L’aéroport du mépris

Lorsque Jean Chrétien a décrété en 2003 que l’aéroport de Dorval porterait le nom de Pierre Elliott Trudeau, plusieurs y ont vu de l’humour noir. Personne n’avait fait davantage que Trudeau pour nuire à cet aéroport. Il avait décidé de concentrer les vols internationaux 50 km plus loin, à Mirabel, assurant à la fois l’écrasement de Montréal comme plaque tournante aérienne et le décollage de Toronto, où les transferts vers les vols intérieurs se faisaient dans le même aéroport.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Deux options s’ouvrent à nous. Je suis parmi les 30 000 personnes qui ont signé en une semaine la pétition proposant de rebaptiser l’aéroport. Mais on peut au contraire choisir d’aller jusqu’au bout de l’humour noir et donner aux visiteurs une expérience immersive du trudeauisme. Explorons cette possibilité.

Débarquant de l’avion, notre visiteur pourrait voir s’afficher une citation du jeune Trudeau qui, en 1950, écrivait que les Québécois étaient «en passe de devenir un dégueulasse peuple de maîtres-chanteurs». Le visiteur s’engagerait ensuite dans la Passerelle des insultes. Peu après son entrée en politique, M. Trudeau a qualifié de « connerie » le projet des Jean Lesage, Paul Gérin-Lajoie, Daniel Johnson d’obtenir pour le Québec un statut particulier. Ce n’est rien à côté des propos qu’il a réservés pour l’autre grand courant de pensée québécoise, l’indépendantisme . En crescendo : une « maladie de l’esprit », puis « une folie », puis, devant le Congrès américain, «un crime contre l’histoire de l’humanité».

Dans une alcôve, on pourra noter ce que, premier ministre, il a dit des 450 camionneurs postaux syndiqués (les «gars de Lapalme») qu’il avait mis au chômage : «Qu’ils mangent donc de la m..de !»

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Revenant au politique et avançant dans le temps, notre visiteur apprendrait que lorsque Robert Bourassa, Brian Mulroney et neuf autres premiers ministres ont tenté de réparer les pots qu’il avait lui-même cassés, il les a traités de «pleutres» et «d’eunuques».

Le visiteur arriverait ainsi au Point Godwin, celui où le participant à un débat use de comparaisons avec les Nazis. Les pleutres précités ayant proposé de reconnaître, dans un accord surnommé Meech, que le Québec soit reconnu comme distinct, le grand homme a déclaré : «Meech me terrifie… Nous avons des exemples dans l’histoire où un gouvernement devient totalitaire parce qu’il agit en fonction d’une race et envoie les autres dans les camps de concentration.»

Sorti de la passerelle, le passager pourrait s’arrêter au Café des poètes emprisonnés. Une petite vidéo lui apprendrait que Trudeau fut le seul chef de gouvernement occidental moderne à avoir suspendu les libertés de ses citoyens et autorisé les arrestations nocturnes de 500 opposants politiques, pour simple délit d’opinion. Dont quatre poètes et une chanteuse.

Au Guichet des promesses brisées, on le verrait promettre, en 1980, «du changement» si les Québécois votaient Non à la souveraineté puis changer la constitution du Canada, en 1982, pour réduire l’autonomie québécoise. Suivraient les citations des chefs des camps du Non de 1980 (Claude Ryan) et de 1995 (Daniel Johnson) exprimant le « sentiment de trahison » vécu par les Québécois envers lui.

Au Carrefour des démocrates piégés,  on rejouerait, non pas la Nuit des longs couteaux, mais ce qui se passe la veille, en suivant précisément le script raconté par M. Trudeau dans ses mémoires. S’avisant que son adversaire québécois, René Lévesque, était «un grand démocrate», Trudeau lui a proposé de tenir un référendum sur le projet controversé de constitution. En acceptant, écrit Trudeau, Lévesque « bondit sur l’appât ». Or Trudeau voit bien, écrit-il, que « les autres premiers ministres étouffaient de rage » à l’idée d’un référendum. Il conclut que ces réactions « firent comprendre à Lévesque qu’il était tombé dans un piège ». Lévesque confirme : « Il nous avait bien eus. Chacun sa conception de la démocratie. Dans la sienne, il y avait belle lurette que la fin justifiait les moyens. »

Dans le Hall des réalisations, le visiteur apprendrait que grâce à Trudeau, l’homosexualité a été décriminalisée, l’avortement tolérée, la peine de mort abolie. Cela lui permettra de souffler un peu. Mais s’engageant ensuite dans la Place des pas perdus, il verra la carcasse d’une vieille pompe de Pétro-Canada, symbole d’une nationalisation ratée de l’énergie pétrolière. Au Mur des rêves brisés, on lirait cette citation de 1969 : « Si j’en venais à la conclusion que nous ne parviendrons pas à créer un pays bilingue, je n’aurais plus aucune raison de travailler à Ottawa ». On y juxtaposerait le graphique de l’assimilation des francophones hors-Québec, une diagonale qui pointe vers le bas avant, pendant, et après les efforts considérables et méritoires qu’il a déployés pour doter cette minorité d’écoles et de services.  On noterait aussi que, hors-Québec, aussi peu de Canadiens connaissent le français maintenant que lors de son entrée en politique.

Notre visiteur pourrait enfin se diriger vers la sortie. On lui rappellerait la citation d’origine, sur le « dégueulasse peuple de maîtres-chanteurs ». Pourquoi y revenir ? Parce que c’est ce que le grand homme a fait, en 1992, à l’âge de 71 ans et avec le bénéfice de la sagesse accumulée par l’expérience. « Les choses ont bien changé depuis, écrit-il à cette occasion, mais en pire. »

Dans son taxi, notre visiteur, bien informé sur l’homme auquel on a fait l’honneur d’apposer son nom à notre institution la plus visible, aura toutes les raisons de la perplexité. Aux Québécois qui l’accueilleront, il pourra poser la question qui le taraude. Si Pierre Trudeau a passé sa vie à vous insulter, s’il a jugé bon d’annoncer qu’il vous méprisait encore davantage à sa retraite que pendant sa jeunesse, pourquoi diable célébrez-vous sa mémoire en projetant son nom aux quatre coins du monde ?


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3 réflexions sur « L’aéroport du mépris »

  1. M. Lisée, pouvons-nous considérer Pierre E Trudeau souffrait d’un complexe de supériorité du fait d’avoir honte d’être « canadien-français » ? D’où vient son complexe de supériorité, sinon ? J’aurais aimé vous lire là-dessus : peut-être pour une future chronique ? 🙂

    Merci pour tout ce que vous faites et avez fait pour le mouvement indépendantiste ; j’aime votre nouveau franc-parler

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