Le Khmer bleu

Lorsque Stephen Harper a pris le pouvoir en 2006, une de ses tâches les plus délicates était de maintenir l’unité d’un caucus de 124 députés. Certains des membres provenaient de l’ancien Parti conservateur, plus centriste, d’autres de l’ancien Reform Party, plus radicalement conservateur.

Le député de Nepean-Carleton, Pierre Poilievre, avait 26 ans. Il était le plus jeune député de la Chambre. Chaque mercredi au caucus conservateur, il se présentait au micro pour prêcher la bonne parole du conservatisme fiscal.

Poilievre avait des alliés. C’est que, la veille du caucus s’était réuni un groupe de députés partageant la même vision des choses, et déterminés à coordonner leur action pour contrebalancer l’influence des centristes, ces dépensiers, ces mous, ces libéraux égarés dans la grande tente de Harper. Le groupe avait débattu du nom qu’il devait se donner. Poilievre avait suggéré le « Liberty Caucus ». D’autres avaient proposé « True Blue ». Mais le député de Saskatchewan Andrew Scheer et l’Ontarienne Cheryl Gallant se disputent la paternité du nom finalement choisi :les Khmers bleus.

L’appellation est audacieuse, car elle renvoie aux Khmers rouges, les communistes cambodgiens qui ont à leur actif d’avoir torturé et assassiné plus d’un million et demi de leurs concitoyens — 25 % de la population du pays — entre 1975 et 1979. Vous me savez charitable, je conclurai donc que ce choix n’attestait pas d’une volonté d’assassiner leurs adversaires politiques. Seulement de les torturer. Je veux dire : psychologiquement. Au fond, ils exprimaient ainsi leur penchant pour l’intransigeance idéologique. C’est déjà assez chargé, merci. Détail intéressant : Maxime Bernier en était membre.

Harper était ravi de l’existence du groupe. Selon Andrew Lawton, qui raconte cet épisode dans son récent Pierre Poilievre: A Political Life (Sutherland), le premier ministre a indiqué à un des Khmers bleus que « les Red Tories et les députés québécois [deux groupes souvent indiscernables] étaient ceux qui réclamaient le plus d’attention dans les rencontres et exerçaient par conséquent une influence disproportionnée ».

Disponible immédiatement, cliquez ici.

Il fallait leur faire contrepoids. Un des membres du groupe, l’Albertain Rob Anders, se souvient que les rencontres produisaient chaque fois un consensus. « Puis nous nous présentions au caucus le matin suivant pour le marteler pendant les 30 secondes allouées à chaque député ». Un des Red Tories, Peter MacKay, décrit le jeune Poilievre comme un « faucon » se jetant comme sur une proie sur toute nouvelle dépense gouvernementale.

Maintenant que Pierre Poilievre est dans l’antichambre du pouvoir, un trait de caractère s’impose, aiguisé par les années qui passent : l’intransigeance. Nous sommes en présence d’un homme politique volontaire, constant, d’une intelligence vive. Mais aussi d’un homme qui devait être absent, ou distrait, ou dissident, le jour où fut enseigné l’art de la nuance. Le jour aussi où il fut question de civilité, d’empathie, de « fair-play ».

Comme les Khmers cambodgiens, mais sans leur goût pour l’hémoglobine, Poilievre est partisan de l’affrontement total, de la terre brûlée, de l’annihilation (politique) de l’ennemi. J’en tiens pour preuve qu’il n’a pas le moindre scrupule à utiliser l’insulte personnelle et le mensonge pour arriver à ses fins.

L’insulte ? Affirmer que le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, est « un vendu » et que la seule raison pour laquelle il tient le gouvernement Trudeau au pouvoir n’est pas, comme il le dit, pour assurer aux Canadiens une assurance dentaire ou des médicaments gratuits, mais pour s’assurer de toucher sa pension, relève d’une volonté de détruire une réputation. Pas un programme, pas une idéologie, pas une proposition trop coûteuse : une réputation.

Le mensonge ? Cet été, le parti de Poilievre a diffusé une publicité peignant Singh comme un élitiste aimant les montres de luxe (il en a deux, reçues en cadeau), les BMW (vrai), les vestons bien coupés (vrai) et qui a fait ses études à Beverly Hills. Oups. La publicité omet de dire que c’est Beverly Hills, dans le Michigan. La volonté de tromper l’auditeur est patente. On y apprend aussi que Singh est un vendu, car il a décidé « de se joindre à Trudeau pour augmenter les taxes, les crimes et le coût de l’habitation ». En échange, il peut rester député jusqu’en 2025 pour ainsi « toucher sa pension de deux millions de dollars ».

Une pension de deux millions ? C’est beaucoup. En fait, il ne pourra la toucher qu’en 2035. En fait, elle ne sera que de 45 000 $ par an. Pour arriver à deux millions, il faut présumer qu’il ne mourra qu’à 90 ans, ce qui est vraisemblable, mais nullement scandaleux.

Beaucoup d’énergies sont investies par Poilievre et son équipe de Khmers bleus pour détruire l’adversaire, à l’aide d’exagérations — ce qui est courant — et de mensonges — ce qui n’était pas encore normalisé dans le discours politique canadien. Poilievre est un agent de propagation de l’irrespect mutuel.

En avril dernier, à la frontière du Nouveau-Brunswick, Poilievre a vu de sa voiture un groupe de manifestants arborant un drapeau « Fuck Trudeau ». Il s’est arrêté pour les saluer et leur a dit, au sujet du premier ministre : « Tout ce qu’il dit est de la bullshit. Tout, sans exception. » Peut-on imaginer Joe Clark, Brian Mulroney, même Stephen Harper aller gaiement à la rencontre de gens portant un message aussi grossier, les encourager et manquer à ce point de respect pour leur adversaire politique ? La réponse est évidemment non.

Au moment où les Américains pourraient (j’insiste sur le conditionnel) tourner la page sur dix ans de vitriol, les Canadiens s’apprêtent, l’an prochain, à entrer dans la zone de fiel.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Ce contenu a été publié dans Parti conservateur par Jean-François Lisée. Mettez-le en favori avec son permalien.

À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !

5 avis sur « Le Khmer bleu »

  1. M. Charron, de quelle planète atterissez-vous? Il suffit de faire défiler ses messages sur Xhitter ou sa nouvelle plateforme pour lire les pires insultes, calomnies et sobriquets péjoratifs.

  2. Il a un discours digne d’un garagiste illettré des années cinquante qui appliquerait sa candidature dans le plus petit village du Québec sous Duplessis. Un populiste digne de son modèle américain aux cheveux blonds.

  3. Très intéressant monsieur Lisée.

    Une bonne partie des gens qui s’apprêtent à élire un tel gorlot sont mal informés et s’en foutent. Et il y a bien sûr ceux qui partagent cette idéologie.

    Voyons comment les Canadiens l’apprécieront! (parce que tout laisse croire qu’on va l’avoir pour au moins 4 ans).

    Misère!!! Comme disait Charlie Brown en français…

  4. À la lecture de cet article, il ne serait pas parent avec Trump par hasard ? Même incapacité à respecter son adversaire et une facilité désarmante à manipuler la réalité à son profit. Je le trouve inquiétant. Politique de bas étage. Rien pour nous redonner confiance en la politique.

    • Si vous étiez à la place de mr Trump, dans cette jungle politique et attaqué sauvagement sans miséricorde jour après jour, à chaque tournant, à chaque pas qu’il tente de prendre, auriez vous le respect pour ces bêtes sauvages qui font tout pour qu’il ne se rende pas à sa destination, son but : des USA prospères où le bon sens et les valeurs morales redeviennent sublimes?
      Où et quand avez vous observé Trump manquant de respect? Je crois que Radio Canada lui ont donné cette mauvaise réputation et François Lisée et votre opinion est basée sur ces entendus- dires manipulés et défigurés pour le salir!

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *