Synchronisons nos montres. Dans 266 fois 24 heures, donc au soir du 3 novembre prochain, nous saurons si notre voisin américain est encore une démocratie. On sait que l’enfant-roi qui dirige les États-Unis n’a jamais reconnu la légitimité d’une élection qu’il a perdue. On sait aussi qu’il commence à comprendre que les électeurs s’apprêtent à lui infliger un revers important, lui enlevant le contrôle de la Chambre des représentants et, peut-être, mais c’est moins sûr, du Sénat.
Je me corrige. Il ne comprend pas, il constate. C’est un progrès. Généralement, lorsqu’on lui parle de sondages montrant que son taux d’appui est à un creux historique — 40 % —, il répond que ce sont de faux chiffres, tout simplement. Mais, récemment, il a admis que les électeurs avaient une mauvaise opinion de lui. « J’aimerais que vous puissiez m’expliquer ce qui cloche dans la tête des gens, parce que nos politiques sont les bonnes. »
C’est fâcheux, en effet, que des majorités d’Américains rejettent ses initiatives en économie et en immigration. Mais il y a pire, ils indiquent vouloir voter pour les démocrates, ce qui n’entre pas dans le cerveau du président. « Ils ont des politiques désastreuses », a-t-il dit devant un groupe de 70 républicains de la Chambre au Trump Kennedy Center. « C’est un comble qu’on soit obligés de se présenter contre eux. »
L’existence même de l’élection de mi-mandat pose problème. Historiquement, le parti qui occupe la Maison-Blanche y subit un recul. Dans une entrevue à Reuters, Trump a exprimé cette frustration : « C’est un truc psychologique profond, mais quand vous gagnez la présidence, vous ne gagnez pas les élections de mi-mandat. » Mais puisque, depuis son élection, il a multiplié les prouesses, il a ajouté que « quand on y pense, on ne devrait même pas avoir d’élections ».
Et il y pense souvent. Lorsque Volodymyr Zelensky l’a informé en août dernier que la Constitution ukrainienne ne permettait pas la tenue d’élections en temps de guerre, une lumière s’est allumée dans le cerveau présidentiel. « Laissez-moi réfléchir… dans trois ans et demi [donc aux présidentielles de 2028], si jamais on est en guerre contre n’importe qui, c’est fini les élections ? Oh, mais c’est une idée géniale, ça ! »
Il serait trop long de faire la liste du nombre de gestes posés par le président depuis un an pour fragiliser le processus électoral. Depuis deux semaines, il est devenu plus précis. « Les républicains devraient prendre le contrôle des élections », a-t-il déclaré dans une entrevue. Pas l’État américain, le Parti républicain. Il a ajouté au Bureau ovale qu’il faudrait intervenir dans « une quinzaine d’endroits » où les élections sont, selon lui, corrompues. Appelé à préciser sa pensée, il a parlé d’États démocrates.
Pourtant, pourtant, je suis plus optimiste qu’auparavant. Je ne doute pas de la volonté du président d’annuler l’élection. Mais je suis de plus en plus convaincu qu’il est trop incompétent pour y arriver.
Pour contourner correctement les règles, ou les abolir, il faut d’abord les comprendre. Et Donald Trump a fait la démonstration qu’il est un analphabète du système politique américain. Parce que les pères fondateurs du pays redoutaient par-dessus tout le retour d’un roi ou d’un despote, ils ont fait exprès de ne donner au président américain aucun pouvoir sur la tenue des élections. Ils ont au contraire fragmenté ce pouvoir en le distribuant aux États. Lorsque Trump signe à répétition des décrets modifiant les règles, il ne produit que du vent. Lorsqu’il affirme, comme récemment, que les États sont des agents du gouvernement fédéral dans les élections, il démontre ne pas avoir lu la Constitution.
L’histoire a montré qu’il est possible de faire migrer une démocratie vers une dictature. Il faut pour y arriver un mélange de lucidité, de brutalité, d’opportunisme et de maîtrise de la stratégie et de la tactique. La pensée magique ne suffit pas. Il existe sûrement un moyen de fabriquer une crise artificielle dans une quinzaine de comtés, d’invoquer la Loi sur l’insurrection, d’envoyer l’armée et de rendre l’élection d’autant de démocrates impossible. Cela maintiendrait la majorité républicaine à la Chambre. Il y aurait ensuite un tas de recours juridiques qu’il faudrait deux ans à démêler, donc pas avant l’élection suivante.
Je commence à douter sérieusement que Trump et son équipe aient la compétence voulue pour y arriver. Le déploiement de la Garde nationale à Los Angeles l’an dernier, puis de l’ICE au Minnesota cette année, pouvait être vu comme des bancs d’essai. Dans les deux cas, après avoir joué le matamore, Trump a reculé. Alors qu’il devrait concentrer ses efforts sur les moyens de saboter l’élection qui vient, il a envoyé le FBI perquisitionner des bulletins de vote de l’élection de 2020, supervisant personnellement l’opération, selon le New York Times. Au lieu de planifier le vol de la prochaine élection, il perd du temps à tenter de voler l’avant-dernière !
Il faut se rendre à l’évidence, Donald Trump est un putschiste incompétent. Pendant trois heures, le 6 janvier 2021, il a regardé à la télévision les Proud Boys et autres insurgés trumpistes saccager le Capitole en son nom avant d’intervenir. Qu’espérait-il de cette meute ? Qu’elle allait lui donner l’élection qu’il venait de perdre ? Ils n’en avaient ni le pouvoir ni la capacité. L’ordre allait finir par être rétabli, et l’élection de Joe Biden allait être confirmée. Il n’y avait aucun autre scénario possible. Mais dans le Bureau ovale, face aux écrans de télévision, Trump croyait aux miracles. Voilà ce qui peut sauver, en novembre, la démocratie américaine : la bêtise présidentielle.
(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Vous semblez oublier les « idéologues » derrière Trump: Steve Bannon, Yoram Hazony, Curtis Yarvin. Des hommes dangereux, machiavéliquement intelligents.