairement sur leur cellulaire don encore là pas vraiment de socialisation. Sans parler que la majorité des postes sont situés à Ottawa donc ça ne permet aucunement d’embaucher les bonnes personnes pour les bons postes. On engage des gens à Ottawa qui souvent sont trop jeunes et n’ont pas l’expérience et la stabilité émotionnel pour ce genre de poste et ils finissent par partir en maladie quand dans une région éloignée nous avons la candidate idéale. Je suis fonctionnaire depuis 18 ans et en télétravail 3 jours semaine depuis 2015 tout ceci est une régression, de la manipulation pour enrichir les amis politiciens des grandes villes et espérer que plusieurs personnes démissions sans avoir à leur donner une compensation. Après ils vont se féliciter d’avoir réduit les effectifs et vous allez voir la réduction et la qualité des services.
Le télétravail m’a sauvé!! Et oui, je souffre d’une maladie chronique dont les symptômes me faisaiit manquer le travail régulièrement car juste a penser à me déplacer je retournais me coucher. Sans compter les rendez-vous médicaux. J’ai déjà du être arrêté pour plus d’une année et ca s’enlignait pour recommencer et la covid est arrivé et le télétravail. A la maison je n’ai aucun déplacement sauf me rendre a mon bureau qui est mieux adapté à ma condition que celui de mon poste de travail. Chaque fois que je vais au bureau les douleurs ressortent. Espace de travail mal adapté et pareil pour tous, déplacement, etc. De plus, étant une personne introvertie et solitaire, aller au bureau me stresse plus qu’autre chose. En d’autres mots, une formule unique n’est pas adaptée pour tous. Est-ce qu’on pourrait s’adapter? Ceux qui aiment aller au bureau pour faire votre social, allez-y!! Rien de mieux que d’être payé pour socialiser!! Le problème est que vous êtes la plupart du temps seule car la majorité ne veut pas y aller. Moi quand je vais au bureau et que 4 personnes différente viennent me jaser, c’est du temps improductif. Cette situation est fréquente et mon travail stagne. Un gestionnaire qui sait gérer la productivité et les coûts comprend très bien ce principe. Les autres pensent que parce qu’ils peuvent te voir enchaîner a un espace de travail desuet et mal adapté, que tu travailles. C’est utopique comme pensée. Et pour ceux qui disent que les gens font leur tâches ménagères, je pourrais faire 10 brassées et j’aurais quand même 80% plus de productivité qu’au bureau à satisfaire ceux qui ont besoin du bureau pour faire leur social. Finalement, je vois beaucoup de gens contre, rabaisser ceux en télétravail en disant moi je ne peux pas. Surprise surprise, ce sont des travailleurs de la construction. A un moment donné il faut se responsabiliser. Si tu choisis ce metier, c’est certain que tu dois etre sur les lieux. C’est comme les medecins ou infirmières , policiers, pompiers qui ne veulent pas travailler le week-end, ca fait partie de la job. Ca suffit la pensée réductrice du petit québécois: « moi je ne peux pas l’avoir alors on va te l’enlever » il faut évoluer dans la vie comme humain et comme société. Chaque fois qu’on y arrive, on nous ramène en arrière. Et pourquoi? Arrêtez de punir ceux qui font leur travail a cause des profiteurs et opportunistes.
Les caractères du texte sont trop fins. Faudrait épaissir le trait.
Probablement qu’on veut détecter tout ceux qui ont un double emploi. Il n’est pas normal que la taille de la fonction publique aie doublé depuis quelques années. La quantité de bois mort est probablement homérique.
Les gens oublie que nous avons accueilli presque le double d’immigrants et devinez qui s’occupe de leur fournir des services…les fonctionnaires fédéraux. Voilà pourquoi les effectifs on augmenté. Ce qui coute cher c’est le salaire des hauts dirigeants, leur comptes de dépenses et tout les immeubles qui nous coute une fortune!
Travailler dans la fonction publique, c’est déjà un double emploi, mais payé comme un seul emploi! Pour ceux en bas de la pyramide évidemment! Nous sommes tous à double tâche depuis des années…
S’il y a du gras à couper, soyez assuré que c’est dans les hauts fonctionnaires et quelques cadres supérieurs. Mais, pour faire plaisir au peuple, c’est en bas qu’on coupe…
»Ottawa, comme Amazon, souhaite provoquer la démission d’un grand nombre de ses salariés sans avoir à les virer et à leur payer une prime de séparation. »
!!? ; c’est très exactement ce que la zone machiavélique de ma cervelle a imaginé hier !
( Mais il semblerait que les acteurs boursiers croient que ce débat serait déjà obsolète …. REF. Xhttps://ici.radio-canada. ca/nouvelle/2229906/intelligence-artificielle-bourse-gemini-claude-anthropic )
Bonjour M. Lisée,
Il y a un aspect que vous n’avez pas abordé dans votre texte, celui de l’importance des relations humaines dans le développement de la cohésion sociale d’une société. Le milieu de travail en étant, jusqu’ici, un des principaux moteurs, par quoi sera-t-il remplacé? Il y a bien sûr d’autres lieux de socialisation me direz-vous. Toutefois, quand je vois nos jeunes (et moins jeunes) ‘’scotchés‘’ à leur téléphone intelligent, ayant déjà de la difficulté à frayer avec leurs semblables et souvent indifférents à ce qui se passe autour d’eux préoccupés d’abord par ce qui se passe sur leur écran, je m’inquiète. La disparition graduelle du lieu physique de travail riisque-t-elle d’aggraver le délitement de la cohésion sociale?
Je comprends votre préoccupation, mais il n’est pas question ici de délaisser complètement le travail en présentiel, mais plutôt d’opter pour un modèle hybride. 2 jours au bureau pour moi c’est amplement suffisant pour socialiser et développer une cohésion d’équipe tout en gardant un bon niveau de productivité. Au delà de 2 jours au bureau, la productivité diminue grandement et la cohésion n’est pas augmentée. Je peux l’affirmer puisque j’ai été en mode hybride (2 jours en présentiel) depuis 4 ans et depuis que nous sommes maintenant obligés de se rendre au bureau 3 jours, j’observe une baisse de productivité chez moi et chez tous mes collègues causée par les innombrable stimulis qu’il y a au bureau et par la fatigue car les gens dorment moins et sont plus stressés.
Enfin, il s’agit ici de mon expérience personnel.
Si vous travaillez pour le gouvernement fédérale, dépendamment de votre agence, il est probable que votre équipe de travaille se retrouve éparpillée à travers le Canada se qui fait que vous vous retrouvez au travail et n’avez quand même aucun social. Donc, moins de temps en famille, pris dans le traffic ridicule pendant des heures chaque jours, pour gagner quoi en frais de socialisation? Absolument rien.