Le meilleur ami de la PSP-Piastre ? Mark Carney !

Lorsque Paul St-Pierre Plamondon fera sa liste des experts financiers qui, selon son engagement récent, devront guider le Québec indépendant sur le chemin d’une monnaie québécoise, il serait bien avisé de mettre Mark Carney en toute première place.

Le destin a voulu que celui qui, après-demain, pourrait diriger le camp canadien du Non fut dans une vie antérieure un critique compétent du maintien, pour un nouvel État souverain, de la monnaie du pays qu’il veut quitter.

Il était gouverneur de la banque centrale du Royaume-Uni, en 2014, lorsque les indépendantistes écossais ont proposé à leurs compatriotes de désunir le royaume tout en conservant la livre sterling comme monnaie commune.

Carney est intervenu plusieurs fois dans ce débat, courant 2014. Il n’a jamais dit qu’il était impossible pour l’éventuelle Écosse libre de garder la livre, mais il a multiplié les arguments qui militaient pour une solution contraire : une monnaie distincte.

« Un pays envisageant de conserver la monnaie d’un autre pays renonce à sa souveraineté monétaire », a-t-il dit, énonçant une évidence. Il est allé plus loin : « Il faudrait convenir des règles et des responsabilités qui imposeraient certaines contraintes à la capacité de la nation individuelle à gérer ses propres affaires fiscales. » En français : vous ne pourrez pas faire le budget que vous voudrez dans votre nouveau pays.Les pays ayant adopté l’euro sont au courant : si leurs budgets enfreignent certaines balises fixées à Bruxelles, ils peuvent être mis à l’amende. Ambiance.

Lors d’un discours prononcé dans la capitale écossaise en janvier 2014, Carney a expliqué qu’une monnaie commune permettait certes d’éviter les coûts de transaction (de changement de devise) et pouvait ainsi faciliter la libre circulation des marchandises, des personnes et de l’investissement.

« Face à ces avantages, a-t-il ajouté, on trouve les coûts potentiellement élevés de renoncer à une politique monétaire indépendante. » Lesquels ? « Supposons que la demande pour les exportations d’un pays diminue. Toutes choses étant égales par ailleurs, sa production diminuera, le chômage augmentera et sa balance des paiements se détériorera. Avec une monnaie indépendante, la baisse de la valeur de la devise peut atténuer ces effets en améliorant la compétitivité, et la politique monétaire peut devenir plus accommodante et ainsi soutenir la demande et l’emploi. » Voilà qui est intéressant. Mais que se passe-t-il si, au contraire, le nouveau pays a gardé la monnaie de l’ancien ? Il nous le dit : « Son taux de change ne changerait par définition pas, ce qui mettrait tout le poids du rajustement sur les salaires et le chômage — un processus nettement plus long et douloureux. » Hum. C’est assez convaincant.

Mais il n’a pas fini : « Être dans une union monétaire peut amplifier le stress budgétaire et accroître à la fois les risques et les conséquences de l’instabilité financière. » Et ce n’est pas le pire des cas. Menotté à la monnaie commune, le nouveau pays pourrait essayer de pomper la croissance par une dépense accrue, mais, indique le professeur Carney, « des dynamiques budgétaires défavorables pourraient remettre en question l’appartenance d’un pays à l’union, créant la possibilité de “ruées” autoréalisatrices sur la dette bancaire et souveraine sans soutien des banques centrales ».

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C’est théorique, non ? Non, Carney décrivait le sort que venaient de connaître des pays de la zone euro : « De telles boucles de rétroaction défavorables ont transformé des récessions en dépressions dans plusieurs pays européens ces dernières années. »

Ouch ! Ce n’est pas tout. L’expert Carney prévient qu’une Écosse indépendante devrait aligner ses politiques bancaires sur celles de Londres, entre autres. Et que, si les banques anglaises devaient menacer de s’effondrer, les banques écossaises devraient venir les renflouer à grand coût. C’est ce qu’on a vu en Europe, dit Carney, où « la capacité des banques locales à prêter à l’économie réelle s’est effondrée », aggravant la crise.

C’est donc très dangereux, une monnaie commune. Il faut absolument tourner le dos à cette idée toxique. Mais, bon, M. Carney parlait de l’Europe, pas du Canada. En fait, oui. Dans ce discours, il explique comment certaines zones économiques sont mieux disposées à se doter d’une monnaie commune que d’autres. Une des clés est que la structure industrielle soit assez semblable chez chacun des membres de l’union monétaire. Si les économies sont trop dissemblables, elles n’offrent pas une zone monétaire optimale.

Cela se mesure avec un indice. Plus il est élevé, moins c’est optimal. Les pays de l’Union européenne étaient, à cette époque, à 16,4. Les États-Unis, à 16,6. Une union Écosse–Royaume-Uni, surtout à cause du pétrole, serait à 20,1. À des fins comparatives, il a aussi calculé l’indice pour le Canada : 28,3 ! C’est élevé.

Il aurait pu citer à ce sujet un gouverneur de la Banque du Canada, John Crow, revenant dans ses mémoires sur la crise ayant alors ébranlé le dollar canadien. Il admettait que les solutions qu’il avait appliquées étaient « favorables pour la nation dans son ensemble », mais « pas pour une seule région ou province ». Cela plaçait pour ainsi dire « une tête dans le frigo, des pieds dans le four ». Il avait bien songé à un remède : « La seule “solution” systématique à ce problème, écrit-il, aurait été des monnaies différentes et des banques centrales différentes dans différentes régions du pays. » Était-ce envisageable ? se demande-t-il, avant de se répondre : « Je n’ai pas eu l’impression que quelqu’un voulait vraiment porter l’argument de la différenciation régionale sur le plan monétaire séparé, sauf, il faut le dire, au Québec. »

John Crow a maintenant 88 ans. Avec Mark Carney (60 ans), il ferait un bon membre du comité d’experts, non ? Mais j’y pense. Si Mark Carney perd le référendum, il perdra aussi son emploi de premier ministre, non ? Avec son incomparable expérience et son parti pris pour les monnaies distinctes, ne serait-il pas un excellent gouverneur de la banque centrale du Québec ? Si son français s’améliore, évidemment.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Une réflexion à propos de “Le meilleur ami de la PSP-Piastre ? Mark Carney !

  1. La première année après le référendum, si le ROC s’énerve, ça risque de faire chuter la valeur du dollar,c’est la réaction du fédéral qui créera l’incertitude sur les marchés. Si le fédéral réagit en adulte et se montre bon joueur les marchés seront plus rassurés qu’à l’inverse. Un éventuel descente du dollar restera de la responsabilité du fédéral et de sa réaction

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