Le monde à l’envers

Le saviez-vous ? Les mappemondes qui ornent les murs de nos écoles sont trompeuses. Conçues par des géographes européens du 16e siècle, elles surestiment la grandeur des pays occidentaux. L’Afrique semble plus petite que l’Amérique du Nord : le contraire est vrai. L’Europe est surdimensionnée par rapport à l’Amérique du Sud.

Cette critique, courante, rate l’essentiel. Je ne sais si vous êtes allé récemment dans l’espace (oui, j’espère que Julie Payette compte parmi mes lecteurs), mais vue d’orbite, la Terre n’a pas de « haut » ni de « bas ». Rien ne prescrit que l’Amérique du Nord et l’Europe soient en haut. On pourrait mettre l’Afrique en haut, l’Europe la tête en bas et la jambe (l’Italie) en l’air. Il existe des cartes ainsi renversées, courantes dans le Sud (la carte officielle de l’Australie, par exemple). Elles donnent le vertige.

Elles dessinent cependant une vision de plus en plus juste de la réalité, non seulement géographique, mais géopolitique. En cet automne 2009, les grands rendez-vous expriment le nouveau pouvoir des pays du Sud. Fin septembre, à Pittsburgh, les leaders des 20 pays les plus importants se rencontrent pour discuter de sortie de crise. « Crise, quelle crise ? » pourraient dire les représentants de la Chine, qui craignent au contraire la surchauffe de leur économie, et de l’Inde, que le marché intérieur a protégée de la tourmente. Même le Brésil se porte bien. Les dirigeants américains et européens ne peuvent en dire autant. À la force du nombre, les géants du Sud ajoutent la bonne santé économique. Du jamais-vu.

Globalement, il s’agit « sans aucun doute du transfert de pouvoir le plus profond depuis l’émergence d’un ordre mondial fondé sur les États-nations, il y a presque 400 ans », affirme Mark Halle, directeur à l’Institut international du développement durable, à Genève.

Déjà, la montée en puissance des pays du Sud s’était exprimée dans leur freinage absolu d’un processus jugé jusque-là irréversible : la libéralisation des marchés. La date et le lieu de cette révolution sont connus : le 14 septembre 2003, à Cancún, au Mexique. C’est là qu’a échoué le cycle de négociations visant l’élargissement du commerce international, dit cycle de Doha. Il a échoué une seconde fois le 29 juillet 2008, à Genève. Kamal Nath, ministre indien du commerce, qui représentait les 100 pays membres de sa coali­tion, y affirmait : « Je ne mettrai pas en danger le gagne-pain de millions d’agriculteurs. »

Il y a longtemps que les ONG internationales, notamment Oxfam, indiquent que la mesure de réduction de la pauvreté mondiale la plus importante ne relève nullement de l’aide internationale, mais du simple respect d’une concurrence loyale, soit une réelle ouverture des marchés (on ne peut exporter de sucre aux États-Unis ou de riz au Japon, par exemple) et une abolition des subventions agricoles des pays du Nord. Le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz affirme avec un humour grinçant que « mieux vaut, apparemment, être une vache en Europe qu’un pauvre dans un pays en développement ». Chaque vache européenne reçoit en moyenne une subvention de deux dollars par jour, alors que plus de la moitié de la population mondiale vit avec la moitié de cette somme.

Cet été, les leaders du Brésil, de la Russie, de l’Inde et de la Chine (les « BRIC », selon l’acronyme à la mode) se sont rencontrés pour parler stratégie. Ils n’acceptent plus d’être marginalisés dans les grandes institutions (notamment le Fonds monétaire international), ils augmentent leur commerce entre eux (la Chine a dépassé les États-Unis comme principal importateur de produits brésiliens) et ils ont entamé la plus grande des manœuvres : détrôner graduellement le dollar américain comme monnaie d’échange internationale.

Le bras de fer entre le Sud et le Nord sera surtout crucial à Copenhague, en décembre, au moment de la négociation d’un nouvel accord sur les chan­gements climatiques. L’Inde, encore, est au premier rang du « front du refus » des pays émergents, qui s’opposent à des objectifs contraignants de limitation de leurs gaz à effet de serre. Les pays du Nord ont créé le problème, disent-ils ; à eux de le régler. Mais peu importe que la carte soit à l’envers ou à l’endroit, le monde entier subira le réchauffement. Et pour la première fois, à Copenhague, le monde entier sera pleinement partie prenante à la négociation.

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À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !